‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 193 sur 352 · DANGER D'UNE GRANDE RÉPUTATION · texte numérisé non relu

DANGER D'UNE GRANDE RÉPUTATION

ravis que nous donne le Saint-EspVit', et cette maxime , telle que nous devons l'entendre, est fondée sur de très-solides raisons. Car, suivant le sens de rjÊcriture, qu'est-ce qu'une bonne réputation, et en quoi cdnsiste-t-elle? à être exempt de rèprodies , chacun dans notre état ; je dis de certains reproches qur flétrissent un nom et qui éloignent de la personne ; à être réputé, dans l'opinion commune, homme de probité et de bonnes mœurs , homme équitable , droit, fidèle; homme sensé et judicieux, capable dans sa condition de remplir les devoirs de son emploi, de sa charge, de son ministère; en deux mots , honnête homme selon le monde , et homme chrétien selon Dieu. Or il nous est d'une extrême conséquence d'avoir sur tout cela une réputation saine et sans tache : pourquoi ? parce qu'en mille rencontres il y va de la gloire de Dieu et de l'honneur de la religion que nous professons, parce qu'il y va de notre proi>re intérêt et de l'avantage personnel que nous y trouvons , parce qu'il n'y va pas moins de l'utilité du prochain, dont nous sommes chargés, et auprès de qui nous nous employons.

En effet , rien ne sert plus à glorifier Dieu et à relever l'honneur de son culte , que l'estime qu'on fait de ceux qui le servent et l'édification qu'on tire de leurs exemples. C'est pour cela que le prince des apôtres, saint Pierre , recommandait tant aux fidèles de garder parmi les Gentils une conduite régulière, afin, disait-il, que, malgré leurs préjugés contre notre sainte loi , venant à examiner votre vie , et n'y voyant rien que d'édifiant, ils rendent gloire à Dieu, et que vous fermiez la bouche à ceux qui voudraient parler mal de vous. De plus, à n'envisager que nous-mêmes, il est évident qu'une bonne réputation nous est très-avantageuse , et même nécessaire, pour notre établissement et notre avancement soit dans l'Église , soit dans le monde : car on ne s'accommode nuUe part d'un homme noté et décrié. Aussi , quand les apôtres proposèrent aux disciples de choisir entre eux des diacres, et de leur commettre le soin de distribuer les aumônes, la première condition qu'ils leur marquèrent fut qu'ils prendraient pour cette fonction des hommes d'une vertu reconnue, {Act., 6. ) Enfin, considérant la chose par rapport au prochain , il est aisé de voir que sans une réputation à couvert de la censure, il n'est guère possible que nous fassions aucun fruit auprès de lui , puisque nous ne le pouvons faire qu'autant que le prochain a de créance en nous , et qu'il n'en peut avoir quand il n'est pas bien prévenu en notre faveur. Comment un père , par exemple , inspirera-t-il à ses enfants Thorreur du vice, s'ils sont témoins de son libertinage et de ses désordres ? comment un prédicateur prêchera-t-il riiumilité, et en persuadera-t-il la pratique à ses auditeurs,

s'ils le connaissent pour an liomme vain et enflé d'orgueil? comment un directeur, un pasteur de l'Église ramènera-t-il les âmes égarées , et les ferat-il rentrer dans les voies de la foi , si l'on sait qu'il est égaré lui-même, ou s'il est au moins d'une doc-, trine suspecte? il en est de même d'une infinité d'autres sujets.

Il est donc non-seulement permis, mais à propos , surtout en certaines situations et en certaine! places , de conserver sa réputation et de la défeo-^ dre. Et c'est ce qui faisait dire à saint Augustin :1 Je me dais à tnai^même et pour mon propre bien ie mérite de ma vie; mais je dois au pubUe et à son progrés dans le chemin du scUut l'mtégrUé de ma réputation. Morale dont il avait le modèle dans saint Paul. On pourrait être surpris d'abord que ce docteur des nations racontât lui-même les grâces extraordinaires qu'il avait reçues, ses révélations; son ravissement jusques au troisième olel ; que luira^ne il Ùt le récit de ses courses évangéliques, ée ses combats, de ses travaux immenses, et qu'il ne feignît pas même d'ajouter qu'il avait plus travaillé* que le reste des apôtres. Qe n'était point là blesser l'humilité, comme il le montre assez ailleurs : mais il savait combien il loi était Important pour le coo- ' version des infidèles , et pour le soutien decCfet qui' . avaient déjà embrassé l'Évangile , de s'accréditer dans leurs esprits , afin qu'ils devinssent par là {>lus dociles à l'écouter et à profiter de 'ses instructions. Voilà pourquoi il croyait devoir ménager sa répa^ tation ; de sorte qu'étant condamné au fouet, il se tint obligé, pour éviter la honte de ce châtiment, de déclarer qu'il était citoyen romain, et que se voyant cité à Jérusalem pour répondre devant le proconsul Festus, il refusa d'y comparaître eten ap. pela à César.

Mais outre cette bonne réputation , dont il ne s'agit point ici précisément ,• il y en a une autre que nous appelons, selon le terme erdinaire, une grande réputation. La bonne réputation est sans contredît un bien précieux dans l'estime de tout le monde , et néanmoins elle ne suffit pas aux âmes ambitieuses et orgueilleuses : car il lui manque quelque chose qui contente leur orgueil et qui flatte leur vanité. J'explique ma pensée. Une bonne réputation, quoique honorable, n'a rien dans le fond qui nous distingue beaucoup. C'est un état commun à une multitude de gens raisonnables parmi lesquels nous vivons , et dont le nombre dans la société humaine n'est pas petit. Ils sont réguliers , ils se conduisent bien ; ils s'acquittent bien , chacun dans sa profession, de leurs exercices, et remplissent fidèlement leurs obligations. On les approuve, et Ton a pour eux toute la considération qui leur est due; mais cette considération après tout ne leur donne pas ce lustre, cet éclat, cette vogue qui fait la grande té

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