DÉSIR DU SALUT
art
sus de tout, rien ne peut entrer en comparaison , ni ne doit être mis dans un degré d*égalité avec ce premier Être, cet Être suprême; et si dans toute la terre il y a quelque chose que je désire autant que le salut, c'est un renversement , c*est un désordre, parce que dans mon estime et dans mon cœur, fdte au plus grand de tous les biens ce caractère de supériorité et d'excellence qui lui est essentiel , et qui ne se trouve ni ne peut se trouver dans aucun bien mortel et périssable.
Ce n'est pas tout encore, et quand je n'aimerais rien plus que Dieu , rien autant que Dieu , si j'aime avec Dieu quelque chose que je n'aime pas pour Dieu , je n'ai pas cette plénitude d'amour qui est due à Dieu , puisque mon amour est partagé ; et 4'aiileurs, en ce que j'aime avec Dieu, sans l'aimer pour Dieu , je n'honore pas Dieu comme fin dernière à qui tout doit être rapporté. De même , quand je ne désirerais rien de plus que le salut , rien autant que le salut, si je désire avec le salut quelque chose que je ne désire pas pour le salut et en vue du salut , je n'ai pas ce désir pur, ce plein désir que mérite un bien tel que le salut, c'est-à-dire un bien que je dois proprement regarder comme mon unique bien , puisque tout autre bien que je pourrais prétendre en ce monde n'est un vrai bien pour moi que selon qu'il pourrait m'aider à parvenir au salut, comme au seul terme de mon espérance, et au seul comble de tous les biens.
Mais quoi ! n'est-ce pas un bien qu'un établissement honnête et une fortune convenable à ma condition? n'est-ce pas un bien que tout ce qui est nécessaire à l'entretien de la vie, et ne puis-je pas désirer tout cela? Oui , ce sont là des biens, et je puis les désirer; mais ce ne sont que des biens subordonnés au premier bien, qui est le salut; d'où il s'ensuit que je ne dois les désirer qu'avec cette subordination , et que suivant le rapport qu'ils peuvent avoir à ce bien supérieur. Or, en les désirant de la sorte , ce ne sont point absolument ces biens que je désire , mais c'est le sulut que je désire dans ces biens et par ces biens , conformément au bon usage que je suis résolu d'en faire; tellement qu'il est toujours vrai de dire alors que je ne désire que le salut , et que je ne veux rien que le salut.
Ainsi, il n'y a que le salut que je doive désirer directement, que je doive désirer formellement et expressément, que je doive désirer en lui-même et pour lui-même. Quand je demande à Dieu tout le reste, je ne dois le lui demander que sous condition , et qu'avec une véritable indifférence sur ce qu'il lui plaira d'en ordonner, lui témoignant mon désir mais , du reste, me soumettant à sa sagesse et à sa
rera sa gloire; renonijant à ce désir, si tout cela ne s'y rencontre pas, le désavouant de cœur, et même priant Dieu que, bien loin de l'exaucer, il fiasse tout le contraire, supposé que sa gloire et mon avantage spirituel y soient intéressés. Mais quand je lui demande mon salut, je le lui demande, ou je dois le lui demander de toute une autre manière : car je le dois demander déterminément, nommément, sans toutes ces conditions, puisqu'elles s'y trouvent déjà, et sans nulle indifférence sur le succès de ma prière. Expliquons-nous.
