ALLIANCE DE LA PIÉTÉ ET DE LA GRANDEUR
ajoutant même de propres et de personnelles; en un mot, remplissant toute justice, et n'écoutant là-dessus ni respect du monde, ni inclination ou répugnance de la nature. Qui peut douter qu'un grand de ce caractère ne soit spécialement agréable à Dieu? c'est-à-dire, qui peut douter qu'il ne soit rraiment grand aux yeux de Dieu , puisque la vraie grandeur est de plaire à Dieu , et que rien ne doit plaire davantage à Dieu que la grandeur même temporelle, ainsi appliquée à le gloriGer et toute dévouée à son honneur ? Voilà par où David devient on objet de complaisance pour Dieu , et un prince selon le cœur de Dieu : c'est ce qui consacra toutes ses entreprises et toutes ses victoires , c'est ce qui en fit tout le mérite et tout le prix.
Grandeur singulièrement aimable et vénérable devant les hommes : autre effet de la piété dans un grand. Il est certain que la vertu, en quelque sujet qu'elle se rencontre, est toujours digne de notre estime et de nos respects ; mais il faut convenir, dit saint Bernard , que par une grâce et un don particulier, elle plaît surtout dans les nobles. D'où vient cela? on pourrait dire qu'étant beaucoup plus rare dans les grands , elle paraît par là même beaucoup plus estimable. On pourrait ajouter qu'ayant dans les grands beaucoup plus d'efforts à faire pour se soutenir, et plus de difficultés à vaincre , elle les rend aussi beaucoup plus recommandables par les obstacles mêmes qu'ils surmontent , et par les victoires qu'ils remportent. Mais, sans m'arrêter à ces raisons ni à toutes les autres, voici, ce me semble , la plus essentielle : c'est que la piété corrige dans un grand les défauts les plus ordinaires par où la grandeur devient communément odieuse et méprisable, et qu'au contraire elle lui donne les qualités les plus capables de gagner les cœurs et de les prévenir en sa faveur.
En effet , ce qui nous indispose à l'égard des grands, et ce qui nous porte le plus souvent contre eux aux murmures et aux mépris, ce sont leurs hauteurs et leurs fiertés, ce sont leurs airs dédaigneux et mépriscints, ce sont leurs façons de parler, leurs ternies, leurs gestes, leurs regards, toutes leurs manières , ou brusques ou rebutantes , ou trop impérieuses et trop dominantes; ce sont, encore bien plus leurs tyrannies et leurs duretés, quand, par l'abus le plus énorme du pouvoir dont ils ont été revêtus, ils tiennent dans l'oppression des hommes comme eux, et leur font sentir sans ménagement tout le poids de leur grandeur ; quand , par l'indifférence la plus mortelle , uniquement attentifs à ce qui les touche, et renonçant à tous les sentiments de la charité, ils voient d'un œil tranquille et sans nulle compassion des misères dont assez ordinairement Ils sont eux-mêmes auteurs; quand par une monstrueuse ingratitude, ils laissent sans récompense
les services les plus importants, et oublient des gens qui se sont immolés et qui s'immolent sans cesse pour leurs intérêts : ce sont leurs injustices, leurs violences, leurs concussions , et , si je puis user de ce tenue, leurs brigandages, soit connus et publics (car souvent même ils ne s'en cachent pas), soit particuliers et plus secrets , mais qui ne causent pas moins de dommages, et ne donnent pas moins à souffrir ; oe sont les désordres de leur vie, leurs débauches, leurs excès, leur irréligion, tous les vices , où ils s'abandonnent avec d'autant plus de liberté, que c'est avec plus d'impunité. Voilà, tout grands qu'ils sont, ou par la naissance ou par la faveur, ce qui les rabaisse infiniment dans les esprits et ce qui les avilit : on respecte dans eux leur caractère ; on redoute leur puissance; on leur rend les hommages qu'on ne peut leur refuser, ni selon les lois du monde ni selon la loi de Dieu ; mais leurs personnes, comment les regarde-t-on? et tandis qu'au dehors on les honore, quelle estime en faiton dans le cœur, et quelles idées en conçoit-on ? S'ils en étaient instruits , il faudrait qu'ils fussent bien insensibles pour n'en être pas pénétrés jusque dans le fond de l'âme.
