‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 140 sur 352 · LA FOI SANS LES OEUVRES · texte numérisé non relu

LA FOI SANS LES OEUVRES

gel; et pour en venir à la preuve, toute fondée sur rexpérience, nous devons distinguer trois sortes de chrétiens ': des chrétiens seulement de nom , des chrétiens de pure spéculation, et des chrétiens tout à la fois de créance et d'action. Chrétiens seulement de nom, et rien de plus : c'est un certain nombre de libertins qui , dans le sein même de la religion , vivent sans religion, renonçant au baptême où ils ont été régénéra , et à la foi qu'ils y ont reçue. Non pas qu'ils s'en déclarent hautement, ni qu'ils fassent une profession ouverte d'impiété : ils gardent toujours quelques dehors; ils ne produisent leurs sentiments qu'en termes équivoques, ou qu'en présence de quelques libertins comme eux; leur apostasie est secrète : mais enfin , par la corruption de leur cœur, ils en sont venus à douter de tout et à ne rien croire : Ils ont encore V apparence d'homnies vivants, et ils sont morts. {Àpoc, 3.) Chrétiens de pure spéculation , autre caractère : c'est-à-dire qu'ils n'ont pas perdu l'habitude et le don de la foi; ils ne contestent aucune de ses vérités , et ils les respectent toutes ; ils pensent bien : mais s'il faut passer à la pratique, c'est là que leur foi se dément, ou qu'ils la démentent eux-mêmes par l'inutilité de leur vie , et souvent même par les plus honteux dérèglements. Enfin, chrétiens de créance et d'action : ce sont les vrais chrétiens, d'autant plus chrétiens que l'esprit de la foi, dont ils sont remplis, les porte à une pratique plus excellente et plus constante de tous leurs devoirs; et par un heureux retour, d'autant plus animés et plus touchés de cet esprit de foi, qu'ils le mettent plus constamment et plus excellemment en oeuvre, et qu'ils s'adonnent avec plus de soin à tous les exercices d'une piété agissante et fervente : car, de même que la foi vivifie les œuvres, on peut dire que les œuvres vivifient la foi. Ils croient, et pour cela ils agissent; et parce qu'ils agissent, leur foi croit à mesure, et devient toujours plus ferme et plus vive.

Or, de ces trois espèces de chrétiens, il est évident que le plus grand nombre est de ceux que j'ai appelés chrétiens de spéculation , et qui tiennent le milieu entre les premiers et les derniers. Il est vrai qu'il y a dans le monde et parmi nous des impies en qui la foi est absolument éteinte. Bien loin d'avoir aucun sentiment de Dieu , ils ne reconnaissent ni Dieu ni loi , ou si l'aveuglement dans lequel ils sont plongés, n'a pu effacer de leur esprit toute idée d'un Dieu premier moteur de l'univers , du moins, à l'exemple de ces philosophes dont parle saint Paul, ne le glorifient-ils pas comme Dieu, et traitenMIs de superstition populaire-l'obéissance et le sacré culte que nous lui rendons selon l'Évangile et les enseignements de Jésus-Christ. Mais il faut , après tout, convenir que ce n'est point là l'état le plus commun. Il n'y en a toujours que trop , je le sais

hélas ! et j'en gémis : mais du reste , ce libertinage entier et complet, n'est répandu que dans une petite troupe de gens qui n'osent même le découvrir, oiqui tombent dans le mépris , et se diffament en le laissant apercevoir. Il est vrai , d'ailleurs, que la foi n'est point non plus tellement affaiblie, ni altérée dans tout le christianisme, qu'il n'y ait encore, jusqu'au milieu du siècle, de parfaits chrétiens qui, par la divine miséricorde, et le secours de la grâce , soutiennent dignement la sainteté de leur profession , aussi fidèles et aussi religieux dans la conduite, qu'ils le sont dans la doctrine ; remplissant avec une régularité édifiante toutes leurs obligations , et confessant Jésus-Christ par leur bonne vie et leurs exemples, commeils le confessent de cœur par leurs sentiments, et de bouche par leurs paroles. Nous en devons bénir Dieu ; mais ce qu'on ne saurait en même temps assez déplorer, c'est que les chrétiens de ce caractère soient si.>rares, et qu'à peine nous en puissions compter un entre mille. Ce n'est pas d'aujourd'hui que cettedécadence a commencé dans l'Église; mais pour peu qu'on ait de zèle, on ne peut voir sans une amère douleur combien le mal augmente tous les jours , et combien la charité de ces derniers siècles se refroidit d'un temps à l'autre.

Reste donc de conclure que la foi de la plus grande partie des chrétiens se réduit toute à un simple acquiescement de l'esprit, sans effets, sans fruits, et que c'est là le renversement le plus général. Car quelques plaintes que forment, au sujet de la foi, les personnes zélées, et de quelque manière que s'énoncent les prédicateurs dans leurs discours , quand ils s'écrient qu'il n'y a plus de foi sur la terre, et qu'elle y est abolie , quand ils s'adressent à Dieu comme le prophète , et qu'ils lui demandent : Seigneur, qui est-ce qui croit à la parole que nous annonçons, et où trouve-t-on de la foi ? quand à la vue de ce déluge de vices qui se sont débordés de toutes parts, et qui infectent tant d'âmes , du moins à la vue de l'extrême tiédeur et de Taffreuse inutilité où s'écoulent , jusqu'à la mort, toutes nos années, ils en attribuent la cause à un défaut absolu de foi : ces expressions, qu'une sainte ardeur inspire, ne doivent point être prises à la lettre ni dans toute la rigueur de leur sens. Ce serait outrer la chose, et pour ne rien exagérer, il me semble que tout ce qu'il y a de réel en tout cela , c'est que la foi subsistant encore, dans le fond, ce n'est plus , par la dépravation et le malheur des temps, qu'une racine infructueuse , et que ce sacré germe , dont les productions autrefois étaient si merveilleuses, si promptes, si abondantes, n'opère plus ou presque plus : pourquoi ? parce que ce n'est plus qu'une foi languissante ou comme endormie, parce que nous ne la faisons entrer, ni dans nos délibérations, ni dans nos résolutions , ni dans nos actions; parce que, sans l'effacer

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