‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 170 sur 352 · SIMPLICITÉ ÉVANGÉLIQUE DANS LA DÉVOTION · texte numérisé non relu

SIMPLICITÉ ÉVANGÉLIQUE DANS LA DÉVOTION

choses selon son gré , et dans une entière liberté. Car ces exercices propres d*une vie spirituelle et dévote ont leurs difficultés et leur sujétion; il y en a qui mortifient la chair et qui soumettent les sens à des œuvres de pénitence dont ils ont un éloignement naturel; il y en a qui attachent Tesprit, q«i rappliquent à d'utiles réflexions , et Tempéchent de se distraire en de vaines pensées où il aime à se dissiper; d'autres captivent la volonté, répriment ses désirs trop vifs et trop précipités, et, tout indocile qu'elle est, la tiennent sous le joug et dans la dépendance ; d'autres règlent les actions de chaque jour, les fixent à des temps précis, et leur donnent un arrangement aussi invariable qu'il le peut être dans la situation présente. Chacun porte avec soi sa gêne , sa peine, son dégoût. Or voilà ce qui rebute, et à quoi l'on répugne.

Mais , dans le fond , qu'est-ce que toutes ces méthodes , que toutes ces pratiques ? Ne sont-ce pas des minuties? Des minuties! mais ces prétendues minuties plaisent à Dieu , et entretiennent dans une sainte union avec Dieu. Des minuties I mais ces prétendues minuties, les plus habiles mattres et les plus grands saints les ont regardées comme les remparts et les appuis de la piété. Des minuties! mais ce sont ces prétendues minuties qui font le bon ordre d'une vie et la bonne conduite d'une âme. Des nnnuties ! maïs c'est dans ces prétendues minuties que toutes les vertus, par des actes réitérés et réglés, s'accroissent et se perfectionnent. Des minuties! mais c'est à ces prétendues minuties que Dieu a promis son royaume, puisqu'il l'a promis pour un "verre d'eau donné en son nom.

En vérité, les mondains ont bonne grâce de rejeter avec tant de mépris ce qu'ils appellent, en matière de dévotion, minuties et petitesses, lorsqu'on les voit eux-mêmes dans l'usage du monde descendre à tant d'autres petits soins et d'autres minuties, pour se rendre agréables à un prince, à un grand, à toutes les personnes qu'ils veulent gagner. Us ont bonne grâce de traiter de bagatelles ce qui concerne le service de Dieu , lorsque les moindres choses leur paraissent importantes à l'égard d'un souverain , d'un roi de la terre, dont ils recherchent la faveur, et à qui ils font si assidûment la cour. Qu'ils en jugent comme il leur plaira : dès qu'il sera question du Dieu que j'adore et des hommages que je lui dois, je ne tiendrai rien au-dessous de moi; mais tout me deviendra respectable et vénérable. Us riront de ma faiblesse, et J'aurai pitié de leur aveuglement.

8IMPL1CITB iYÂNOÉUQUB, PBSFSBÂBLB DANS LA DBYOTION ▲ T0UTB8 LB8 CONNÂI88ANCBS HUMAINBS.

J'entends une bonne âme qui me parle de Dieu, et qui m^exj^se les sentiments que Dieu lui donne

à la communion, à l'oraison , dans son travail et ses occupations ordinaires. Je suis surpris , en l'écoutant, de la manière dont elle s'explique : quel feu anime ses paroles! quelle onction les accompagne! elle s'énonce avec une facilité que rien n'arrête; elle s'exprime en des termes qui , sans être étudiés ni affectés, me font concevoir les plus hautes idées de l'Être divin, des grandeurs de Dieu, des mystères de Dieu, de ses miséricordes, de ses jugements, des voies de sa providence, de sa conduite à l'égard des élus, de ses communications intérieures. J'admire tout cela, et je l'admire d'autant plus que la personne qui me tient ce langage si relevé et si sublime n'est quelquefois qu'une simple fille, qu'une domestique , qu'une villageoise. A quelle école s'estelle fait instruire? quels mattres a-t-elle consultés? quels livres a-t-elle lus? Et ne pourrais-je pas, avec toute la proportion convenable, lui appliquer ce qu'on disait de Jésus-Christ : Oi cet homme a-t-il appris tout ce qu'il nous dit f n'est-ce pas le fils d^un artisan f ( Màttu. ,13.)

