PENSÉES DIVERSES SUR LA FOI
leurs sens se sont rendus mattres de leur raison , leurs aveugles et honteuses convoitises les ont plongés en toutes sortes de désordres, et alors cette même foi où ils avaient été élevés a perdu dans leur esprit toute créance. Ils ont commencé à la contredire et a la combattre. Or, encore une fois , voilà sa gloire , de n*avoir pour ennemis que des hommes ainsi dé* rangés, passionnés, esclaves de leur chair, idolâtres de leur fortune, et de ne pouvoir s'accommoder avec eux. Car voilà révident témoignage de sa sainteté, de sa droiture inflexible, et de son inviolable équité. Si, en leur faveur, elle se relâchait de cette intégrité et de cette sévérité qui lui sont essentielles; si elle était plus complaisante pour le vice, et qu'elle s'y ajustât à leur cupidité et à leurs sales désirs, à leurs vues intéressées ou ambiteuses , à leurs injustices et à leurs pratiques, ils la laisseraient dominer en paix sur la terre, et ils cesseraient de l'attaquer.
Je sais bien qu'ils ne se déclarent pas si ouvertement contre sa morale , que contre ses mystères , où ils ne comprennent rien, disent-ils, et qui renversent toutes les idées humaines : mais c'est un artifice, et s'ils voulaient de bonne foi le reconnaître, ils avoueraient qu'ils ne se tournent contre les mystères, qu'afinde porter, au travers des mystères, le coup mortel à la morale qui y est jointe, et de détruire une loi qui s'oppose à leurs entreprises, et qui les trouble dans la jouissance de leurs plaisirs. Ces mystères ne leur feront plus de peine, et ne leur coûteront rien à croire, dès que cette loi pourra s'accorder avec le mystère d'iniquité qu'ils recèlent dans leurs cœurs. Mais quelle alliance peut-il jamais y avoir entre la lumière et les ténèbres , entre Jésus- Christ et Bélial , entre la corruption du siècle et la pureté de l'Évangile?
L'incrédulité de l'impie et du libertin s'accorde avec le désordre et la corruption de sa vie : donc elle ne vaut rien. En deux mots, voilà sa condamnation.
Supposons que dans le monde il s'élève une société de gens qui , par profession et par une déclaration ouverte s'attachent à décrier leservlcedu prince; qui s'émancipent à raisonner sur ses ordres comme illeurplatt,et qui les rejettent avec mépris; qui parlent de sa personne sans respect, et traitent de faiblesse, de petitesse d'esprit, tous les devoirs qu'on lui rend ; qui tournent en ridicule le zèle qu'on témoigne pour ses intérêts, et la disposition où l'on paratt être de mourir, s'il était nécessaire, pour sa cause; enfin, qui débitent à toute occasion des maximes injurieuses à la majesté royale, et capables de renverser les fondements de la monarchie. Je demande si l'on souffrirait des hommes de ce carac-
tère, et si l'on ne travaillerait pas à les exterminer. Il s'élève tous les jours dans le christianisme des sociétés de libertins qui, par leurs impiétés et leurs railleries, profanent les choses les plus saintes, et décréditent autant qu'ils peuvent le service de Dieu ; qui s'attaquent à Dieu même, à ce Dieu que nous adorons , et voudraient en effacer toute idée de notre esprit; qui lui disputent jusqu'à son être, et s'efforcent de le faire passer pour une divinité imaginaire; qui ne tiennent nul compte, ni de ses commandements, ni de son culte, et regardent comme des superstitions tous les hommages dont on l'honore; qui cherchent à lui enlever ses plus fidèles serviteurs et à les retirer de ses autels , se jouant de leurs pieuses pratiques, et les accusant, ou d'hypocrisie ou de simplicité : il y a , dis-je, des impies de cette sorte, il y en a plus que jamais , leur nombre croît sans cesse ; et parmi des chrétiens , parmi des catholiques I parmi même des âmes dévotes, on les écoute, on les souffre 1 Mais ce sont du reste d'honnêtes gens. D'honnêtes gens? J'avoue que je n'ai jamais pu digérer ce langage, et qu'il m'a toujours choqué : car j'y trouve la qualité d'honnête homme étrangement avilie. A la religion près, dit-on, cet homme est un fort honnête homme. Quelle exception , à la religion près! c'est-à-dire que c'est un fort honnête homme, à cela près qu'il manque au devoir le plus essentiel de l'homme , qui est de reconnaître son Créateur, et de s'y soumettre; c'est-à-dire qu^ c'est un fort honnête homme, à cela près qu'il a des principes qui vont à ruiner tout commerce, toute confiance entre les hommes, et selon lesquels il doit être déterminé à toutes choses , dès qu'il s'agira de son intérêt, de son plaisir, de sa passion. En un mot, c'est-àdire que, c'est un fort honnête homme , à cela près qu'il n'a ni foi ni loi. Mettez-le à certaines épreuves, et fiez-vous-y ; vous verrez ee que c'est que cet honnête homme.
