‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 141 sur 352 · LA FOI SANS LES ŒUVRES · texte numérisé non relu

LA FOI SANS LES ŒUVRES

d? notre cœur, nous Teffaçons de notre souvenir et que ces vérités, quelque importantes et quelque touchantes qu^elles soient^ ne nous étant jamais présentes à la pensée, elles ne doivent faire sur nous nulle impression. D*où il arrive que dans le plan de notre vie , elles ne servent ni à nous détourner du mal, ni à nous porter au bien , quoiqu'elles nous aient été surtout révélées pour Fun et pour Pautre. II. Je dis que c'est pour nous détourner du mal et pour nous porter au bien , que nous oiiî été révélées les vérités de la foi. Car si Dieu nous a donné la foi , ce n'est point seulement aQn que notre foi soit pour nous une règle de créance, mais une règle de conduite. Avant même la création du monde, dit Tapôtre, Dieu nous a choisis en Jésus- Christ, et il nous a appelés, qfin que nous fussions saints et sans tache devant ses yeux, ( Ephes. , 1 .) Voilà ce peuple parfait que le divin précurseur vint d'abord , selon la parole de Zacharie , préparer au Seigneur y et à qui le Seigneur lui-même a voulu mettre ensuite les derniers traits. Delà ces grandes maximes et ces principes de morale dont toute la loi évangélique est composée. Pïotre adorable Maître ne s'est pas contenté de les enseigner aux hommes et de nous les expliquer, mais il a voulu , pour notre exemple , les pratiquer. Que dis-Je? il a plus fait; et pour nous montrer combien il avait à cœur cette pratique , et combien il la jugeait essentielle dans la religion , avant que d'enseigner, il a commencé par pratiquer. De là même , ces leçons si fréquentes , ces exhortations des apôtres , lorsqu'ils instruisaient les fidèles , et qu'ils les formaient au christianisme. De quoi leur parlaient-ils plus souvent? des bonnes œuvres. Que leur recommandaient-ils plus fortement? les bonnes œuvres. Que leur reprochaient-ils plus vivement? leurs négligences et leurs relâchements dans les bonnes œuvres : c'était là presque l'unique sujet de leurs épttres et de leurs prédications. Car sans rapporter en particulier tous les points dont ils leur enjoignaient une pratique journalière et assidue, voilà, dans une vue générale, ce qu'ils prétendaient leur marquer en les conjurant de se comporter toujours d'une manière digne de leur vocation, de chercher en toutes choses le bon plaisir de Dieu , d'achever l'ouvrage que la grâce avait commencé dans eux , et de faire en sorte que rien ne manquât à leur perfection et à leur sanctiGcatiou , afin que rien ne manquât à leur salut éternel et à leur gloire. Tels étaient les enseignements de ces premiers prédicateurs de la foi : pleinement instruits des intentions du Fils de Dieu, et suivant le même esprit , ils réprouvaient une foi lâche et nonchalante , et ne canonisaient qu'une foi vigilante, entreprenante, édifiante.

£t certes comment l'entendons-nous , si nous

nous flattons d'obtenir la vie bienheureuse par la foi sans les œuvres de la foi ? Est-ce à la foi seule que Jésus-Christ a promis son royaume? Est-ce la foi seule qui nous justifie? La foi est le fondement de la sainteté chrétienne, et les œuvres en doivent être le complément : ôtez donc les œuvres, je suis en droit de vous dire, comme l'apôtre saint Jacques : Si quelqu'un a la foi et qu'il n'ait point les œuvres, de quoi cela lui servira-t-Uf est-ce que la foi le pourra sauver f ( Jac, 2.)

On m'opposera la parole de saint Paul, et l'exemple d'Abraham tiré du quinzième chapitre de la Genèse, où il est dit qu'Abraham crut, et que sa foi lui fut imputée à justice. Il est vrai , Abraham et tant d'autres, soit patriarches , soit prophètes de l'ancienne loi , se sont rendus par la foi recommandables auprès de Dieu ; mais par quelle foi ? consultons le même saint Paul , et il nous l'apprendra : c'est au chapitre onzième de son épitre aux Hébreux, où il décrit avec une éloquence toute divine, ce que la foi inspira de plus héroïque et de plus grand à ces hommes incomparables.

