‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 121 sur 352 · ESTIME DU SALUT · texte numérisé non relu

ESTIME DU SALUT

de quelques années; mais, vif ou mort, je ne me sauverai pas des jugements formidables du Tout- Puissant; et qu'y a-t-il de si rigoureux que je ne doive endurer, plutôt que d'encourir sa haine et de renoncera ses promesses? C'est ainsi que raisonnait saint Paul , ce vaisseau d'élection , et ce docteur des nations. 11 se représentaitiout ce qu'il y a de plus effrayant, de plus affligeant, de plus désolant. 11 supposait que la tribulation vînt fondre sur lui de toutes parts ; qu'il fût accablé d'ennuis , pressé de la fieûm, tourmenté de la soif, environné de périls, comblé de malheurs; qu'il fût abandonné aux persécutions, aux croix, aux glaives tranchants; que, dans un déchaînement général , tout l'univers se soulevât contre lui , la terre, la mer, toutes les puissances célestes, toutes les puissances infernales, toutes les puissances humaines : il le supposait et à la vue de tout cela il s'écriait : Qui me séparera de la charité de lésits-Christ^ Il allait plus loin; et, par la force de la grâce qui le transportait , s'élevant au-dessus de tous les événements, il osait se répondre de lui-même, et ajoutait : Je le sais, et fen suis certain, que ni la mort, nilavie^niles anges, ni les principautés, ni le présent, ni l'avenir, ni ce qu'il y a de plus haut^ ni ce quHl y a de plus bas, ni quelque créature que ce soit, ne pourra me détacher de l'amour de Dieu , mon Seigneur et mon Sauveur. ( Rom., 8. ) Voilà comme parlait ce grand apôtre. Et d'où lui venait cette constance et cette fermeté insurmontable? c'est qu'il concevait de quel intérêt et de quelle nécessité il était pour lui de sauver son âme , en se tenant toujours étroitement et inséparablement attaché au Dieu de son salut.

Ce sont là, dit-on , de beaux sentiments , ce sont de belles réflexions; mais, après tout , on ne vit pas de ces sentiments ni de ces réflexions , et cependant il faut vivre. Avec ces réflexions, on ne fait rien; et toutefois , il faut avoir quelque chose , il faut faire quelque chose, il faut parvenir à quelque chose. J'en conviens , on ne vit pas de ces réflexions, mais de ces réflexions on apprend à mourir si l'on ne peut vivre sans risquer le salut de son âme. Je l'avoue, avec ces réflexions on ne fait rien dans le monde, on n'amasse rien, on ne parvient à rien; mais de ces réflexions on apprend à se passer de tout , si l'on ne peut rien faire , ni rien amasser, ni parvenir à rien , sans exposer le salut de son âme. Disons mieux, on apprend de ces réflexions que c'est tout faire que de faire son salut, que c'est tout gagner que d'amasser un trésor de mérites pour le salut, que c'est parvenir à tout que de parvenir au terme du salut. Voilà ce que ces réflexions ont appris à tant de chrétiens de l'un et de l'autre sexe : car malgré la corruption dont tous les états du monde ont été infectés , il y a toujours eu dans chaque état des fidèles de ce caractère [prêts à quitter toutes choses

pour mettre en sûreté leur salut; il y en a eu , disje, et plaise au ciel qu'il y en ait toujours ! La nécessité du salut était-elle autre chose pour eux que pour nous? y étaient-ils plus intéressés que nous ? Non , sans doute : c'était pour eux et pour nous la même nécessité : mais ils y pensaient beaucoup plus que nous; et en y pensant plus que nous ils la comprenaient aussi beaucoup mieux que nous. Pensonsy comme eux, méditons-la comme eux, nous la comprendrons comme eux; et en la comprenant conmie ils l'ont comprise, nous en ferons comme eux notre affaire essentielle , et nous y adresserons toutes nos prétentions et toutes nos vues.

