‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 108 sur 352 · SUR L'HUMILITÉ DE LA FOL · texte numérisé non relu

SUR L'HUMILITÉ DE LA FOL

ce qui est opposé à nos idées et à nos préjugés? Cest que la docilité et la condescendance sur toutes les autres choses ne porte point ordinairement avec soi un caractère d'humiliation , et qu'au contraire elle passe pour honnêteté, pour civilité, pour bonté : au lieu que de désavouer ses pensées et de les quitter, pour s'attacher à d'autres qu'on nous oblige de prendre et pour s'y conformer, c'est rèconnattre qu'on se trompait, qu'on s'égarait , qu'on n'était point assez éclairé , ni assez bien instruit pour se conduire soi-même : et voilà ce que notre présomption ne peut soutenir, de quoi elle ne peut convenir, à quoi l'on a toutes les peines imaginables de la résoudre et de la faire consentir.

VIL Prenez garde, s'il vous plaît : je dis, pour s'attacher à d'autres sentiments , et à d'autres pensées , qu'on nous oblige de prendre. Car si c'est de soi-même qu'on vient à changer d'opinion , si c'est avec une pleine liberté de choisir celle qu'on veut , et qu'on retienne toujours sa première indépendance; il n'y a rien là qui choque notre orgueil, et c'est pourquoi notre esprit n'y répugne plus. On se fait même une gloire d*être revenu de son erreur, d'avoir mieux approfondi tel point qu'on n'avait pas assez pénétré, d'avoir eu des vues plus justes, et d'avoir enGn découvert la vérité. Mais, encore une fois , il faut que tout cela soit de nous-mêmes , c'està-dire, que ce soit nous-mêmes qui jugions, nousmêmes qui décidions, nous-mêmes qui nous détrompions. Si c'est un autre qui veut là-dessus nous diriger et nous entraîner dans son sentiment, surtout c'est une puissance même légitime^ et à laquelle nous sommes subordonnés , qui exige de nous ce témoignage de dépendance et d'obéissance, ce sera assez pour nous obstiner plus que jamais dans nos préventions; et sans le secours d'une humilité sincère et religieuse , on ne peut guère se promettre de nous que nous nous démettions de la possession où nous nous croyons bien établis , de nous en rapporter à nous-mêmes , et d'être maîtres de nos jugements.

ym. Fausse et malheureuse possession , qui a fait dans les siècles passés , et qui fait encore de nos jours , tant de libertins en matière de créance. Ne croire que ce que l'on voit, ou que ce que l'on connaît par l'évidence naturelle; ne consulter làdessus que soi-même, et ne déférer à nul autre que soi-même, voilà le premier principe de l'orgueil de l'homme. On veut comprendre les choses de Dieu avant que d'y ajouter foi; et Dieu nous dit par son prophète : Je veux que vous les croyiez avant que vous les compreniez. Pourquoi cela? e'est, remarque saint Augustin, que l'intelligence des choses de Dieu est un don de grâce , qui doit être mérité par l'humilité de la foi, et qui est la récompense de la foi. Les prétendus esprits forts du

monde voudraient que Dieu les gouvernât par la raison : et Dieu leur répond : Je veux que ce soit la foi qui vous gouverne, ou plutôt je veux moi* même vous gouverner par la foi. Toutes sortes de considérations l'y engagent, mais en particulier celle-ci : qu'étant d'aussi faibles et d'aussi petites créatures que nous le sommes, il n'est pas juste que nous soyons les juges et les arbitres de ce qui concerne ses adorables mystères et ses impénétrables conseils : que si c'était par la raison que nous fussions conduits, ce ne serait point précisément à sa divine parole que nous nous soumettrions; mais qu'avec cette raison qui nous servirait de guide, nous jugerions de sa parole même , et nous nous érigerions un tribunal au-dessus de lui ; ce qui sans doute ne nous appartient pas, ni ne nous peut jamais anpartenir.

IX. Quoi donc, dit un sage du monde, n'ai-je pas droit de demander la raison des choses que Dieu me déclare, ou qu'on me déclare de sa part, et qu'on m'ordonne de croire ? £h ! qui vous aurait donné ce droit, et pourquoi voudriez-vous vous l'attribuer à l'égard de Dieu et de l*Église de Dieu , lorsque tous les jours et en mille sujets vous croyez de simples hommes, sans caractère et sans autorité, sur leur seule parole? Combien y a-t-il de choses dans l'univers qui vous sont inconnues, et dont néanmoins vous ne doutez pas, parce que vous vous en rapportez au témoignage des savants? Il est étrange, dit saint Hilaire , que nous soyons si humbles dans la profession que nous faisons de ne pas savoir la plupart des secrets de la nature , et qu'il n'y ait qu'à l'égard des mystères de Dieu et des points de la religion , que nous fassions paraître une ignorance présomptueuse et pleine d'orgueil.

X. Nous savons en quels abîmes cette dangereuse présomption et cet orgueil a précipité tant d'hérésiSrques et leurs sectateurs; nous savons à quelles extrémités et quels excès ils se sont portés. Ils ont mieux aimé abandonner la religion de leurs pères, déchirer le sein de leur mère , qui est TÉglise, être séparés de la communion de leurs frères , qui sont les ûdèles, passer pour des anathèmes dans le monde, voir le trouble et la confusion qu'ils causaient, que de se relâcher d'un sentiment erroné et nouveau, dont ils étaient préoccupés. S'ils avaient pu dire une fois : Je me suis trompé , je me suis trop laissé remplir de mes pensées^, et je ne devais pas m'y attacher avec tant d'opiniâtreté; s'ils avaient pu, dis-je, parler de la sorte, et agir ensuite conformément à cet aveu , combien de maux cette humble confession eût-elle arrêtés? Dieu en eût tiré sa gloire, l'Église en eût été édifiée, la foi en eût triomphé, et eux-mêmes ils s*en seraient fait devant tout le peuple chrétien une couronne de mérite et d'honneur. Mais il eût fallu pour cela s'humilier et

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