‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 125 sur 352 · INCERTITUDE DU SALUT · texte numérisé non relu

INCERTITUDE DU SALUT

mer ? Quand je marcherais au milieu des ombres de | ment ! cet apôtre , ce maître des gentils , ce vaisseau la mort , mon cœur n*en serait point ébranlé , parce d'élection , ce pénitent , Paul tremble ; et mille gens

que mon espérance étant dans le Seigneur, il est auprès de moi. Je ne veux de lui qu'une seule chose , et je la chercherai , je tâcherai de la mériter : c'est d'être avec lui pendant tous les siècles des siècles dans sa sainte maison et dans le séjour de sa gloire. C'est là que se portent tous mes désirs : tout le reste ne m'est rien.

Confiance chétienne , mais qui , pour être chrétienne, doit avoir ses règles, et n'aller point au delà des bornes. Car il est certain d'ailleurs qu'il y a 4e8 gens d'une sécurité merveilleuse , ou plutôt d'une présomption énorme touchant le salut. Ce ne sont point, il est vrai, des libertins et des impies; ce ne sont point des pécheurs scandaleux et plongés dans la débauche; ils n'enlèvent point le bien d'autrui, et ne font tort à personne; enfin, je le veux, ce sont de fort honnêtes gens selon le monde. Mais sont-ce des apôtres? Bien loin de s'employer au salut et à la sanctification du prochain en qualité d'apôtres , à peine pensent-ils à leur propre sanctification , et à leur propre salut en qualité de chrétiens. Sont-ce des hommes d*oraîson , accoutumés aux ravissements et aux extases ? jamais ils n'eurent nulle connaissance ni le moindre usage de ces exercices intérieurs où Tâme s'élève à Dieu, et s'entretient affectueusement avec Dieu. Quelques pratiques communes dont ils s'acquittent avec beaucoup de négligence et de tiédeur, voilà où se réduit tout leur christianisme. Sont-ce des pénitents ennemis de leur chair et exténués d'austérités et de jeûnes ? ils ont toutes leurs commodités , où du moins ils les cherchent; ils mènent une vie douce, tranquille et agréable; ils écartent tout ce qui pourrait leur être pénible et onéreux , et ils ne se refusent aucun des divertissements qui se présentent et qui leur semblent propres de leur état. Avec cela ils vivent en paix , sans crainte , sans inquiétude sur l'affaire du salut; et parce qu'ils ne s'abandonnent pas à certains désordres , ils ne doutent point que Dieu, selon leur expression , ne leur fasse miséricorde. Or qu'ils écoutent un apôtre, et un des plus grands apôtres, un prédicateur de l'Évangile et le docteur des nations. Qu'ils écoutent un saint ravi jusqu'au troisième ciel , et qui , dans la plus sublime contemplation , avait appris des secrets dont il n'est permis à nul homme déparier. Qu'ils écoutent un pénitent consumé de travaux, crucifié au monde et à qui le monde était crucifié : c'est saint Paul. Que dit-il de lui-même? Je châtie mon corps, je le réduis en servitude : pourquoi ? de peur qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois réprouvé moimême, (1. Cor. ^9.)

J'avoue que je ne lis point, ou n'entends point . . . .

'Ces paroles sans frayeur. Quel langage! Quel senti- l mon Dieu, que vos voies sont incompréhensibles,

gens dans le monde, tout au plus chrétiens, et chrétiens encore très-imparfaits , se tiennent en assurance! Il tremble, et que craint-il? Est-ce seulement de déchoir en quelque chose de la perfection apostolique, et de ne parvenir pas dans le ciel à toute la gloire où il aspire ? Ce n'est point là de quoi il est question : mais il craint pour son salut, il craint pour son âme, il craint d'être condamné et rejeté parmi les réprouvés : et tant de gens dans le monde, n'observant qu'à demi les commandements de la loi , bien loin de tendre à sa perfection , n'ont pas le moindre trouble sur leur disposition devant Dieu , et se mettent comme de plein droit au rang des prédestinés! Il tremble, et où? et en quelles conjonctures? en quel ministère? c'est en prêchant la parole de Dieu; c'est en répandant la foi dans les provinces et dans les empires, c'est en s'exposant à toutes sortes de périls et de souffrances pour le nom de Jésus-Christ. Au milieu de tout cela et malgré tout cela , il est en peine de son sort éternel ; et une infinité de gens dans le monde , tout occupés des affaires du monde, engagés dans toutes les occasions du monde , jouissant de toutes les douceurs du monde, sont au regard de leur éternité dans un repos que rien n'altère! Il faut, ou que saint Paul ait été dans l'erreur, ou que nous y soyons ; c'est-à-dire, il faut que saint Paul, par une timidité scrupuleuse, et par l'effet d'un imagination trop vive, portât la crainte à un excès hors de mesure , ou que , par une aveugle témérité, nous nous laissions flatter d'une espérance ruineuse et mal fondée. Or, de soupçonner le grand apôtre, inspiré de l'esprit de Dieu, d'avoir donné dans une pareille illusion , ce serait un crime. C'est donc nous-mêmes qui nous abusons , et qu'estce de se tromper dans une affaire d'une telle conséquence ?

A Dieu ne plaise que je tombe dans un si terrible égarement! Pour m'en garantir, il n'y a point de vigilance que je ne doive apporter, ni de précaution que je ne doive prendre. Car ce ne sont point là de ces erreurs qu'on peut aisément réparer, ou dont les suites ne peuvent causer qu'un léger dommage. La perte pour moi serait sans ressource ; et pendant l'éternité tout entière, il ne me resterait nul moyen de m'en relever. C'est donc à moi d'être incessamment sur mes gardes, et d'observer tous mes pas, comme un homme qui, dans une nuit obscure , marcherait à travers les écueils et les précipices , et se trouverait à chaque moment en danger de faire une chute mortelle et sans retour. Toute mon attention ne suffira pas pour me mettre dans une pleine assurance, et, quoi que je fasse , j'aurai toujours sujet de craindre : car il sera toujours vrai ,

et vos jugements impénétrables. Mais après tout, vous aurez égard aux mesures que je prendrai , aux vœux que je vous présenterai , aux œuvres que je pratiquerai , à tout ce que pourra me suggérer le zèle de mon salut , que vous avez confié à mes soins , et que vous avez fait dépendre , après votre grâce, de ma fidélité. Si ce n'est pas assez pour m'ôter toute défiance de moi-même, c'est assez pour affermir mon espérance en votre miséricorde, et pour la soutenir. Ce sage tempérament de défiance et d'espérance me servira de sauvegarde, et me préservera de deux extrémités que je dois également éviter : l'une est une défiance pusillanime , et l'autre une espérance présomptueuse. Par là j'attirerai sur moi la double bénédiction que le prophète a promise au juste qui , tout ensemble, craint le Seigneur et se confie dans le Seigneur.

Page 1