Quand je demande à Dieu mon salut, je ne lu! dis pas simplement, ni ne dois pas lui dire : Seigneur, donnez-moi votre royaume, et daignez écouter làdessus mon désir, si c'est un bon désir; mais je lui dis, et je lui dois dire ; Donnez-moi, Seigneur^ votre royaume, et rendez-vous là-dessus favorable à mon désir, parce que je sais que c'est un bon désir* Je ne lui dis pas , ni ne dois pas lui dire : Seigneur, donnez-moi votre royaume, et daignez écouter làdessus mon désir, si c'est un désir selon vos intentions et selon vos vues ; mais je lui dis , et je dois lui dire : Donnez-moi, Seigneur, votre royaume, et rendez-vous là-dessus favorable à mon désir, parce que je sais que c'est un désir selon vos vues et selon ▼os intentions. Je ne lui dis pas , ni ne dois pas lui dire : Seigneur, donnez-moi votre royaume, et daignez écouter là-dessus mon désir, s'il m'est utile que ce désir s'accomplisse , et si vous en devez tirer votre gloire; mais je lui dis, et je dois lui dire : Donnez-moi, Seigneur, votre royaume, et rendezvous là-dessus favorable à mon désir, parce que je sais qu'il m'est souverainement utile que ce désir s'accomplisse; que c'.est dans l'accompUssement de ce désir qu'est renfermée toute mon espérance ; que sans l'accomplissement de ce désir, il n'y a point pour moi d'autre bonheur ; et parce que je sais encore que vous y trouverez votre gloire, puisqut* c'est dans le salut de l'homme que vous la faites particulièrement consister. Enfin , je ne lui dis pas , ni ne dois pas lui dire seulement : Seigneur, sauvezmoi, si c'est votre volonté ; mais je lui dis, et je des lui dire ; Sauvez-moi , Seigneur, et je vous conjure, ô mon Dieu , que ce soit là votre volonté , une volonté spéciale , une volonté efficace. Si bien qu'il ne m'est jamais permis de renoncer à ce désir du salut, comme il ne m'est jamais permis de renoncer au salut même ; mais , bien loin de laisser ce désir s'éteindre dans mon cœur^ je dois sans cesse l'y entretenir et l'y rallumer.
Conséquemment à ce désir, Dieu veut donc que j'aie recours à lui. Il veut que je frappe continuellement à la porte, et que , par des vœux redoublés.
providence pour juger si c'est un hou désir, si c'est je lui fasse une espèce de violence pour l'engager à
un désir selon ses intentions et selon ses vues, s'il m'est utile que ce désir s'accomplisse, et s'il en ti-
m'ouvrir et à me recevoir. Il veut que ce soit là le sujet de mes prières les plus fréquentes et les plus
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DESIR DU SALCT.
ardentes. Il ne me défend pas de lui demander d'autres biens ; mais il veut que je ne les lui demande qu'autant qu'ils ne peuvent préjudicier à mon salut, qu'autant qu'ils peuvent concourir avec mon salut, qu'autant que ce sont des moyens pour opérer mon salut. Sans cela il rejette toutes mes demandes, parce qu'elles ne sont ni dignes de lui , qui a tout fait pour le salut de ses élus; ni dignes de moi, qu'il n'a créé et placé dans cette région des morts, que pour tendre à la terre des vivants et pour obtenir le salut.
C'est par le sentiment et l'impression de ce dé^ir du salut, que le $aint roi David s'écriait si souvent, et disait si affectueusement à Dieu : Héî Seigneur, quand sera-ce f quand viendra le moment que f irai à vous , que je vous verrai, je vous posséderai, et je goûterai dams votre sein les pures délices de la béatitude céleste? ( Psalm. 41 . ) Tout roi qu'il était, assis sur le trône de Juda^ comblé de gloire, et ne manquant d'aucun des avantages qui peuvent le plus contribuer au bonheur humain , il se regardait en ce monde comme dans un lieu d'exil. II n'en pouvait soutenir l'ennui , et il en témoignait à Dieu sa peine : Hélas! que cet exil est long! ne finira-t-il point ^ Seigneur 1 et combien de temps languirai-Je encore, avant que mon attente et mes souhaits soient remplis? (Psalm, 119.) Et de là aussi ces transports de joie qui le ravissaient , dans la pensée que son heure approchait, et que bientôt il sortirait des misères de cette vie, pour passer à l'heureux séjour après lequel il soupirait .* On me Va annoncé, et ma joie en est extrême : j'irai dans la maison de monseigneur et de mon Dieu, (Psalm, 121.)