Ah! mon Dieu, il n'y a point eu pour cette âme d'autre mattre que vous-même et que votre esprit; il n'y a point eu pour elle d'autre école que la prière où elle vous a ouvert son cœur avec simplicité et avec humilité; il ne lui a point fallu d'autres livres ni d'autres leçons qu'une vue amoureuse du crucifix, qu'une continuelle attention à votre présence, qu'une dévote fréquent<ition de vos sacrés mystères, qu'une pratique fidèle de ses devoirs, qu'une pleine conformité à toutes vos volontés, et qu'un désir sincère de les accomplir. Voilà par cfà elle s'est formée; ou plutôt, voilà, mon Dieu, par où elle a mérité, autant qu'il est possible à la faiblesse humaine, que votre grâce la formât, l'éclairât, l'élevât.

Aussi est-ce à ces âmes simples comme la colombe, et humbles comme les enfants, à ces âmes pures, droites et ingénues, que Dieu communique avec plus d'abondance ses lumières. C'est avec elles qu'il aime à converser. Il leur parle au cœur, et cette science du cœur, cette science de sentiment, cette science d'épreuve et d'expérience qu'il leur fait acquérir, est infiniment au-dessus de tout ce que peuvent nous découvrir toutes nos spéculations et toute notre théologie.

Que je m'adresse à quelqu'un de nos savants , et que je le fasse raisonner sur ce que nous appelons vie spirituelle, vie de l'âme, vie cachée en Jésus-Chnst et en Dieu : que me dira-t-il? peut-être avec toute son habileté le rerrai-je tarir au bout de quelques paroles, et sera-t-il obligé de confesser que là-des* sus il n'en sait pas davanUge, ou, s'il veut s'étendre sur eette matière, il m'étalera de beaux principes et de belles maximes, mais dont je m'apercevrai bientAt qu'il n'a qu'une connaissance vague et superfidelle. Dans ses raisonnements je pourrai re-

DtFAUTS A ÉVITBR DANS LA DÉVOTION.

marquer beaucoup de doctrine, beaucoup d'esprit , tt cependant j*en serai peu touché, parce que le teur n*y aura point de part. Deux ou trois mots qui partiraient du coBur m*en feraient plus comprendre et plus sentir que tous ses discours. Je conclurai donc avec le saint roi David : Heureux ceux à qui vous enseignez vous-même vos voies , 6 mon DieuHPs, 13.) Tout dépourvus quMIs peuvent être d'ailleurs des talents et des dons de la nature , vous rendez leurs langues disertes et éloquentes, {Sap., 10.) A quoi j'ajouterai comme saint Augustin ; Hélas! les ignorants s'avancent, se sanctifient, emportent le ciel; et nous , avec toute notre étude et tout notre savoir, nous restons aux derniers rangs du royaume de Dieu , et souvent même nous nous mettons en danger de tomber dans l'abîme étemel.

Mais n'y a-t-il pas eu des saints et de très-grands iaints parmi les savants ? Je sais qu'il y en a eu , et e*est saint Paul lui-même qui nous apprend que Dieu a établi dans son Église , non-seulement des apôtres et des prophètes, mais des docteurs qui l'ont éclairée , et qui , en l'éclairant , sont parvenus à la plus haute sainteté. Donnons à leur vaste et profonde érudition toute la louange qui lui est due; inais du reste, gardons-nous de croire que ce fdt là ce qui les entretenait dans une union si intime arec Dieu. Quand il s'agissait de traiter avec ce souyerain maître et d'aller à lui, ils déposaient, pour ainsi dire, toute leur science, et, bien loin de l'appeler à leur secours, ils en éloignaient toute idée, et craignaient que, par un souvenir même involontaire, elle ne troublât les divines opérations de la grâce. Tout ce qu'ils savaient alors , c'était d'adorer avec tremblement, de s'abaisser sous la main toute-puissante du Seigneur , de s'anéantir en présence de cette redoutable majesté, de contempler, d'admirer, de s'affectionner, d'aimer. Ils n'avaient besoin pour cela ni d'un génie sublime, ni d'un travail assidu, ni de curieuses recherches, ni de pensées ingénieuses et subtiles; mais il ne leur fallait Qu'une simple considération, qu'une foi vive , qu'un coeur droit. Ainsi, tout savants qu'ils étaient, ils conservaient devant Dieu et dans les choses de Dieu toute la simplicité évangélique. Quoique savants, ils n'étaient point de ces prudents et de ces sages à qui le père céleste , suivant la parole du Fils de Dieu, a cacbîé ses adorables mystères; mais ils étaient du nombre de ces petits à qui Jésus-Christ donnait un accès si facile auprès de sa personne , et qu'il a spécialement déclarés héritiers du royaume de Dieu.