En effet, sans vouloir ici les nommer tous, et sans en faire un dénombrement trop étendu, qudie fut la foi d'Abraham ? il crut : mais il ne se borna pas à croire; ou plutôt, parce qu'il crut et qu'il crut efficacement et d'une foi parfaite, il quitta sa patrie ainsi qu'il lui était ordonné , il s'éloigna de ses proches, il offrit son fils unique, il se mit en devoir de l'immoler, et ne ménagea rien pour rendre hommage à Dieu et lui témoigner son obéissance. Quelle fut la foi de Moïse ? il crut : mais il ne se contenta pas de croire : ou plutôt , parce qu'il crut et qu'il crut tîvement et d'une foi pratique , il renonça à toutes les espérances humaines , il sacrifia dans une cour étrangère les titres les plus pompeux et la plus riche fortune, il se réduisitdans une condition humble et dans un état de souffrances , s'estimant plus heureux d'être affligé avec le peuple de Dieu que de goûter les fausses douceurs du péché parmi les idolâtres. Quelle fut la foi d'un Gédéon , d'un Jephté , d'un David , de tant de glorieux combattants et de zélés Israélites? Ils crurent : mais ils ne s'estimèrent pas quittes de tout en croyant; ou plutôt, parce qu'ils crurent , et qu'ils crurent bien et d'une foi courageuse, les uns s'exposèrent à mille périls pour la cause du Seigneur, lui soumirent les nations ennemies, et subjuguèrent les royaumes; les autres passèrent par les plus rudes épreuves, endurèrent pour le Dieu de leurs opères et pour sa loi les plus rigoureqx traitements, et périrent par le tranchant de l'épée ; d'autres , séparés du monde , confinés dans des déserts , cachés dans de sombres cavernes, menèrent la vie la plus austère, et ressentirent toutes les misères de la pauvreté et de l'indigence :^tous se regardant sur la terre comme

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des étrangers, et n'ayant nulle prétention , nul intérêt temporel qui les attachât, ne s'employèrent qu'a chercher sans cesse, et par les vœux de leur cœur, et par le mérite de leurs œuvres , cette cité céleste que la foi leur faisait entrevoir de loin et où elle les appelait, car telle est en abrégé la peinture que Tapôtre nous a tracée de ces saints de la première alliance. C'est ainsi que la foi agissait dans eux , ou qu'ils agissaient par la foi , persuadés qu'ils ne pouvaient sans cela espérer l'accomplissement des promesses qui leur avaient été faites , ni entrer en possession de l'héritage qui leur était destiné.

Les saints de la loi nouvelle en ont-ils jugé autrement à l'égard d'eux-mêmes? ont- ils pensé que cette loi de grâce leur donnât un privilège particulier, et qu'indépendamment des œuvres, la qualité de chrétien leur fût un titre suffisant pour être admis au rang des élus ? Si c'était là leur morale , et s'ils ne comptaient que sur la foi, pourquoi se consumaient-ils de veilles et de travaux? pourquoi s'exténuaient-ils d'abstinences, déjeunes, de mortifications ? pourquoi se refusaien^ils tous les plaisirs des sens, et faisaient-ils à leur corps une guerre si cruelle? qu'était-il nécessaire qu'ils s'exerçassent continuellement en des pratiques d'humilité, de patience, de charité? que leur importait-il d'être si assidus à la prière et à l'oraison, et d'y passer presque les journées entières et les nuits? que ne sortaient-ils de leurs retraites? que ne se répandaient-ils dans le monde? que ne se donnaient-ils plus de relâche et plus de repos? Mais encore après tant d'œuvres saintes , après s'être épuisés pour la gloire de Dieu, pour le service du prochain, pour leur propre sanctification et leur progrès personnel ; après avoir amassé d'immenses trésors , comment ne se qualifiaient-ils que de serviteurs inutiles? comment, aies en croire, se trouvaient-ils les mains vides, et déploraient-ils avec autant de confusion que d'amertume de cœur leurs besoins spirituels et leur dénûment extrême ? d'où leur venait ce tremblement dont ils étaient saisis au sujet de leur salut , et au souvenir des arrêts du ciel ? Ils avaient tout entrepris, tout exécuté, tout soutenu, et il semblait néanmoins qu'ils n'eussent rien fait. Ne nous en étonnons pas : c'est qu'ils étaient convaincus de l'indispensable nécessité des œuvres pour rendre leur foi salutaire, et^qu'ils craignaient de ne pas remplir sur cela toute la mesure qui leur était prescrite.

