SOLIDE GRANDEUR DE L'HUMILITÉ CBRETIENNE
pourquoi ? par Tappréhension de succomber et de donner ainsi plus d'ayantage à un concurrent. De sorte qu'on est humble ou qu'on le paraît, non par vertu , mais par une impeifection de la nature, et quelquefois par une fausse gloire.
Traitez cette espèce d'humilité comme il tous plaira, j'y consens, puisque ce n'est point celle dont je prends ici la défense. Sous le nom d'humilité , j'entends une humilité purement évangélique et toute chrétienne, telle que le Fils de Dieu nous l'a enseignée, et telle que les saints, après ce divin mattre, l'ont pratiquée. Je veux dire une humilité qui , par les lumières de la raison et de la religion , nous découvre notre néant et le fond de notre misère; qui nous remplit par là d'un saint mépris de nous-mêmes , et nous fait vivement comprendre que de nousmêmes, nous ne sommes rien ni ne pouvons rien : par conséquent que nous ne devons rien nous attribuer à nous-mêmes, hors le péché, mais que nous devons tout rapporter à Dieu comme au souverain auteur, et lui rendre gloire de tout; qui, selon le même sentiment et dans la même vue, nous fait regarder avec indifférence toutes les distinctions et tous les honneurs du siècle, parce qu'au travers de leur lustre le plus brillant, nous en découvrons Tillusion et la vanité, et que d*ailleurs nous savons qu'ils sont opposés à l'état de Jésus-Christ dans tout h cours de sa vie mortelle; qui , sans nous mesurer avec le prochain , nous porte à l'honorer, à tenir volontiers au-dessous de lui le dernier rang et à rester dans l'oubli , tandis que d'autres sont dans une haute estime et dans la splendeur; enfin qui, ne comptant jamais sur elle-même, compteuniquement sur Dieu, mais avec une confiance d'autant plus ferme et plus assurée qu'elle a des témoignages plus certains, qu'il prend plaisir à seconder les faibles, et qu'il aime à exercer sa miséricorde et sa toutepuissance en faveur des petits. Telle est, dis-je, l'humilité dont je parle, et que je conçois comme une des vertus la plus propre à former de grandes âmes et à les perfectionner. Peut-être serez-vous obligé d'en juger ainsi vous-même , si vous voulez peser mûrement la chose et entrer dans quelques réflexions.
I. Car prenez garde, je vous prie, et remarquez d'abord avec moi de quoi Thumilité nous délivre , ce qu'elle corrige dans nous , ou de quoi elle nous préserve. Personne n'ignore, et vous ne devez pas l'ignorer, quelles sont les petitesses, pour ne pas dire les bassesses, où l'ambition et l'orgueil. nous réduisent. Je ne sais ce que vous en pensez : mais moi,jeneme figure point d'homme plus petit, d'âme plus vile qu'un ambitieux qui se laisse dominer par la passion de s'agrandir, et qui veut , par quelque voie que ce soit, la satisfaire; ou qu'un orgueilleux qui s'infatue de ses prétendues bonnes
1 qualités, et se laisse posséder d'une envie démesurée d'être applaudi et vanté dans le monde. Afin devons en convaincre par vous-même, suivez-le en esprit, et comme pas à pas , cet ambitieux , dans la route qu'il s'est tracée et qu'il se représente comme le chemin de la fortune. Est-il une démarche si humiliante où il ne s'abaisse, dès qu'il croit qu'elle peut le conduire à son terme ? et dans l'espérance de monter, à quoi ne descend-il point? Est-il une complaisance si servileoù il ne s'assujettisse, pour s'insinuer auprès de celui-ci et pour se concilier les bonnes grâces de celui-là? Est-il hauteurs, dédains, rebuts qu'il n'essuie, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à engager l'un dans ses intérêts, et à se ménager la protection de l'autre ? Que d'assiduités, que de souplesses, que de flatteries, et, si j'ose ainsi m'exprimer, que d'infamies! il n'a honte de rien , pourvu qu'il puisse atteindre où il vise et réussir dans ses intrigues : et quelles intrigues? souvent les plus criminelles et les plus lâches, où sont violées toutes les lois de la bonne foi et de l'honneur; où sont employés l'artifice , la calomnie, la fraude , la trahison. Il en aurait horreur s'il n'était pas livré à la passion qui l'aveugle, et s'il en jugeait de sens rassis. On en est saisi d'étonnement et indigné, quand, malgré les soins extrêmes qu'il apporte à tenir cachés tant de mystères d'iniquité, on vient à connaître toutes ses menées , et à percer le voile qui les couvrait. Ditesmoi comment vous trouvez là cette noblesse de sentiments d'où naît, à vous en croire, l'ambition?
Et d'ailleurs faites quelque attention à toute la conduite de l'orgueilleux. Ce n'est pas pour la première fois que j'en parle; et, autant de fois qu'il y a lieu d'en parler, j'en ressens toujours un nouveau mépris. Tâchez à découvrir les différentes pensées qu'il roule dans son esprit, ou plutôt toutes ses imaginations également frivoles et folles , examines quel est le fond , ou de ses joies secrètes et de ses vains triomphes , ou de ses peines les plus vives et de ses déplaisirs les plus piquants. Est-il occupé d'autres choses que de lui-même, de son mérite, de ses talents? Est-il un avantage si léger dont il ne se prévale, et qui dans son idée ne lui donne sur les autres une prééminence où il n*est pas aisé de parvenir? Est-il rien de bien fait, si ce n'est pas lui qui l'a fait, et est-il rien de bien pensé, s'il n'est pas selon son sens? Ajoutez ces témoignages favorables qu'il se rend perpétuellement et hautement à soi-même , ces fades et ennuyeuses vanteries dont il fatigue quiconque veut bien l'écouter, cet amour de la louange, même la plus grossière, ce goût avec lequel il la reçoit, et ce gré qu'il en sait, en sorte qu'il suffit de le louer pour obtenir tout de lui : au contraire, cette vivacité et cette délicatesse sur un mot qui peut l'offenser, ces agitations où il entre, ces mélancolies où il tombe, ces jalousies,