‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 198 sur 352 · DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE, ET DES AMITIÉS HUMAINES · texte numérisé non relu

DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE, ET DES AMITIÉS HUMAINES

CAB&CTÈXB DE LA CHIAITÉ CHBBTIBIfHB.

Jedois aimer mon prochain dans Dieu, pour Dieu, et couiuie Dieu l'aime : l'aimer dans Dieu , en sorte que Dieu soit leprincipe de ma cliarité ; l'aimer pour Dieu , en sorte que Dieu soit le motif de ma charité ; i'aiuier comme Dieu l'aime, en sorte que Dieu soit le modèle de uia charité : trois poiuts essentiels dont v(Mci le seoi-

CABAiCrÈBE DE LA CHAKITE CHRETIENNE.

I. Je dois aimer mon prochain dans Dieu : c'està-dire que je dois l'aimer comme étant rouvrage de Dieu, qui l'a créé par sa toute-puîssaivce; comme étant l'image vivante de Dieu , qui Ta formé à sa ressemblance; comme étant la conquête et te prix des mérites d'un Dieu qui l'a racheté de son sang ; comme étant sous la garde de la providence de Dieu qvà veille sur lui sans cesse , et s'applique à le conserver et à le conduire ; comme ayant Dieu aussi bien que moi pour fin dernière, comme étant appelé à vivreavec moi dans la gloire et le royaume de Dieu. De sorte que je puis et que je dois considérer ce vaste univers comm^ la maison de Dieu, et tout ce qu'il y a d'hommes dans le monde , comme une grande famille dont Dieu est le père. Nous sommes tous ses enfants , -tous ses héritiers, tous frères, et tous, pour ainsi parler, rassemblés sous ses ailes et entre ses bras. D*où il est aisé déjuger quelle unioh il doit y avoir entre nous, et combien nous devenons coupables, quand il nous arrive de nous tourner les uns contre les autres jusque dans le sein de notre Père céleste. N'est-ce pas , si j*ose m'exprimer en ces termes, n'est-ce pas déchirer ces entrailles dé charité où il nous porte. et où il nous embrasse tous sans distinction ? N'est-ce pas, par proportion, lui causer des douleurs pareilles à celles que ressentît la mère d'Ésaû et de Jacob, lorsque ces deux enfants, avant que de naître, se combattaient l'un l'autre dans le sein même où ils* av&fent été conçus?

Or voilà néanmoins le truste spectacle que nous avons continuelleitient devant les yeux. Il semble que le monde soit comme un champ de bataille , où , de part et d'autre, on ne pense qu'à s'entre-détruire et à se perdre. On y emploie tout, là force ouverte et les violences , les intrigues et les cabales secrètes , la malignité de la médisance; les artifices de là chicane, le poids de l'autorité, le crédit et la faveur, le mensonge, les trahisons et les phis insignes perfidies : car c'est là quêtons les jours on se laisse entraîner par les différentes passions qui nous dominent, et qui , pour se satisfaire, étouffent dans les cœurs tout sentiment de charité , et souvent même tout sentiment d'humanité. Tellement que dans la société humaine, au lieu que chaque homme d<;i^ra!t être à l'égard des autres hommes un frère pour les aimer et les traiter en frères, un soutien pour \e/s appuyer et les aider dans les rencontres, no patron pour s'intéresser en leur faveur et les défendre, un conseil pour leur communiquer ses lumières et les diriger, un confident à qui ils puissent ouvrir leur âme et déclarer avec assurance leurs pensées , un consolateur qui prît part à leurs peines et qui s'employât à les soulager, on peut dire, au contraire, quoiqu'avec la restriction convenable, que par le renversement le plus affreux, et selon l'expression commune 4 la plupart des hommes sont, au regard

des autres hommes, ômme des loups ravissants, qui ne cherchent qu'à surprendre leur proie et à la dévorer».

On se hait et l'on s'offense mutuellement les uns les autres , on se décrie et l'on se ruine de réputation les uns les autres , on se dresse des embûches , et l'on travaille à se tromper, à se supplanter, à se dépouiller les «ns les autres. Que voyons-nous autre chose que des querelles et des divisions; et de quoi entendons-nous parler plus ordinairement que de procès , de contestations , d'inimitiés , de calomnies, de fourberies, d'impostures, d'injustices, de vexations^D^oti il arrive que quiconque aime la paix et veut assurer son repos se tient, autant qu'il peut, éloigné delà mâltitude, comme si la compagnie des hommes et leur présence était incompatible avec la douceur et la tranquillité de la vie.

Que ces désordres régnent dans les cours des princes, je n'en suis point surpris : car on sait assez quel est l'esprit de la cour, et parce que les intérêts y sont beaucoup plus grands que partout ailleurs, les passions y sont aussi beaucoup plus vives et plus ardentes. Qu'est-ce en effet que la cour? le siège de la politique , mais d'une politique la plus intéres^. On n'y est occupé que de sa fortune ; et l'onn'y a d'autre vue ni d'autre soin que de s'avancer, de s'élever, de se maintenir aux dépens de qui que ce soit, et par quelque voie que ce soit. Telle est l'âme qui anime tout, tel est le mobile qui remue tout, tel le principal agent qui iriet tout en œuvre. Et de là même qu'est-ce cômmtinéthent que ce qui s'appelle gens de cour? gens sans charité et sans amitié , malgré les apparéncés'les plus spécieuses et les plus belles démonstrations ; gens obligés d*être toujours sur la réserve, -toujours dans la défianée, toujours en garde , parce que chacun jugeant des autres par soimême', ils se connaissent tous, et qu'aucun d'eux n'Ignore cette maxime générale, que, dans le train de la cour, il y a sans cesse quelque mauvais coup à craindre, et de nouvelles attàqiies, ou à livrer, ou à repousser.

Qu'on voie encore ces mêmes désordres dans des états du monde moins relevés, et jusque dans les dernières conditions , je n'ai point de peine à le comprendre. Eu égard à la diversité des esprits , à la différence des tempéraments, à la variété et même à la contrariété absolue des idées et des prétentions , où l'un pense d'une façon , et l'autre tout autrement, où l'un veut ceci , et l'autre cela , il n'est guère possible que le monde ne soit pas perpétuellement agité de discordes et de dissensions : pourquoi? parce que le seul lien capable d'unir les cœurs, malgré tous les sujets de désunion qui naissent , et le seul moyen qui pourrait prévenir tous les troubles et les arrêter,

' Bomo komini lupuê.

Page 1