‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 177 sur 352 · PENSÉES DIVEBSES SUE LA DEVOTION · texte numérisé non relu

PENSÉES DIVEBSES SUE LA DEVOTION

dans une ville, dans une cour, H ne tiendrait soo- ▼ent qu*à quelques personnes distinguées par leur naissance et par leur dignité, de bannir des abus, des coutumes, des modes, des scandales, mille désordres qui ruinent toute la piété, et qui déshonorent la religion. Si leur exemple ne suffisait pas, ils y emploieraient le pouvoir quMIs ont en main , et, le mettant en œuvre à propos, selon les besoins et les rencontres, ils sauraient bien réprimer la licence, et maintenir Thonneur de Dieu et de son service.

De tout ceci, par une conséquence naturelle, qu'arriverait-il encore en faveur de la piété ? c'est qu'elle prendrait Tascendant sur Teniiemi le plus dangereux qui l'attaque et qui s'oppose à ses progrès, je veux dire sur le respect humain. Car il n'y aurait plus de honte à vivre selon les maximes de TÉvangiie et selon les règles de la loi , si les grands se déclaraient hautement pour la piété.Les mondains et les libertins auraient beau parler et railler, cet exemple, sans de longs raisonnements, serait une réponse courte et toujours présente à leurs railleries et à tous leurs discours. S'il y avait même alors quelque chose à craindre, ce n'est pas que le respect du monde perverti et corrompu nous arrêtât , fnais c'est qu'une autre sorte de respect humain tout contraire, et que la seule envie de plaire à un grand ne nous portât à une piété hypocrite , et ne nous fit affecter de faux dehors. Tant il est certain que tout cède à l'exemple des grands, et tant ils sont coupables quand ils ne font pas servir l'empire qu'ils ont sur les esprits à confondre le libertinage , et à mettre la piété en état d'agir ouvertement et de se montre! avec assurance

Enfin , par une dernière prérogative et un privilège qui lui est propre, c'est la grandeur qui fournit à ia piété plus d'occasions et de moyens d'entreprendre de grandes choses, et de les exécuter pour la gloire de Dieu , pour le bien du prochain et pour l'avancement de la religion. Car plus un homme est élevé selon le monde , plus il peut s'employer utilement selon Dieu et faire de bonnes œuvres. Par exemple, que ne peut point faire un seigneur dans toutes ses terres? Que ne peut point faire un chef de justice dans tout son ressort , ou un commandant dans toute une province? Que ne peut point faire un roi dans toute l'étendue de ses États? comment saint Louis fit-il de si beaux établissements , porta-t-il des lois si salutaires , donna-t-il de si saints édits, forma-t-il des armées et les conduisit-il contre les ennemis de la foi? Cest que dans sa personne la piété se trouvait soutenue de la grandeur. S'il eût été moins puissant, et qu'il se fût trouvé réduit à une condition médiocre , il n'eût pu dans la pratique et dans les effets porter si loin sa charité, son zèle, son détachement, son équité

BOUBDALOUI. ~ T. m.

inviolable, sa générosité toute chrétienne, sa patience, son humilité, bien d'autres vertus. Heureux d'avoir su dans sa grandeur et par sa grandeur même , s'élever à un si haut point de sainteté.

Voilà par proportion quel serait le bonheur de tous les grands, s'ils savaient user comme ils le doivent de leur grandeur. Mais leur malheur est de ne vouloir être grands que pour leur élévation temporelle, et de se persuader presque que la grandeur est un titre qui les affranchit des lois du christianisme. La louange que donne l'Écriture à un grand, c'est d'avoir pu /aire le mal el de ne l'avoir peu' fait ( Eccli,, 31) : mais, par une règle à peu près semblable, ce qui condamne la plupart des grands, et ce qui leur sera reproché au jugement de Dieu , c'est d'avoir pu faire le bien et le plus grand bien, et d'avoir omis de le faire.

PSIISÉES DIVBBSES SUA LÀ DBYOTION.

Pourquoi la vraie dévotion est-elle si peu connue, et pourquoi au contraire connatt-on si bien la fausse? c'est que la vraie dévotion se cache, parce qu'elle est humble , au lieu que la fausse aime à se montrer et à se distinguer. Je ne dis pas qu'elle aime à se montrer ni à se faire connaître comme fausse ; bien loin de cela , elle prend tous les dehors de la vraie; mais elle a beau faire, plus elle se montre, plus on en découvre la fausseté. Voilà d'où vient que le monde juge communément trèsmal de la dévotion ; car il n'en juge que par ceux qui en ont l'éclat, qui en ont le nom, la réputation : or, ce n'est pas toujours par ceux-là qu*on en peut former un jugement favorable et avantageux. Pour mettre la dévotion en crédit, il faudrait que la fausse demeurât dans les ténèbres , et que la vraie , perçant le voile de son humilité, parût au grand jour.