C'est de Ja même impression et du même sentiment de ce désir du salut, qu'étaient si vivement touchés ces anciens et fameux patriarches, que saint Paul nous représente plutôt comme des anges habitants du ciel , que des hommes vivant sur la terre. Ils y étaient comme s'ils n*y eussent point été; ils y étaient comme des étrangers et des voyageurs; tous leurs regards se portaient vers leur patrie et leur éternelle demeure; ils la saluaient de loin, ils s'y élançaient par tous les mouvements de leur cœur, et rien n'en détournait leurs yeux ni leur attention.
Désir du salut qui , dans les saints de la loi nouvelle , n'a pas été moins vif ni moins empressé que dans ceux de l'ancienne loi. Le grand apôtre en est un exemple bien mémorable et bien touchant : la vie n'était pour lui qu'un esclavage et une triste captivité; et sans en accuser la Providence ni s'en plaindre , il ne laissait pas de déplorer son sort et d'en gémir : Malheureux que je suis! Quel était le sujet de ces gémissements si amers et tant de fois réitérés? c'est que son âme , retenue dans un corps mortel , ne pouvait jouir encore de sa béatitude. Qui me délivrera de ce corps de mort? (Rom,, 7.)
Qui détruira cette prison et qui brisera mes liens , afin que je prenne mon vol vers l'objet de tous mes vœux et le centre de mon repos? Dans une semblable disposition , il n'avait garde de s'abandonner aux horreurs naturelles de la mort; mais par la force du désir dont il était transporté, il'savait bien les réprimer et les surmonter. Bien loin que la mort rétonnât, il l'envisageait avec une sorte de complaisance ; et , bien loin de la fuir, il s'y présentait lui-même, et la demandait. Mourir c'était un gain ( Philip, y 1. ) , selon son estime , parce que c'était passer dans le sein de Dieu , et arriver an terme du salut.
Si nous comprenions comme ce docteur des nations, et comme tant d'autres après lui, ce que c'est que le salut; si Dieu, pour un moment, daignait faire luire à nos yeux un rayon de sa gloire, et de cette gloire qu'il nous prépare à nous-mêmes , qui peut exprimer quelle sainte ardeur, quel feu s'allumerait dans nos cœurs? Du reste, sans avoir encore cette vue claire et immédiate qui n'est réservée qu'aux bienheureux dans le ciel, nous avons la foi pour y suppléer. Il ne tient qu'à moi de me rendre, avec cette lumière divine qui m^éclaire, plus attentif aux grandes espérances que la religion me donne, et dont je devrais uniquement m'occuper.
Je le devrais ; mais comment est-ce que je satisfais à ce devoir ? comment est-ce que Ton y satisfait dans tous les états du monde , et du monde même chrétien? Rien de plus rare que le désir du salut : pourquoi? parce que ce désir est étouffé presque dans tous les cœurs par mille autres désirs qui n'ont pour fin que la vie présente et que ses biens. Non-seulement on désire les biens de la vie avec le salut , sans les désirer pour le salut; non-seulement on les désire autant que le salut , non-seulement même on les désire plus que le salut ; mais le dernier degré de l'aveuglement et du désordre , c'est que la plupart ne désirent que les biens de la vie, ne soupirent qu'après les biens de la vie , et ne pensent pas plus au salut que s'ils n'en croyaient point, ou n'en espéraient point. Est-ce en effet par un libertinage de créance qu'ils vivent dans une telle insensibilité à l'égard du salut ? est-ce par une espèce d'enchantement et d'ensorcellement ? Quoi qu'il en soit , si je considère toute la face du christianisme , qu'est-ce que j'y aperçois ? j'y vois des gens affamés de ricliesses , des gens affamés d'honneurs , des gens affamés de plaisirs, et des plaisirs les plus grossiers. Voilà où s'étend toute la sphère de leurs désirs ; voilà les bornes où ils les tiennent renfermés sans les porter plus loin , ni les élever plus haut.
Ce n'est pas que quelquefois dans les discours on ne reconnaisse l'importance du salut; ce n'est pas qu'on ne s'en explique en certains termes, et quon
mCERTinJDE DU SALUT.
