SUR L'HUMILITE DE LA FOL
je m'attache à Tautre, où rhumilité me parait encore tout autrement nécessaire : c*est la manière dont nous croyons. Car qu'est-ce que la foi , et en quoi consiste la foi ? Elle consiste à croire sans voir : Heureitx ceux giU n'ont point ou, et qui ont cru. (Joân., 20.) Elle consiste à <sroîre ce qui nous est révélé, et non pas de Dieu même immédiAtement, mais par le ministère des hommes et par l'organe de l'Église : Quiconque refuse d'écouter r Église, regardez-le comme un païen et un pubUcain. (Matth., 18. ) Voilà l'idée que les ap6tres , après Jésus-Christ , que tous les théologiens nous donnent de cette vertu; en voilà l'essence et la nature. Or, ne sont-ce pas là les actes d'humilité les plus excellents et les plus parfaits dont soit capable une créature raisonnable, ai^ 4ée de la grâce de Dieu? Croire ce qu'on ne voit pas , ce qu'on ne comprend pas , ce qui contredit tous nos sens, tous nos préjugés , toutes nos connaissances naturelles. Ce n'est pas assez : le croire, à la vérité, parce qu'il est révélé de Dieu; mais du reste, sans autre évidence de cette révélation , sinon que des hommes comme nous nous le déclarent ainsi ! Je dis des hommes comme nous : non pas qu'ils ne soient d*ailleurs, et qu'ils ne doivent être distingués de nous par l'autorité divine dont ils sont revêtus, et que nous sommes obligés de reconnaître et de respecter dans eux; mais, après tout, à n'en juger que par les apparences, que par les dehors, que par les yeux , nous n'y apercevons rien qui nous représente autre chose que des hommes semblables à nous. Ce sont là ceux qui composent avec le reste des fidèles l'Église de Jésus-Christ ; ce sont ceux qui la gouvernent au nom de Jésus-Christ, et c'est à leurs décisions que nous devons nous soumettre purement et simplement, je veux dire, sans autre preuve, sinon que ce sont des décisions émanées de leur tribunal. Une pareille soumission, dis-je, un tel sacrifice de toutes nos lumières et de toutes nos vues, n'est-ce pas la plus grande humiliation de l'esprit humain ?
IV. C'est en ce sens que le Fils de Dieu nous a dit dans TËvangile : Si vous ne devenez semblables à des ettfants , vous n'entrerez jamais dans le royaume des deux. (Id.) Car^ selon les interprètes, ce royaume des cieux , c'est l'Église militante sur la terre, et triomphante dans le ciel. Afin donc que nous soyons de cette Église, il faut nous rendre enfants; et par où enfants? demande saint Augustin. Par la foi. En effet, poursuit ce saint docteur, un enfant n'est différent d'un homme que parce qu'il n'a encore aucun exercice de sa raison , ou qu'il n'en a que très-peu d'usage. Il croit, mais il ne raisonne point; et c'est justement ce que la foi opère dans nous. Quand Dieu a une fois parlé, ou par lui-même directement , ou plus communément par son Église, la foi nous défend de douter, d'exa-
miner , d'user d'aucunes recherches ; mais elle nous fait un commandement de croire. Ainsi elle nous réduit à une espèce d'enfance : et le moyen que nous nous y réduisions nous-mêmes par une obéissance chrétienne, si nous ne sommes vraiment humbles I
V. C'est encore en ce même sens et selon cette même idée de la foi , que l'apôtre saint Paul nous la dépeint comme une sainte servitude, où nous tenons notre entendement lié, pour ainsi dire, et enchaîné. Que veut-il par là nous faire entendre? Saint Chrysostdme l'explique d'une manière très-ingénieuse et très-littérale. Voyez, dit ce Père, la condition et l'état d'un prisonnier : il n'est plus en pouvoir d'aller où bon lui semble , ni où il lui plaît : il se trouve resserré dans un lieu obscur et ténébreux, sans qu'il lui soit permis de faire un pas pour en sortir; et s'il fait le moindre effort pour se tirer de cette captivité , on le traite de rebelle. Telle est Tassujettissement de la foi ; notre esprit a une faculté naturelle de se répandre sur toutes sortes d^objets, de s'élever à ce qui est au-dessus de lui , d'aller rechercher les choses les plus cachées, de passer d'une connaissance à l'autre, et défaire toujours de nouvelles découvertes. C'est là , si j'ose m'exprimer de la sorte, un de ses plus beaux apanages; c'est là qu'il met sa principale gloire , et c'est de quoi il est le plus jaloux. De vouloir le gêner là-dessus; de vouloir le priver d'un droit qu'il se croit propre et qui flatte sa vanité, c'est étrangement le rabaisser et le dégrader. Voilà néanmoins ce que la foi entreprend. Elle lui interdit toute curiosité, toute liberté de discourir sur le fond des vérités que Dieu nous révèle, et par là elle le tient captif et sous le joug. Que l'humilité vienne à lui manquer, demeurera-t-il dans cette sujétion, et ne cherchera-t-il pas à s'affranchir d'un empire dont son orgueil est blessé?
VI. Il est certain, et l'expérience nous le fait bien voir, que c'est en cela que la soumission nous paraît plus difficile et moins supportable. Dans tout le reste, nous nous assujettissons et nous nous captivons. Dans nos affaires, dans nos emplois, jusque dans nos divertissements et dans nos inclinations même les plus fortes , nous nous faisons tous les jours violence. Mais ^'agit-il de nos sentiments , et des opinions particulières dont nous nous sommes laissé prévenir; nous ordunne-t-on de les déposer et de les renoncer par le seul respect d'une autorité supérieur : c'est alors qu'il se forme en nous mille contradictions et mille révoltes d'espnt ; et ces contradictions intérieures, ces révoltes sont telles, que souvent ni la raison , ni le devoir, ni la crainte, ni l'espérance , ni la nécessité, ni la force, ne sont capables de les surmonter. D'où vient cette différence, et d'où arrive-t-il que nous soyons si dociles sur toutes les autres choses, et si peu sur