Si les libertins pouvaient être témoins de ce qui se passe en certaines âmes solidement chrétiennes et pieuses; s'ils voyaient la droiture de leurs intentions , la pureté de leurs sentiments , la délicatesse de leur conscience; s'ils savaient quelle est leur charité, leur humilité, leur patience, leur mortification, leur désintéressement, ils auraient peine à le comprendre : ils en seraient étonnés , touchés , charmés; et, bien loin de s'attacher, comme ils font , à tourner la piété en ridicule, ils en respecteraient même jusque dans la fausse les apparences,, de peur de se tromper dans la vraie.

Nous cherchons en tout le plaisir, et nous le voulons trouver jusque dans le service de Dieu et dans la piété. Ce sentiment, dit saint Chrysostôme, est bien indigne d'un chrétien : mais, tout indigne qu'i? est y Dieu, par une admirable condescendance, n'a

PENSÉES DIVERSES SUR LA DÉYOllON.

point refusé de s*accommoder à notre faiblesse, et G*est ce que nous montre Texemple des saints. Dès cette vie, quelles douceurs, quelles délices Intérieures les saints n*ont-ils pas goûtées? Peut-être ne les concevons-nous pas, parce que nous ne nous sommes jamais mis en état de les goûter comme eux; mais les fréquentes épreuves quMls en ont fai' tes, et que nous ne pouvons désavouer, sont sur cela des témoignages irréprochables et convain"^ cants. Pendant que les réprouvés dans Tenfer, ainsi que l*Écriture nous rapprend, protestent et protesteront éternellement qa^Us se sont kusés dans le chemin de l'iniquité {Sap., 5) ; pendant que tant de mondains sur la terre nous assurent encore tous les jours, et nous prennent à témoin qu'il n'y a pour eux dans le monde qu'amertune, que trouble et affliction d'esprit, que nous ont dit au contraire mille fois les serviteurs de Dieu ? que nous disent - ils sans cesse de leur état? Ils n'ont tous là-dessus qu'une voix commune et qu'un même langage , pour nous faire entendre qu'ils ont trouvé dans Dieu une source inépuisable de consolation , et des consolations les plus sensibles ; que Dieu leur tient lieu de toutes choses , et qu*un moment qu'ils passent auprès de lui, leurest incomparablementplus doux que des an. nées entières au milieu de tous les divertissements et de toutes les joies apparentes du monde. Veulentils nous tromper? mais quel intérêt les y porterait? Se trompent-ils eux-mêmes? mais on ne se trompe pas aisément sur ce qu'on sent. Pourquoi donc nous obstinons-nous à ne les en pas croire, ou si nous les croyons , pourquoi nous obstinons-nous à vouloir être malheureux avec le monde? plutôt que de chercher en Dieu notre véritable bonheur?

Dès que les Juifs commencèrent à manger des fruits de cette terre abondante où ils entrèrent en sortant du désert, la manne qui les avait jusque-là nourris, ne tomba plus du ciel ; et tant qu'une âme est attachée aux plaisirs des sens et aux douceurs de la vie présente, en vain espère-t-elle goûter jamais les douceurs et les consolations divines. Cest une nécessité de renoncer à l'un ou à l'autre. Voulons-nous que Dieu nous soit comme une manne où nous trouvions toutes sortes de goûts? Il faut que le monde nous soit comme un désert.

\ Trois ou quatre communions par semaine , et pas un point retranché ni de. son extrême délicatesse et de l'amour de soi-même, ni de son intérêt propre, de son aigreur ou de sa hauteur d*esprit; deux heures d'oraison par jour, et pas un moment de réflexion

.] sur ses défauts les plus grossiers ; enfin beaucoup d*œuvres saintes et de pure dévotion , mais en même temps une négligence affreuse de mille articles essentiels , ou par rapport à la religion et à la sou- I

mission qu'elle demande, ou par rapport à la justice et aux obligations qu'elle impose , ou par rapport à la charité et à ses devoirs les plus indispensables : voflà ce que je ne puis approuver et ce que jamais nul homme comme moi n*approuvera. Mais les prières, les oraisons, les fréquentes communions ne sont-elles pas bonnes? Oui, sans doute, elles le sont ; et c'est justement ce qui nous condamne , qu'é* tant si bonnes en elles-mêmes, elles ne nous rendent pas meilleurs.

Gardez toutes vos pratiques de dévotion , j'y cousens et je vous y exhorte même très-fortement; mais avant que d'être dévot , je veux que vous soyez chrétien. Du christianisme à la dévotion, c*est l'ordre naturel; mais le renversement et l'abus le plus monstrueux, c'est la dévotion sans le chriistianisme. Pour en donner un exemple, en matière d'inimitié, de vengeance, de médisance, si l'on n'y prend garde , on fait souvent par dévotion tout ce que les libertins et les plus mondains font par passion. Dans le cours d'une affaire ou dans la chaleur d*une dispute, on décrie des personnes, on les comble d*outrages , on les calomnie , et l'on croit rendre par là service à Dieu ; si dans la suite il en vient quelque scrupule , on se contente, pour toute réparation, de dire dévotement : N'y pensons plus et n'en parlons plus; je mets tout cela au pied du crucifix. Mais il y faudrait penser, mais il en faudrait parler, mais il y fauarait remédier ; et ce serait là non-seulement la perfection, mais le fond du christianisme et la religion.