Voilà comment ils approchaient de Dieu , remplis du même sentiment que le prophète Jérémie, lorsqu'il s'écriait : De quoi suis- je capable, Seigneur, et que puis-Jef Je ne suis qu'un enfant, et à peine sais-Jeprononcer une syllabe. ( Jbbbm . ,1 . ) Mais il me semble que Dieu leur répondait intérieu-

rement à chacun , comme à son prophète : Non, ne dites point que vous ne savez rien, et que vous n'êtes qu'un enfant. Parce que vous ne vous regardez point autrement devant moi , c'est pour cela que je vous comblerai de mes dons célestes, que je vous attacherai à moi , et que je m'attacherai à vous ; que je vous admettrai à mes entretiens les plus familiers, que je vous révélerai les secrets de ma sagesse, et que je vous mettrai dans la bouche de dignes expressions pour les annoncer ; car c'est aux petits , et aux plus petits, que ces faveurs sont réservées.

Soyons de ce nombre favori , et consolons-nous si nous sommes privés de certains mérites personnels et de certaines qualités qui brillent aux yeux des hommes. La science sans la charité peut être plus nuisible qu'utile à un savant, parce qu'elle enfle; mais la charité sans la science peut seule nous suffire pour noire propre sanctification, parce que de son fond et par elle-même , elle édifie. Or cette charité si sainte et si sanctifiante, nous pouvons l'avoir sans être pourvus de grands talents naturels ni de grandes connaissances. Nous pouvons même , dans l'état de cette enfance spirituelle, l'avoir plus aisément et la conserver plus sûrement , puisque nous sommes moins exposés à la présomption de l'orgueil, et moins sujets à nous évanouir dans nos pensées : yoyez mes frères, disait l'apôtre aux Corinthiens, quelle est votre vocation : il n'y en a pas eu beaucoup parmi vous qui fussent sages selon la chair, ou puissants, ou nobles; mais ce quUpasse pour insensé devant le monde , Dieu l'a choisi pour confondre les sages, et ce qui est faible et méprisable devant le monde. Dieu l'a choisi pour confondre ce qu'il y a de plus fort et déplus grand, afin, conclut le docteur des gentils, que nul homme n'eût de quoi se glorifier ( 1 . Cor, > 1 ), s'attribuant à soimême ce qui ne vient que de Dieu, et qui n'appartient qu'à Dieu. Un homme versé dans les sciences ou divines ou humaines a plus lieu de craindre qu'une secrète complaisance ne lui fasse dérober à Dieu la gloire de certaines lumières, de certaines vues, de certaines dispositions de l'âme dont la grâce est l'unique principe. Quoi qu'il en soit, suivons l'avis du Sage, cherchons Dieu dans la simplicité de notre coeur, {Sap,, 12.) Apprenons à l'aimer, à lui obéir, à le servir, à nous sauver : voilà ce qu'il nous importe souverainement de savoir : voilà tout l'homme, selon le terme de FÉcriture, et par conséquent voilà la grande science de rhomme, et où toute autre science doit se réduire.

DÉFAUTS A ÉVITER DANS LA DEVOTION, ET FAUSSES CONSEQUENCES QUE LE LIBEBTINAGB BN PRETEND TIBEB.

Que la nature est adroite, et qu'elle sait bien ménager ses intérêts ! Elle les trouve partout, et

Page 1