Or la piété retranche tout cela, réforme tout cela, change tout cda. En faisant de la grandeur une grandeur chrétienne , elle en fait une grandeur aimable et vénérable : comment ? parce qu'elle en fait une grandeur modeste et humble qui , sans abandonner ses droits ni oublier ses prérogatives , du reste ne s'enorgueillit point, ne s'enfle point, ne se laisse point infatuer d'elle-même; qui n'offense personne, ne choque personne, ne s'éloigne de personne; qui tout au contraire se rend affable à l'égard de tout le monde, prévenante, honnête, douce, condescendante : parce qu'elle en fait une grandeur officieuse et charitable , qui se platt à obliger , qui volontiers s'emploie pour les petits , pour les pauvres , pour les affligés ; qui compatit à leurs maux, et prend soin, autant qu*il lui est possible, de les soulager; qui se communique, se familiarise, pardonne aisément, récompense abondamment, répand libéralement ses dons, et pense plus en quelque manière aux autres qu'à soi-même : parce qu'elle en fait une grandeur sage, droite et juste, vraie dans ses paroles, fidèle dans ses promesses , équitable dans ses jugements; n'écoutant que la raison, et la suivant en tout sans nul égard; prenant le parti de l'innocence , soutenant la veuve et l'orphelin , rendant à chacun ce qui lui appartient , et aimant mieux , en bien des rencontres, se relâcher de certains intérêts et de certaines prétentions, que de se mettre au hasard de faire tort à qui que ce soit, et de profiter de ses dépouilles; parce qu'elle en fait une grandeur réglée dans toute sa conduite et irréprochable dans sta mœurs; tellement adon-
ALLUNCB DE LA PIËTÊ
née 3UX devoirs de la religion, qu'elle De manque à lucuo devoir du monde ; ennemie du libertinage , lélée pour le bon ordre , commençant par s'y soumettre elle-même, et donnant l'exemple à ceux qu'elle y veut réduire ou qu'elle travaille à y maintenir.
Supposons un grand en de telles dispositions , et agissant de telle sorte en toutes choses : est-il un homme plus respecté? du moins est-il un homme plus respectable? peut-on se défendre de l'estimer, de l'admirer, ie l'aimer? Qu'il ait quelques ennemis secrets, qu'il aitdes concurrents et des envieux, ses ennemis mfimes, ses envieux et ses concurrents seront forcés dans le cœur de lui rendre la justice qui lui est due. Quoiqu'il en soit, et quoi qu'ils en pensent, tout le public sedéclarera en sa faveur; et c'est à son Égard que se vérifiera ce que le Saint- Esprit a dit en particulier d'un homme désintéressé : Quel ett celui-là 7 nous le combleront d'éloges ; car ta oie est m perpétuel miracle. {Ecr.1., SI, v. 9.) Hais , dira-t-on , ne voit-on pas quelqufois de ces grandsque 11 piété rend importants, difB ci les, chagrins, biurri?!, farouches, et par là même Insupportables et méprisables? Erreur. Je dis erreur : non pas que je ne convienne de toutes leurs bizarreries et de tous les travers oii ils donnent ; mats erretv, si l'on attribue tout cela il la piété. Car il faut bien distinguer ce qui vient d'eux-mêmes, et ce qui vient de la piété qu'ils professent. Une parfaite piété, bien loin de nous porter il tous ces écarta, nous en garantit ou nous en retire : ei de là il faut conclure que le principe du mal, c'est qu'ils n'ont encore qu'une piété très-défectueuse. Autant qu'ils la perfectionneront, autant elle les perfectionnera eux-mêmes ; et plus elle les perfectionnera en corrigeant les défauts personnels qu'on leur reproche, en leur faisant acquénr les vertus contraires , plus die donnera de lustre i leur grandeur et les rendra recommanda blés.
n. Comme la piété relève la grandeur, on peut dira aussi que la grandeur, par un heureux retour, sert înfinimentàreleverla piété, et cela en plusd'une manière : parce que la grandeur met en crédit la piété , parce que la grandeur a plus de pouvoir pour bannir le vice, et que , par la force de ses exemples, elle engage plus de monde dans le parti de la piété; parceque la grandeur, par l'édification qu'elledonne, détruit le plus puissant obstacle que la piété ait à combattre, qui est le respect humain; parce que la grandeur fournit à la piété de plus importants sujets et des occasions plus éclatantes de s'exercer et de signaler sa religion et son zèle.
La grandeur met en crédit la piété, et la nûsou est, qu'étant prévenus naturellement , comme nous I, d'un certain respect pour les grands, s par le nalurelleinent porta i juger