‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 192 sur 352 · DANGER FUNE GRANDE REPUTATION · texte numérisé non relu

DANGER FUNE GRANDE REPUTATION

neur , et, pour se déterminer , il lui faudrait de sérieux examens et de longues délibérations. Mais dès qu'on a l'humilité dans le cœur, on n'est plus si jaloux d'un vain nom, ni si sensible aux reproches qu'on s'attirera, supposé qu'on vienne à échouer. On s'abandonne à la conduite de l'esprit de Dieu , et du reste on se soumet à tout ce qui en peut arriver pour notre humiliation devant les hommes.

Ce ne sont point là de simples spéculations; on en a vu la pratique. Fut-il jamais une entreprise pareille à celle des apôtres, lorsqu'ils se partagèrent dans toutes les contrées de la terre pour travailler à la conversion du monde entier ? Les plus fameux conquérants dont l'histoire profane a vanté les faits mémorables ont porté leurs armes et étendu leurs conquêtes sur quelques nations, mais ces saints conquérants , ou , pour mieux dire , ces saints et zélés propagateurs de la loi chrétienne , se proposèrent de soumettre généralement tous les peuples à l'empire de Jésus-Christ. Dans ce vaste projet, ils n'exceptèrent ni âge , ni sexe, ni rangs, ni qualités , ni états. A en juger selon la prudence du BÎècle , c'était un dessein chimérique , et l'on sait néanmoins avec quelle ardeur ils s'y employèrent, avec quelle constance ils le soutinrent , avec quel bonheur ils l'accomplirent.

Or qu'était-ce que ces apôtres ? de pauvres pêcheurs, petits selon le monde, et humbles selon l*£vangile. Leur humilité ne borna point leurs vues , elle ne leur resserra point le cœur, elle ne les affaiblit ni ne les arrêta point. Avec cette humilité, ils ont passé les mers, ils ont parcouru les provinces et les royaumes, ils ont répondu^aux juges et aux magistrats, ils ont résisté aux grands, ils ont confondu les savants , ils ont instruit les infidèles et les barbares , ils ont triomphé de l'idolâtrie et du paganisme ; et , dans la suite des temps , combien ont-ils eu d'imitateurs et de successeurs, humbles comme eux, et appliqués sans relâche à perpétuer les fruits de leur zèle ? combien en ont-ils encore de nos jours qui, par une sainte alliance; réunissent dans leurs personnes, et la même humilité et la même élévation de sentiments?

Pour en revenir aux apôtres , et pour dire en particulier quelque chose de saint Paul , on ne peut lire ses Épîtres , et ne pas voir que ce fut un des esprits les plus sublimes, et une des plus grandes flmes. Quel feu , quelle vivacité , et , tout ensemble, quelle solidité^ Pense-t-on plus noblement? s'exprime-t-on plus éloquemment? Que n'a-t-il pas fait? que n'a-t-il pas souffert? supérieur à tout, aux dangers, aux embûches, aux persécutions, aux trahisons, aux calomnies, aux opprobres, aux fers, à la faim, à la soif, au glaive, à la mort; car, disait-il, nous sommes au'-dessus de tout cela. (Rom., 8. ) Saint Chrysostôme en était ravi d'admiration ,

et n'avait point de termes pour faire entendre ce qu'il en concevait. Cependant ce vaisseau d'élection, ce grand apôtre, quel mépris faisait-il de luimême, et comment en parlait-il? Il se traitait de pécheur, de blasphémateur, de persécuteur de l'Église, d'homme indigne de l'apostolat, d'avorton t tant l'humilité lui représentait vivement ^es misé* res , et tant elle le rabaissait dans son estime.

Que ne pourrions-nous pas ajouter de ces sociétés et de ces ordres religieux, qui sont pour l'un et l'autre sexe des écoles de perfection , et dont hi sainteté est l'édification du monde chrétien? Que n'en a-t-il pas dû coûter pour former ces grands corps , pour en rassembler tous les membres, pour les assortir et les régler? Que d'études et de soins 1 que de méditations, de réflexions, de conseils ! mais aussi quels progrès surprenants! Ces sociétés se sont multipliées , ces ordres religieux se sont répandus dans tous les lieux éclairés de la foi et soumis à l'Église de Jésus-Christ. Comme autant de républiques , ils ont leur forme de gouvernement , leurs lois, leurs statuts, leurs offices, leurs fonctions » leurs observances , qu'il a fallu ordonner avec une pénétration et une sagesse qui descendît aux moindres détails , qui prévît toutes choses , et qui ne laissât rien échapper. Voilà par où ils se sont maintenus depuis des siècles , et ils se maintiennent. Or, après Dieu et la grâce de Dieu , je demande à qui nous sommes redevables de ces saints établissements. Est-ce à d'habiles politiques et à leurs intrigues ? est-ce à des philosophes fiers de leur science et pleins d'eux-mêmes? Là-dessus je ne puis mieux répondre que par les paroles du Fils de Dieu à son Père : Seigneur, Père touUpiùssant , Je vous bénis et vous rends grâce d'avoir caché ces choses aux sages selon la chair et aux savants; mais de les avoir révélées aux petits (Luc. , lO ) ; d'y avoir employé d'humbles instituteurs ; un humble François d'Assise, un humble François de Paule, et d'autres. Parce qu'ils étaient humbles, ils n'en ont été que plus propres à entrer dans les grandes vues de la providence sur eux , et que mieux préparés à les seconder.

Je finis , car peut-être n'en ai -je déjà que trop dit : mais , quoiqu'il en soit , apprenez à réformer vos idées touchant une des vertus les plus essen tielles du christianisme , qui est l'humilité. Autant qu'elle nous porte à nous mépriser nous-mêmes , autant devons-nous l'estimer. Puissiez-vous en bien connaître le mérite, et plaise au ciel qu'au milieu de tous vos honneurs, vous travailliez désormais à l'acquérir.

Page 1