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ne eonyienne quMl D*est rien de plus désirable ni même de si désirable. Les plus mondains savent en parler comme les autres , et souvent mieux que les autres. Mais qu'est-ce que cela? un langage, des paroles affectées, et rien de plus : car sans nous en tenir aux paroles et aux expressions, mais examinant la chose dans la vérité , peut-on dire que nous désirons le salut, lorsque de tous les sentiments et de tous les mouvements de notre cœur, il n'y en a pas un qui tende vers le salut? ISous aimons , mais quoi ? est-ce ce qui nous conduit au salut ? nous haïssons , mais quoi ? est-ce ce qui nous détourne du salut? nous nous réjouissons, mais de quoi? est-ce des mérites que nous acquérons pour le salut? nous nous affligeons, mais pourquoi? est-ce parce que nous avons souffert quelque dommage et fait quelque perte qui intéresse le salut? Parcourons ainsi de Tune à l'autre toutes nos passions et toutes nos affections : laquelle pourrons-nous marquer, quelle qu'elle soit , qui ait pour terme le salut, et où il ait aucune part? Je ne veux pas faire entendre par là que nous vivions dans une indolence qui ne s'affectionne à rien et que rien n'émeut : au contraire , toute notre vie se passe en désirs , et en désirs qui nous agitent, qui nous troublent, qui nous dévorent, qui nous consument : car telle est la vie de rhomme dans le monde, et telle est souvent même la vie de bien des hommes jusque dans la retraite; vie de désirs , mais de quels désirs ? de désirs frivoles , de désirs terrestres , de désirs insensés , de désirs pernicieux , de ces désirs que formaient les Juifs , et que Dieu semblait écouter, quand il voulait punir cette nation indocile en les abandonnant à eux-mêmes et à la perversité de leur cœur.
Puissions-nous amortir tous ces désirs qui nous entraînent dans la voie de perdition ! Car voilà, dit l'apôtre, où ils nous conduisent, et à quoi ils se terminent. Ils nous amusent pendant la vie, ils nous tourmentent, ils nous trompent, et par une suite immanquable ils nous damnent : effets trop ordinaires, et que mille gens éprouvent, sans apprendre de là à se détromper ; désirs qui nous amusent par les vains objets auxquels nous nous attachons, et les vaines espérances dont nous nous flattons ; ou ce sont des biens qui nous sont refusés et que nous n'obtenons jamais malgré tous les soins que nous y apportons; ou, si nous sommes plus favorisés de la fortune , ce sont des biens dont nous découvrons bientôt, comme Salomon,ia fausseté et la vanité : désirs qui nous tourmentent par les inquiétudes, les craintes, les soupçons, les impatiences , les dépits, les mélancolies et les chagrins où ils nous exposent. Interrogeons là-dessus une multitude innombrable de mondains ambitieux, de mondains intéressés, de mondains voluptueux; s'ils sont de bonne foi, ils conviendront que ce qui leur ronge
plus cruellement l'âme , et ce qui fait leur plus grand supplice dans la vie, ce sont les violents désirs que leur inspirent l'ambition, la cupidité, l'amour du plaisir, qui les dominent; désirs qui nous corrompent par les crimes où ils nous précipitent et qu'ils nous font commettre ; car on veut les contenter, ces désirs déréglés ; et si l'on ne le peut par les voies droites, on prend les voies détournées qui sont les ▼oies de l'iniquité et de l'injustice; de là même enfin , désirs qui nous damnent : au lieu que , par des avantages tout opposées, un vrai désir du salut sert à nous occuper solidement, à nous tranquilliser dans les événements les plus fâcheux et dans toutes les adversités humaines , à nous sanctifier et à nous sauver.