Mais , hélas! où les portons-nous ? Quand je vois les divers mouvements dont le monde est agité , et qui sont ce qu'on appelle le commerce du monde ; quand je vois cette multitude confuse de gens qui vont et qui viennent, qui s'empressent et qui se tourmentent, toujours occupés de leurs desseins, et toujours en action pour y réussir et les conduire à bout ; n'ayant que cela dans l'esprit , ne travaillant que pour cela , n'aspirant qu'à cela : au milieu de ce tumulte, j'irais volontiers leur crier avec le Sage : Hommes dépourvus de sens, et aussi peu raisonnables que des enfants à peine formés et sortis du sein de leur mère ( Sap., 12 ) , à quoi pensez-vous? que faites- vous? Hors une seule chose, tout le reste n'est que vanité ( Eccles., 1 ); et, par une espèce d'ensorcellement, cette vanité vous charme, cette vanité vous entraîne , cette vanité vous possède aux dépens de l'unique nécessaire! Je le dirais aux grands et aux petits, aux riches et aux pauvres, aux savants et aux ignorants. Malheur à quiconque ne m'écouterait pas ; et dès à présent , malheur à quiconque demeure là-dessus dans une indifférence et un oubli qn'on ne peut assez déplorer!

ESTIME DU SALUT ET DE LA. GLOIRE DU CIEL, PAR LA TUE DES GRANDEURS HUMAINES.

C'est une morale ordinaire aux prédicateurs d'inspirer du mépris pour toutes les pompes et toutes les grandeurs du monde. Ils en font les peintures les plus propres à les rabaisser dans notre estime et à les dégrader. De la manière qu'ils en parlent et dans les termes qu'ils s'en expliquent, ce ne sont que de vaines apparences, que des fantômes et des illusions qui nous séduisent, et dont nous devons, autant qu'U est possible, détourner nos regards. A Dieu ne plaise que je prétende en aucune sorte déroger à la vérité et à la sainteté de cette morale ! Je l'ai prêchée comme les autres en plus d'une rencontre, et je suis bien éloigné de la contredire, puisque ce serait me contredire moi-même. Mais après tout, quoi que nous en puissions dire, il faut toujours convenir que ces grandeurs et ces pompes humaines , si méprisables d'ailleurs., ne laissent pas

ESTLME DU SALUT.

l'avoir quelque chose en effet de pompeux et de brillant, quelque chose de grand et de magnlûque; et c'est par où il me semble non-seulement qu'il est permis , mais qu'il peut être très-utile à un chrétien de les envisager, pourvu qu'on les envisage chrétiennement. Donnons jour à cette pensée.

/£s deux, dit le prophète royal (Psalm, 18), nous annoncent ia gloire de Dieu, et le firmament dont il est l'auteur nous fait connaître l'excellence de l'ouvrier qui l'a formé. Aussi est-ce en conséquence de ce principe 9 et conformément à cette parole du prophète, que l'apôtre saint Paul reprochait aux sages de l'antiquité de n'avoir pas glorifié Dieu selon la connaissance qu'ils en avaient par ses ouvrages. Car toutes les choses visibles , ajoutait ce docteur des gentils , tous les êtres dont nos sens sont frappés , et qui se présentent a nos yeux avec leurs perfections , nous découvrent les perfections invisibles du souverain Maître qui les a créés : tellement que les philosophes mêmes du paganisme ont été inexcusables de ne pas rendre a ces perfections divines , qu'ils ne pouvaient ignorer, le juste tribut de louanges qui leur était dû. Or voilà, par proportion et suivant la même règle, à quoi nous peut servir la vue de ce que nous appelons grandeurs et pompes du monde. Ce sont des \ nages, quoique imparfaites , des grandeurs célestes , et de cette gloire qui nous est promise sous le terme de salut. Ce sont des ébauches où nous est représenté, quoique très-légèrement, ce que Dieu prépare à ses élus dans le séjour de la béatitude. Ce sont, pour ainsi parler, comme des essais de la magnificence du Seigneur, qui nous donne à juger quelles richesses immenses il versera dans le sein de ses prédestinés, de quel éclat il les couronnera, de quelles délices et de quels torrents de joie il les enivrera {Psalm. 35), quand il lui plaira de les retirer de cette région des morts où nous sommes, et de les introduire dans ta terre des vivants; quand il les fera sortir de ce désert où nous passons, et qu'il les recevra dans la bienheureuse Jérusalem ; quand il fera finir pour eux cet exil où nous languissons, et qu'il les établira dans leur fzlorieuse patrie; quand il leur ouvrira ses tabernacles éternels, qu'il en étalera à leurs yeux toutes les beautés , tous les trésors . qu'il les revêtira de sa divine clarté et les élèvera dans les splendeurs des saints ; enfin , quand il les mettra en possession de ce salut qu'ils ne voyaient auparavant que sous des figures énigmatiques et comme dans un miroir (I. Cor. y 13), mais dont ils connaîtront alors le prix, parce qu'ils le verront et qu'ils commenceront à en jouir.