Avons- nous moins h craindre qu'eux, et sommes-nous moins exposés à cette malédiction dont le Fils de Dieu frappa le figuier stérile? Il s'approcha de ce figuier, il y chercha des fruits ; mais n'y voyant que des feuilles : Que jamais ^ dit-il, tu ne portes de fruit, et que personne jamais ne mange rien qui vienne de toi. (Mattu., 21.) L'effet sui-

vit de près l'anathème : le figuier dans l'instant même perdit tout son suc, et sécha jusque dans ses racines. Ce ne fut plus qu'un bois mort et propre à brdler. Figure terrible! Quand le souverain juge viendra , ou qu'il nous appellera à lui pour décider de notre éternité, ce qu'il examinera dans nous, ce qu'il y cherchera , ce ne sera pas seulement la foi que nous aurons conservée, mais les œuvres qui l'auront accompagnée : ainsi nous le déclare le grand apôtre dans les termes les plus exprès : Nous paraîtrons tous devant le tribunal de Jésus-Christ, crfin que chacun reçoive selon le bien qu'U aura pratiqué, ou selon le mal qu'il aura commis. (2. Cor,, 1 . ) L'apôtre ne dit pas précisément que nous recevrons selon que nous aurons cru ou que nous n'aurons pas cru, mais selon que nous aurons agi, ou que nous n'aurons pas agi conformément à notre croyance.

Et n'est-ce pas aussi ce que nous voyons clairement exprimé dans la sentence ou de salut ou de damnation que prononcera le Fils de Dieu, soit à l'avantage des justes en les glorifiant, soit à la ruine des pécheurs en les réprouvant? Que dira-t-il aux uns ? P'enez , vous qui êtes bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde : car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger, et le reste. Que dira-t-il aux autres? Retirez-vous, maudits, et allez au feu étemel, parce que f ai été pressé de la faim, et que vous n'avez pas eu soin de me nourrir. (Matth., 25.) Il n'est point là parlé de la foi, non pas qu'elle ne soit supposée, et que dans le jugement qui sera porté, ou en notre faveur ou contre nous , elle ne doive avoir toute la part qu'elle mérite, mais enfin il n'en est point Êiit mention. Il n'est point dit aux prédestinés, Fous êtes bénis de mon Père , parce que vous avez été soumis aux vérités de mon Évangile, comme il n'est point dit aux réprouvés, Allez, maudits, au feu étemel, parce que vous avez été incrédules : mais il semble que tous les motifs de ce double jugement ne soient pris que de la pratique, ou de l'omission des œuvres chrétiennes. J'ai eu soif, et vous m'avez donné, ou ne m'avez pas donné à boire; je n'avais point de lo^ gement, et vous m'avez recueilli, ou ne m'avez pas recueilli chez vous; j'étais malade, et vous m'avez, ou ne m'avez pas assisté. (Id.) Tout cela ne regarde en apparence que les œuvres de miséricorde,mais comprend en général toutes les autres, qui y sont sous-entendues.

En vain donc je pourrai dire alors à Dieu : Seigneur, j'étais chrétien et j'avais la foi , si je ne puis ajouter que j'ai mis en œuvre cette foi, que j'ai profité de cette foi, que cette foi m'a servi à exciter et à entretenir ma ferveur duns l'exercice de toutes les vertus, qu' vec cette foi, et par les grandes

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