On propose à un libertin les révélations de la foi, c'est-à-dire des révélations fondées sur la tradition la plus ancienne et la plus constante, confirmées par un nombre infini de miracles, et de miracles éclatants, signées du sang d'un million de martyrs, autorisées par les témoignages des plus savants hommes, et par la créance de tous les peuples; mais tout cela ne feit sur lui aucune impression , et il n'en tient nul compte. On lui propose d'ailleurs les rêveries et les vaines imaginations d'un nouveau philosophe qui veut régler le monde selon son gré; qui raisonne sur toutes les parties de ce grand univers, sur la nature et l'arrangement de tous les êtres qui le composent , avec autant d'assurance que si c'était l'ouvrage de ses mains; qui les fait naître, agir, mouvoir comme il lui plaît : et voilà ce que ce grand génie admire, ce qu*il médite profondément, ce qu'il
tes
PENSâES DIVERSES SUR LA FOI.
Eoatîent opiniStrémeot , h quoi il s'attache et de quoi il se ferait presque le martyr. Certes , la parole de saint Paul est bien vraie : Dieu Us a livrés à un sens réprouvé. Ils ie sont perdus dam leurt pensées /rivoles et chimériques; et eux qui se disent sages, sont devenus des Insensés. ( Rom., 1 .)
Que sera-ce qu'un État où il n'y aura ni roi, ni puissance souveraine? Dans une pleine impunité, chacun sera le mattred'entreprendre^pour ses propres intérêts, ce qu'il lui plaira; et comme nos intérêts s'accordent rarement arec les intérêts d'autrui , que s'ensuivra-t-il ? des guerres perpétuelles , des dissensions étemelles , un brigandsgeuniversel: tellement qu'il faudra toujours avoir leaarmes à la main, pour la défense de ses biens et de sa vie. Le pauvre pillera le riclie, le voisin opprimera son voiun, te fort accablera le faible. On vengera ses querelles particulières parles meurtres et les assassinats. Confusion générale, bouleversement total. Je ne parle que d'un royaume; mais voilà ce quel'atiiée voudrait faire du monde entier, lorsqu'il combat l'existence d'un Dieu.
