‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 169 sur 352 · INJUSTICE DU MONDE A L'ÉGARD DE LA DÉVOTION · texte numérisé non relu

INJUSTICE DU MONDE A L'ÉGARD DE LA DÉVOTION

autant que je le puis votre saint nom, de rendre hommage à votre suprême pouvoir, d'user de retour envers vous et de reconnaître vos bontés infinies, de vous témoigner ma dépendance , mon zèle , mon amour. Voilà les motift qui doivent me toucher, et que je dois me proposer. De tout le reste, je m*en remets aux soins paternels de votre providence : car elle ne me manquera pas; et m*a-t-ellc manqué jusques à ce jour? m*a-t-elle manqué dans le cours même d*une vie tiède, négligente, d*une vie sans fruit et sans mérite, où vous n'avez point cessé de m'appeler et de me représenter mes devoirs ? Or il est temps de vous répondre, et ce serait une obstination bien indigne de résister encore à de si favorables poursuites. Je me rends. Seigneur, je viens â vous, je me confie en votre secours tou^pui8sant; et comme c'est par vous que je commence , ou que je veux commencer l'ouvrage de ma sanctification , c'est par vous que je le consommerai.

Ah ! Seigneur, si ce n'était pas vous, par quel au« tre le pourrais-je ? Serait-ce par moi-même, lorsque dans moi je ne trouve que des obstacles? Toute la nature en est alarmée et y forme des oppositions an-dessus de mes forces, à moins qu'il ne vous plaise de me seconder. Une vie plus réglée, plus retirée, plus appliquée aux exercices intérieurs et toute contraire à mes anciennes habitudes, trouble mes passions, étonne mon amour-propre, ébranle mon courage, et me remplit d'idées tristes et déplaisantes. Grand Dieu! levez-vous; prenez ma défense : prenez-la contre moi-même, quoique pour moi-même. Cest contre moi-même que vous la prendrez , en me défendant de ces ennemis domestiques qui sont nés avec moi et dans moi , et qui conspirent à me détourner de la sainte résolution que j'ai formée; mais ce sera en même temps pour mol-même, puisque ce sera pour le progrès de mon âme et pour mon salut.

IIIJUSTIGB DU MOIIDB DANS LB MBFBIS QU'iL FAIT DES PRATIQUES DB DBVOTION.

A quoi bon tant de pratiques de dévotion et tant de menues observances ? La piété ne consiste point en tout cela , mais dans le cœur. Ainsi parlent un homme et une femme du monde qu'on voudrait engager à une vie plus religieuse et à certains exerdces qu'on sait leur être très-convenables et trèssalutaires. Le principe qu'ils avancent est incontestable, savoir, que la piété consiste dans le cœur; mais sur ce principe , dont nous convenons également de part et d'autre, nous raisonnons du reste bien différemment. Car, disent-ils, pourquoi ne pas s*en tenir là, et qu'eit-il nécessaire de s'assujettir à tous ces exercices et à toutes ces règles qu'on veut nous prescrire? Voilà ce qu'ils concluent ; et moi ,

par un raisonnement tout opposé, voici ce que je leur réponds , et ce que je leur dis : Il est vrai , c'est dans le cœur que la piété consiste ; mais dès qu'elle est vraiment dans le cœur, elle porte , par une suite naturelle, à tout ce que je vous prescris; et dès qu'elle ne vous porte pas à tout ce que je vous pre^ cris , c'est une marque évidente qu'elle n'est pas vraiment dans le cœur.

En effet, du moment qu'elle est dans le cœur, elle veut s'y conserver ; or c'est par toutes ces pratiques qu'elle s'y maintient. Du moment qu'elle est dans le cœur, elle y veut croître et augmenter ; or c'est par tous ces exercices qu'elle y fait sans cesse de nouveaux progrès. Du moment qu'elle est dans le cœur elle veut se produire au dehors et passer aux œuvres , et c'est selon toutes ces règles qu'elle doit agir. Du moment qu'elle est dans le cœur, elle veut glorifier Dieu , édifier le prochain , faire honneur à la religion, et c'est dans toutes ces observances qu'elle trouve la gloire de Dieu , l'honneur de la re* ligion, l'édification du prochain. Enfin, du moment qu'elle est dans le cœur, elle veut acquérir des mé* rites et s'enrichir pour l'éternité, et tout ce qu'une sainte ferveur nous inspire, ce sont autant de fonds qui doivent profiter au centuple , et autant de gages d'une éternelle béatitude. Aus(si l'Église, éclairée et conduite par l'esprit de Dieu, outre ce culte in* térieur qu'elle nous recommande, et qu'elle suppose comme le principe et la base de toute vraie piété , a-t-elle cru devoir encore établir un culte extérieur où la dévotion des fidèles pût s'exercer et se nourrir. Voilà pourquoi elle a institué ses fêtes, ses cérémonies , ses assemblées, ses offices, ses prières pu* bliques , ses abstinences , ses jeûnes : pratiques dont elle a tellement compris l'utilité et nôême la nécessité , que de plusieurs elle nous a fait des commandements exprès, en nous exhortant à ne pas négliger les autres , quoiqu'elle ait bien voulu ne les pas ordonner avec la même rigueur. Rien n'est donc plus conforme à l'esprit de l'Église, ni par conséquent au divin esprit qui la guide en tout, qu'une dévotion agissante, et appliquée sans relâche à de pieuses observances, ou qu'une longue tradition autorise, ou que le zèle suggère selon les temps et les conjonctures.

Le monde est merveilleux dans ses idées, et prend bien plaisir à se tromper : je dis même le monde le moins profeine et en apparence le plus chrétien. On veut une dévotion solide , et en cela Ton a raison; mais cette dévotion solide, on voudrait la renfermer toute dans le cœur : pourquoi? parce qu'on voudrait être dévot , et ne se contraindre en rien , ni se faire aucune violence ; parce qu'on voudrait être dévot, et consommer inutilement les journées dans une molle oisiveté et dans une indolence paresseuse; parce qu'on voudrait être dévot, et vivre en toutes

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