Ce désir du salut est, pour une âme fidèle, l'occupation la plus solide. Elle s'entretient de sa fin dernière ; elle y fixe toutes ses pensés comme à son unique bien; elle en goûte par avance les douceurs toutes pures , et c'est comme un pain de chaque jour qui la nourrit. Ce même désir du salut, en dégageant l'âme de tous les désirs du siècle, l'établit dans un repos presque inaltérable. A peine s'aperçoit-elle de tout ce qui se passe dans le monde , tant elle y prend peu d'intérêt, et tant elle est au-dessus de tous les accidents et de toutes les révolutions. Elle n'a qu'un point de vue, qui est le ciel : hors de là rien ne l'inquiète, parce que hors de là elle ne tient à rien, ni ne veut rien. Par une conséquence trèsnaturelle , autant que ce désir du salut contribue au repos de l'âme chrétienne, autant contribuet-il à sa sanctification : car si c'est un désir véritable , et tel qu'il doit être , c'est un désir efficace qui , dans la pratique , nous fait éviter avec un soin extrême tout ce qui peut nuire , en quelque sorte que ce soit, à notre salut , et nous applique sans relâche à toutes les œuvres capables de l'assurer et de le consommer. Or ces œuvres, ce sont des œuvres saintes et sanctifiantes, et voilà comment le désir du salut nous sauve.
Renouvelons-le dans nous, ce désir si salutaire; ne cessons point de le réveiller, de le ranimer par la fréquente médiation de l'importance infinie du salut. Que désirons-nous autre chose, et où devons-nous aspirer avec plus d'empressement et plus de zèle , qu'à un bien qui seul nous suffit, et sans quoi nul autre bien ne nouspeut suffire ?
INCERTITUDE DU SALUT, ET LES SENTIMENTS qu'elle nous DOIT INSPIRER , OPPOSÉS A UNE FAUSSE SÉCURITÉ.
Affreuse incertitude , Seigneur, où vous me laissez sur mon affaire capitale, sur la plus essentielle et même la seule affaire qui doive m'intéresser, sur l'affaire de mon salut! Je suis certain que vous voulez me sauver, je suis certain que je puis me sauver :
mais me sauTerai-je en effet, mais serai-je un jour dans votre royaume, au nombre de vos prédestinés; mais parviendrai- je à cette éternité bienheureuse pour laquelle vous m'avez créé, et qui est mon unique lin ? Voilà mon Dieu , ce qui passe toute mon intelligence ; voila ce que toute la subtilité de Tesprit humain , ce que tous mes raisonnements ne peuvent découvrir : car de tous les hommes vivant sur la terre, en est-il un qui sache s'il est digne de haine ou d'amour; et par conséquent, en est-il un qui sache s'il est dans une voie de salut ou dans une voie de damnation?
Je ne puis douter, Seigneur, que je n'aie péché contre vous , et péché bien des fois , et péché en bien des manières , et péché jusqu'à perdre votre grâce : mais puis-je me répondre que j'y suis rentré, dans cette grâce, que j'ai fait une vraie pénitence, et que vous m'avez pardonné? en suis-je asssuré? Quand même il en serait ainsi queje le désire, et quand je pourrais me flatter de l'avantage d'être actuellement et pafaitement réconcilié avec vous, suis-je assuré de persévérer dans cet état? et si je m'y soutiens quelque temps, suis-je assuré d'y persévérer jusqu'au dernier moment de ma vie? suis je assuré d'y mourir?
Tout cela, mon Dieu , ce sont pour moi d'épaisses ténèbres, ce sont des abîmes impénétrables. Dès que je veux entreprendre de les sonder, l'horreur me saisit, et je demeure sans parole. Et qui n'en serait pas effrayé comme moi, pour peu qu'on vienne à considérer l'importance de cette affaire, dont le succès estsiincerUin?Cardequoi s'agit-il? de tout l'homme, c'est-à-dire du souverain bonheur de l'homme ou de son souverain malheur. Il s'agit, par rapport à moi , d'être mis un jour en possession d*une félicité éternelle, ou d'être condamné à un tourment éternel. Quelle sera la décision de ce jugement formidable? quel sera le terme de ma course? sera-ce une gloire sans mesure, ou une réprobation sans ressource ? sera-ce le ciel ou l'enfer? Encore une fois, dans ces pensées, mon esprit fle trouble , mon cœur se resserre, toute ma force m'abandonne, et je reste interdit et consterné.
