SOLIDE GRANDEUR DE L'HUMILITÉ CHRÉTIENNE
nérale : car rbumilité est une vertu propre de tous les états. Propre des grands , afin qu'ils ne se laissent point infatuer de leur grandeur, et qu'ils n'oublient point Dieu en s'oubliant eux-mêmes; propre des petits , afin qu'ils se contentent d'une vie obscure, et qu'ils sachent se contenir et se sanctifier dans la dépendance où le ciel les a fait naître; propre des pécheurs, afin qu'ils subissent avec moins depeine toutes les rigueurs de la pénitence, et qu'ils se soumettent plus aisément à toutes les réparations qu'il exige d'eux , tant envers Dieu qu'ils ont déshonoré, qu'à l'égard du prochain qu'ils ont scandalisé; propre des justes, afin que leurs travaux ne leur soient pas inutiles , et qu'une vaine complaisance ne leur enlève pas le trésor de mérites qu'ils amassent. Mais cette vertu si nécessaire partout , où la trouve-t-on ? On voit encore dans le christianisme, de la religion, de la dévotion, de l'assiduité à la prière, de la régularité, de la charité, du désintéressement même, et de la mortification; on y voit des confessions , des communions fréquentes , des aumônes, des visites des pauvres : mais où voit-on une vraie humilité? Formons-la dans nous avec le secours d'en haut, et employons -y tous nos soins. La mesure de nos abaissements en ce monde sera la mesure de notre gloire dans l'autre.
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Vous êtes étrangement philosophe, et quoique je ne doute en aucune manière du fond de votre christianisme, la proposition que vous me fîtes il y a quelque temps au sujet de l'humilité ne m'édifia pas, et me parut, s'il faut vous le dire, bien païenne. Nous parlions de l'ambition, surtout l'ambition des gens de la cour, qui sacrifient tout à cette passion dont ils sont possédés, et qui se repaissent toute leur vie d'honneurs et de fausses grandeurs. Je tilchais de vous inspirer des sentiments plus modestes , et je vous trouvais un peu trop occupé du désir de vous avancer, et de faire une certaine figure dans le monde. Je ne condamnais pas absolument là-dessus une émulation raisonnable, et, vous accordant en apparence quelque chose, pour ne vous pas rebuter d'abord par une morale trop relevée, je m'appliquais à vous amener insensiblement aux principes de la religion et aux maximes de Jésus-Christ. Mais tout d'un coup vous prîtes feu, et dans cette petite saillie dont je n'eus pas de peine à m'apercevoir, il vous échappa de dire d'un air assez vif, et même d'un ton assez haut, qu'après tout l'ambition était le caractère des âmes nobles ; qu'entre les passions c'était sans contredit la plus belle, ou du moins la plus excusable dans un homme de quelque naissance; qu'elle élevait le cœur, et que dans \r vie il fallait un peu
d'orgueil, pour savoir tenir son rang et se séparer du vulgaire ; comme si vous eussiez voulu me faire entendre que l'humilité, quoique sainte du reste et très-respectable , ne convenait guère qu'à des âmes étroites, et qu'à des esprits faibles et peu propres aux grandes entreprises..Car j'ai lieu de croire que c'était là votre pensée.
Nous sommes là-dessus, vous et moi, dans des opinions bien différentes; et quand j'examine à fond ce que c'est que la vertu d'humilité, en quoi elle consiste, sur quels principes elle est établie, par quelles règles elle se conduit , de quelles faiblesses elle nous guérit, quelle supériorité elle nous donne au-dessus des idées communes , à quoi elle dispose et quelles victoires elle remporte, enfin ce qu'elle nous fait entreprendre et ce qu'elle nous fait exécuter; quand, dis-je, j'envisage tout cela, je conclus bien autrement que vous, et je prétends qu'entre les vertus , il n'en est point qui marque plus de solidité dans Tesprit ni plus de fermeté dans l'âme que l'humilité; que bien loin de rétrécir le cœur, elle l'élargit ; que bien loin d'abattre le courage , elle le rehausse; que c'est un préservatif contre mille petitesses, contre mille indignités et mille lâchetés qui sont si ordinaires dans l'usage du monde ; que c'est une disposition aux plus grands desseins, et que par une constance inébranlable, elle sait également les former et les accomplir. Voilà ce que j'appelle une vraie grandeur, et ce qui doit sans doute suffire pour vous détromper de l'erreur où vous semblez être.
Allons par ordre , s'il vous plaît, et pour mieux éclaircir le point dont il est question entre nous , expliquons d'abord les termes et donnons-en une notion juste. Car il est vrai qu'il y a une timidité naturelle qui nous rend doux, dociles, soumis; qui nous retient dans les rencontres et nous empêche de nous ingérer dans aucune affaire ; qui nous ferme la bouche et qui nous lie en quelque sorte les mains lorsqu'il conviendrait d'agir, de se déclarer, de se défendre. Ce n'est point là humilité , mais pusillanimité, mais excès de crainte et de défiance outrée de soi-même , qui n'a pour principe que le tempérament. Souvent même , sous les dehors d'une humilité apparente, il y a dans cette pusillanimité beaucoup d'orgueil qui s'y mêle et d'un orgueil pué* ril. Il faudrait parler dans l'occasion ; mais on se tait sans prononcer une parole : pourquoi ? parce qu'on craint de répondre mal à propos, et de s'exposer à la raillerie. Il faudrait prendre une résolution et la soutenir ; mais on se tient oisif et l'on demeure : pourquoi? parce qu*on a peur de ne pas réussir et d'avoir à essuyer la confusion d'un mauvais succès. Il faudrait résister et maintenir ses prétentions dès qu'elles sont raisonnables ; mais on cède, et Ton ne fait pas la moindre démarche :