‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 122 sur 352 · ESTIME DU SALUT · texte numérisé non relu

ESTIME DU SALUT

en de vagues et de longues déclamations sur le néant de tout ce que nous voyons en ce monde , et de toutes les grandeurs dont nos yeux sont frappés. Avouons que ces grandeurs, quoique passagères, ont du reste en elles-mêmes de quoi toucher nos sens, de quoi attirer nos regards , de quoi piquer notre envie , de quoi exciter nos désirs , de quoi allumer nos passions ; avouons-le, encore une fois, et reconnaissons-le ; mais pourquoi ? afin qu'ensuite, montant plus haut, et nous disant à nous-méme : Ce n'est point encore là le bonheur qui m*est proposé, ee n*est point encore le saint héritage où je prétends , nous concevions de cet héritage céleste et de ce bonheur souverain une idée plus noble et plus excellente. Quand saint Augustin voyait la cour des empereurs de Rome, si superbe et si florissante ; quand il assistait à certaines cérémonies où ils se montraient avec plus d'appareil et plus de splendeur, il ne disait pas avec dédain , ni d'un air de mépris : Qu'est-ce que c« faste et cette abondance ? qu'est-ce que ce luxe et cette somptuosité ? qu'est-ce que cet amas prodigieux de biens et de richesses ? A s'en tenir au premier aspect, ce spectacle lui remplissait l'esprit, le surprenait et l'attachait; mais de là bientôt passant plus avant et s'élevant à Dieu : Si tout ceci, mon Dieu, s'écriait-il , est si auguste, qu'est-ce de vous-même ? et si toute cette pompe se voit hors de vous, que verra-t-on dans vous? Telle devrait être la méditation des grands. Il n'y a personne à qui elle ne convienne ; mais c'est aux grands que ce sujet est spécialement propre , parce qu'il leur est plus présent. Ils sont beaucoup plus souvent témoins et spectateurs de la grandeur et de la majesté royale; ils la voient de plus près que les autres, et ils la voient dans tout son lustre. Or, il leur serait si utile et si facile tout ensemble de faire ce que faisait Moïse au milieu de la cour de Pharaon ! Le tumulte et le bruit du monde , les grandes et différentes scènes qui lui passaient continuellement devant les yeux , ne lui Grent jamais perdre de vue l'Invisible , selon l'expression de saint Paul ; mais il en conserva toujours l'image aussi vivement empreinte dans son esprit que s'il l'eût vu en effet, ce Dieu d'Israël , qu'il adorait au fond de son cœur, et vers qui il tournait tous ses désirs comme vers la source de tous les biens et le dispensateur de tous les dons.

Oh ! qu'un grand , instruit des vérités du christianisme, et jugeant des choses selon les principes de la religion , ferait de salutaires et de solides réflexions, quand, dans une cour, comme sur un théâtre ouvert de toutes parts , il voit paraître tant de personnages et de toutes les sortes ; quand il voit tant de mondains et de mondaines que l'ambition rassemble , et qui , tous à l'envi , cherchent à se montrer, à se signaler par la somptuosité et la dépense ,

à tenir les plus hauts rangs, à jouer les plus beaux rôles ; quand il voit certaines fortunes et tout ce qui les accompagne, tout ce qui les décore; surtout quand , après mille intrigues dont il ne lui est pas difficile de suivre les traces , et dont les ressorts ne peuvent être si secrets qu'il ne les aperçoive bien , il voit l'iniquité dominante , l'iniquité triomphante , l'iniquité honorée , accréditée , toutepuissante ! S'il avait alors une étincelle de foi , ou s'il la consultait, cette foi où il a été élevé, et qu'il n'a peut-être pas perdue, que penserait-il? que dirait-il ? Il entrerait dans le sentiment de saint Augustin, il admirerait la libéralité de Dieu jusque envers ses ennemis les plus déclarés. Mais , mon Dieu, conclurait-il , si c'est là sur la terre le partage des pécheurs , lors même qu'ils se tournent contre vous , qu'avez-vous donc préparé dans votre royaume pour ces bons et fidèles serviteurs qui ne s'attachent qu'à vous? Cette afïluence, ce crédit, cette autorité , ces titres , ces dignités , ces trésors , voilà ce que vous abandonnez indifféremment au vice et au libertinage; voilà ce que vous accordez plus souvent qu'aux autres, et plus abondamment à des réprouvés et à des vases de colère ; voilà , pour m'exprimer ainsi , ce que vous livrez en proie à toutes leurs convoitises et à toutes leurs injustices : ah ! mon Dieu, que reste-t-il donc pour la vertu? que reste-t-il , ou plutôt. Seigneur, que ne reste-t-il point pour ces prédestinés en qui vous avez mis vos complaisances , et que vous avez choisis comme des vases de miséricorde?

Heureux qui sait envisager de la sorte les grandeurs du siècle présent , et qui de là apprend à estimer les espérances et la gloire du siècle futur! Il n'est point à craindre que ce présent l'attache, puisque c'est même de ce présent qu'il tire de puissants motifs pour porter tous ses vœux vers l'avenir. Quelque sensation que ce présent fasse d'abord sur son cœur, elle ne lui peut être nuisible, puisqu'au contraire elle ne sert qu'à lui donner une plus grande idée de l'avenir où il aspire, et où il ne peut arriver que par un détachement véritable et volontaire de ce présent. Ainsi , tout ce que ce présent étale à sa vue d'éclat, de charmes , d'attraits, bien loin de le détourner du salut , ne contribue qu'à l'affermir davantage dans cette maxime capitale : Que sert-il à l'homme de gagner tout le monde ^ s'il vient à se perdre lui-même; et quel échange pourra le dédommager de la perte de son âme?

(Matth., 16.)

Maxime sortie de la bouche de Jésus-Christ même, qui est la vérité éternelle; maxime assez connue dans une certaine spéculation, mais bien peu suivie dans la pratique. Car voici l'énorme renversement dont nous n'avons que trop d'exemples devant les yeux, et qui croît de jour en jour dans tous les

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