Vouloir accorder tout le luxe et tout le badinage du monde avec la dévotion , cela n'est pas sans exemple ; mais c'est l'aveuglement le plus déplorable. Hé ! ces parures peu modestes, ces manières si libres, si enjouées, si familières, les peut-on même accorder avec la réputation?

Beaucoup de directeurs des consciences, mais peu de personnes qui se laissent diriger. Ce n'est pas que toutes les âmes dévotes , ou presque toutes , ne veuillent avoir un directeur, mais un directeur à leur mode, et qui les conduise selon leur sens : c*est-àdire un directeur dont elles soient d'abord elles-mêmes comme les directrices, touchant la manière dont il doit les diriger. Cela s*appelle, à bien parler, non pas vouloir être dirigé , mais vouloir, par un direc» teur, se diriger soi-même.

La dévotion doit être prudente, et on peut bien lui appliquer ce que saint Paul a dit de la foi : Que votre service soit raisonnable. {Rom.<, 12.) Ce n'est donc point l'esprit de TÉvangile, que par une dévotion outrée nous nous portions à des extrémités qui choquent le bon sens , ou à des singularités qui

PBÉCEPTE DE LA PRifeBB.

ne sont propna qu'à faire parler le monde. Hais f le judaïsme, et portaient les fidèles ii se faire dr. le mal est que cette prudence, qui est un des ca, eondre. Pourquoi veulent-Ut que vous soyez Or-

ractères de la dérotioD , n'est pas toujours le caractère des personnes dévotes. Elles ont,. il est yrai, leurs directeurs; mais ces directeurs « elles ne les écoutent pas toujours « et je puis dire avec quelque connaissance, qne ce n'est pas pour ces directeurs une petite peine de* voir souvent qu'on leur attri» bue des imprudences auxquelles ils n'ont nulle part, et sur quoi néanmoins Ils ne peuvent guère se justifier, parce qu'il ne leur est pas permis de s'expliquer.

Aller sans eessede directeur en directeur, et tour è tour vouloir tous les éprouver, c'est dans les uns inquiétude, et dans les autres curiosité. Quoi que ce soit , dans ces divers circuits on court beaucoup » mais on n'avance guère.

Étes-Tous'de là morale étroite, ou étes^vous de la moralerelâchée? Bizarre question qu'on fait queK' quefois à un directeur, avant que de s'engager sous sa conduite; Je dis question ridicule et bizarre, dans le sens qu'on entend ^mnkunément la chose; car quand on demande à ce directeur s'il est de la morale étroite, on veut lui demander s'il est de ces directeurs sévères^par profession, c'es^à-dire de ces directeurs déterminés à prendre toujours et en tout le parti le plus rigoureux, sans examiner si c'^t le plus raisonnable et le plus conforme à l'esprit de l'Évangile , qui est la souveraine raison. Et quand au contraire on demande à ce même directeur, s'il est de la morale relâchée, on prétend lui demander s'il est du nombre de ces autres directeurs qu'on accuse d*altérer la morale chrétienne, et d*en adoucir toute la rigueur par des tempéraments qui accommodent la nature corrompue, et qui flattent les sens et la cupidité. A de pareilles demandes que puis-je répondre, sinon que je ne suis par état ni de l'une ni de Tautre morale, ainsi qu'on les conçoit , mais que je suis de la morale de Jésus-Christ , et que Jésus-Christ étant venu nous enseigner dans sa mo- * raie la vérité, je m'en tiens dans toutes mes décisions à ce que je juge de plus vrai, de plus juste, de plus convenable selon les conjonctures, et selon les maximes de ce divin législateur? Tellement que je ne fais point une obligation indispensable de ce qui n'est qu'une perfection ; comme aussi , en ne faisant point un précepte de la pure perfection , j'exhorte du reste, autant qu'il m'est possible, de ne se borner pas dans la pratique à la simple obligation. Voilà ma morale. Qu'on m'en enseigne une meilleure, et je la suivrai.

Il y a dans saint Paul une expression bien forte. C'est au sujet de certains séducteurs qui prêchaient

wnciif ( Galat,, 6 ) disait sur cela le grand apAtre écrivant aux Galates, c'est afin de se glorifier dans voire chair. Comme s'il leur eût dit ; Ce n'est pas le zèle de la loi de Moïse qui touche ces gens-là, et qui les intéresse. lis s'en soucient fort peu, puisqu'eux-mêmes ils la violent en mille points. Que prétendent-ilsdonc ? Us voudraient pouvoir se vanter de vous avoir engagés dans leur parti ; ils voudraient pouvoir vous compter au nombre de leurs disciples ; Us voudraient s'en faire honneur; et c'est pour cela qu'à quelque prix que ce soit, et quoi qu'il vous en puisse coâter, ils exigent de vous que vous vous sou» mettiez à la circoncision. Voilà , selon le maître de« gentils , quel était l'esprit de ces faux docteurs et de ces dévots de la synagogue. Oh! qu'il est aisé de se £nre dans le monde la réputation d'homme sévère , et de la soutenir aux dépens d*autruil

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