Ce ne sont point là , Seigneur, de ces craintes scrupuleuses , dont les âmes timorées se tourmentent sans raison ; ce ne sont point de vaines terreurs : combien y a-t-il de réprouvés qui , pendant un long espace de temps, avaient mieux vécu que moi et paraissaient être plus en sûreté que moi? Qui l'eût cru , qu'éloignés du monde et retirés dans les cloîtres et dans les déserts , ils y dussent jamais faire ces chutes déplorables qui les ont damnés? Suis-je moins en danger qu'ils n'y étaient, et ne serait-ce pas la plus aveugle présomption, si j'osais me promettre que ce qui leur est arrivé ne m'arrivera pas à moi-même? Une telle témérité suffirait pour ar-
mCEBTlTUDE DU SALUT.
réter le cours de vos grâces , et mon salut alors se trouverait d'autant plus exposé, que j'en serais moins en peine et que je le croirais plus à couvert.
Je ne vous demande point, ô mon Dieu! qu'il vous plaise de me révéler l'avenir; je ne vous prie point de me faire voir quel doit être mon sort, et de tirer le voile qui me cache cet adorable, mais redoutable mystère de votre providence. C'est un secret où il ne m'appartient pas de m'ingérer, et qui n'est réservé qu'à votre sagesse. En le dérobant à ma connaissance , et le tenant enseveli dans une si profonde obscurité, vous avez vos vues toujours saintes et toujours salutaires, si j'apprends à en proGter. Vous voulez me préserver de la négligence 01^ je tomberais, si j'avais une certitude absolue de ma prédestination ou de ma réprobation. Car l'un et l'autre , ou plutôt l'assurance de l'un et de l'autre, me porterait à un relâchement entier. Que dis-je? Tassurance même de ma réprobation me précipiterait dans le désespoir et dans les plus grands désordres. Vous voulez que par de bonnes CBuvres, suivant l'avis du prince des apôtres, j« m'étudie de phts en plus à rendre sûre ma vocation et mon élection, de sorte queje sois pourvu abondamment de ce qui peut me donnei* entrée au royaume de Jésus-Christ, (Peth., 12, v. 10.) Vous voulez ^t/e je m'humilie sans cesse sous votre main toute-puissante, comme un criminel qui attend une sentence d'absolution ou de mort , et qui , prosterné aux pieds de son juge, n'omet rien pour le toucher en sa faveur, et pour obtenir grâce. Vous voulez que je vive dans un tremblement continuel , et dans une défiance de moi-même, qui m'accompagne partout, et qui me fasse prendre garde à tout. Vous le voulez , Seigneur, et c'est cela même aussi que je vous demande. Par Ta, l'incertitude où je suis, toute effrayante qu'elle est, bien loin de m'être nuisible et dommageable, me deviendra utile et profitable.
Cependant, mon Dieu, je ne perdrai rien de ma confiance, et je n'oublierai jamais que vous êtes le Dieu de mon salut. {Psabn, 17.) Dieu de mon salut , parce que je ne puis me sauver sans vous et que par vous ; Dieu de mon salut , parce que vous voulez que je me sauve , et que vous-même vous voulez me sauver. Dieu de mon salut , parce que pour me sauver vous ne me refusez aucun des secours nécessaires , et que vous me mettez dans un plein pouvoir d'en user. Voilà , Seigneur, ce qui me rassure, et ce qui calme mes inquiétudes. Vous m'oraonnez de les jeter toutes dans votre sein , et de m*y retirer moi-même comme dans un asile toujours ouvert pour me recevoir. De là , sans présumer de vos miséricordes , je défierai tous les ennemis de mon âme, et je ne cesserai point de dire avec votre prophète : Le Seigneur est ma lumière, il est ma défense (Pia/m.26); dequoidois-jem'alar-