Voilà , dis-je , de quoi les pompes et les grandeurs du siècle nous tracent quelque idée , et une idée assez forte pour exciter tout notre zèle à la poursuite du salut, et à la conquête du royaume de Dieu.

Car, d'une part , considérant ces grandeurs mortelles , et y en ajoutant même encore de nouvelles, autant que j'en puis imaginer, et, d'autre part, consultant la foi et méditant ces paroles du grand apôtre, que l'œil n'a Jamais rien vu, que l'oreUJe n'a Jamais rien entendu, que le cœur de l'homme n'a Jamais rien pensé ni rien compris, qui égale ce que Dieu destine à ceux qu'il aime, et dont il sera éternellement aitné (I. Cor., 9), quelle conséquence dois-je tirer de l'un et de l'autre .'Je m'attache au raisonnement de saint Chrysostôme, et je dis : Quelque mépris que je fasse de la terre et que j'en doive faire, il m'est toutefois évident que j'y vois des choses merveilleuses; il ne m'est pas moins évident qu'on m'en rapporte encore d'autres plus surprenantes et plus admirables ; et si je veux laisser agir mon imagination et lui donner l'essor, que n'est-elle pas capable de se figurer audessus même et de tout ce que je vois , et de tout ce que j'entends? Cependant ni tout ce que je vois, ni tout ce que j'entends , ni tout ce que je puis me figurer, non-seulement selon les idées naturelles et raisonnables, mais par les fictions les plus excessives et les plus outrées , n'approche point de ce que j'espère après cette vie, et de ce que Dieu a fait pour moi dans un autre monde que celui-ci. Quand je vois tout cela, quand je l'entends , que je me le figure , j'en suis charmé : mais tout cela néanmoins n'est point la gloire que j'attends; tout cela ne peut être mis en comparaison avec la gloire que j'attends , tout cela n'est rien auprès de la gloire que j'attends ; et si je multipliais tout cela , si je le redoublais , si je l'accumulais sans mesure , après, y avoir épuisé toutes les puissances de mon âme et toutes les forces de mon esprit , tout cela serait toujours infiniment au-dessous de la gloire que j'attends. Qu'est-ce donc, mon Dieu, que cette gloire? qu'est-cequecesalut ? mais en même temps , Seigneur, qu'est-ce que l'homme ? et à qui appartient-il qu'à un Dieu aussi libéral et aussi bon , aussi puis santet aussi grand que vous l'êtes, de nous récompenser de la sorte, et de nous glorifier, non-seulement au delà de tous nos mérites, mais au delà de toutes nos connaissances et de toutes nos vues?

C'est ainsi que raisonnait saint Chrysostôme, et c'est ainsi que, par la vue des pompes humaines et des grandeurs du monde, j'acquiers la connaissance la plus sensible et la plus parfaite que je puisse maintenant avoir du salut où j'aspire et de la gloire qui m'est réservée dans le ciel , si je suis assez heureux pour y parvenir. ]Ne pouvant connaître présentement cette gloire par ce qu'elle est, je la connais par ce qu'elle n'est pas ; et la connaissance que j'en ai par ce qu'elle n'est pas, me dispose mieux que toute autre à la connaissance de ce qu'elle est.

Il ne s'agit donc point ici de déployer son éloquence

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