Quand J'entends des libertins railler de la religion, et prétendre l'avoir bien combattue, lorsqu'ils ont ri de quelques pratiques particulières, et de quelquesdévotions populaires, qu'ils traitent d'abus etdesuperstitions.ouleurigoerance me fait pitié, ou leur malignité me donne de l'indignation. Car la religion que nous professons ne consiste point en cela ; ce ne sont point ces sortes de dévotions ni ces pratiques qui en font le capital. Si dans ces pratiques et cesdévolions, il se glisse quelque chose de superstitieux, l'Eglise le condamne elle-même, et le défend sousdes peines très-grièves. Si ellen'y trouve rien demauvaisensoi,etqu'au contraire, remontant lu principe , elle voie que ce sont de pieuses institutions, qu'un bon zèle a inspirées aui Ames dévotes pour l'bonneur de Dieu etdei saints, elle les tolère, die les permet, elle les approuve même, mais sans les reganler comme le fond de sa créance et desonculte. ToiUi ce que nos libertins doivent savoir, et à quoi ils devraient faire attention. S'ils ne le savent pas, c'est dans ces grands génies et ces esprits forts du siècle une ignorance pitoyable: s'ils le savent, c'est dans eux une malignité encore moins supportable , de s'attaquer vainement et si opiniitrément à l'accessoîre de la religion, etden'en vouloir pas considérer l'essentiel et le principal.
Qu'ils agissent de bonne fol , et que , sans prérention, sans passion, ils examinent la religion chrétienne en elle-même ; Je m'assure qu'ils ne pourront se défendre d'en admirer la sublimité , la sagesse , la sainteté. Ils reconnaîtront qu'etls a de quoi ecHitcoter iM cspriu du premioi ordre , teU qu'ont été
les Pères de l'Église ; et malgré eux ils y découvriront un caractère de divinité qui les frappera : mais c'est justement ce qu'ils ne veulent pas. Et que font-ils? ils laissent, pour ainsi dire, le corps delà religion, qu'ils ne peuvent entamer, et ils s'attachent au dehors. Un point qui n'est de nulle conséquence, et où la religion ne se tient aucunement intéressée, un petit exercice de piété , une cérémonie, une coutume qui les choque, et qu'une louable simplicité des peuples a introduite, c'est là-dessus qu'ils lancent tous leurs traits, et qu'ils déploient toute leur éloquence. En vérité, il faut que notre religion soit bien affermie sur ses fondements, et bien cimentée detoutes parts, puisqu'on est réduit â ne l'attaquer que de si loin , et par de telles minuties.
Les hérétiques ont toujours eu pour prmcipedese faire craindre, et cela communément leur a réussi. ils en ont tiré deux avantages : l'un, d'arrêter les esprits timides , et l'autre , d'engager les esprits intéressés. Mille esprits timides qui ne manquent pas d'habileté , et qui pourraient leur faire tête , n'osent néanmoins les attaquer, parce qu'ils ne veulent pas irriter un puissant part^ , ni se l'attirer sur les bras ; etmille esprits tntéressés,qui ont leurs vues et leurs prétentions, se joignent même à eux, dans l'espérance que le parti tes soutiendra et qu'il les mettra en vogue. Espérance qui n'est pas mal fondée. Avec cet appui, un auteur voit ses ouvrages recherchés de tout le monde comme des diefs-d'auv-e , toutes les paroles d'un directeur sont reçues comme des paroles de vie , et un prédicateur est écouté comme un oracle.
La réflexion de saint Augustin cctbien vraie, qu'il n'y a personne qui «e pare svec plus d'affectation ni plus d'ostentation de l'apparence de la vérité et de son nom, que tes docteurs du mensonge et les partisans de l'hérésie. Il cite là-dessus en pai^ ticutierrexempte des manichécDB. Sans cesse, diMI, ils avaient ce mot dans ta bouche : férité, vérité' , sans cesse ils me la rebattaient; mais en le répétant si souvent , et en le prononçant avec emphase , ils ne l'avaient pas pour cela dans le cœur. Ainsi dans tons les discours et dans tous les écrits de certaines gens , on n'enUnd encore ni on ne voit presque autre chose que le terme de vérité. Cest, ce semble, le ■îgnai pour se reconnaître les uns les autres : c'est leur cri de guerre.
Lm libertins, qui n'ont point de religion, sont ravis de voir des divisions dans la religion. Et parce que le moyen d'entretenir ca dirisions est d'appuyer Is parti de l'bérésie et de la révolte, voilà pourquoi ils le favorisent toujours. D'oh il arrive assez sou-