CARACTÈRE DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE
c'est un esprit de duristianisme et de charité , et que cet esprit de charité , cet esprit chrétien , est presque entièrement banni du monde, et qu'il n'y a plus ni vertu ni action.
Mais voici ce qui me paraît bien déplorable et bien étrange. Ce n'est pas seulement à la cour ni dans le monde profane et corrompu, que la passion suscite ces guerres et cause ces mésintelligences ; mais elles ne sont que trop fréquentes au milieu même de rÉglise, jusque dans le sanctuaire de Jésus-Christ et entre ses ministres , jusque dans la solitude du cloître et dans le centre de la religion. Le Fils de Dieu nous a dit à tous , dans la personne de ses apôtres : On connaîtra que vous êtes mes disciples , par Taffection mutuelle que vous aurez; et que vous témoignerez les uns envers les autres. Suivant ce principe , et pour donner à leur divin maître cette preuve d'un attachement si inviolable, les premiers chrétiens n'avaient rien plus à cœur que la charité et que le soin de la conserver entre eux. Mais dans la suite des temps, la charité de plusieurs étant venue à se refroidir, et la paix ayant commencé à se troubler parmi le troupeau fidèle, du moins lui restaitil , ce semble , un asile en certains états plus parfaits, et spécialement dévoués à Dieu par le caractère et leur profession. Qui l'eût cru que jamais on dût voir ce qu'on a vu tant de fois, je veux dire parmi des hommes d'Ëglise , parmi des prêtres du Dieu vivant, dans des retraites et des monastères, les animosités, les jalousies, les partis, les brigues, et tous les maux qui en senties suites funestes et scandaleuses? Où donc la charité pourra-t-elie se retirer sur la terre, et où sera-t-elle à couvert? qui la maintien dra, si ceux-là mêmes qui, selon leur ministère, devraient donner tous leurs soins à l'entretenir, qui devraient être autant de médiateurs pour concilier les esprits et terminer les dififérends; qui, par l'exemple d'une modération inaltérable et d'un plein. désintéressement , devraient apprendre aux fidèles à réprimer leurs sentiments trop vifs et à sacrifier sur mille points peu importants leurs droits prétendus, plutôt que de les défendre aux dépens de la tranquillité et du repos commun ; si , dis-je , ceux-là mêmes s'échappent , comme les autres , dans les rencontres, et ont leurs démêlés et leurs aversions? N'insistons pas là-dessus davantage : on n'en est que trop instruit, mais on n'en peut assez gémir.
II. Je dois aimer mon prochain pour Dieu; c'està-dire que je dois l'aimer en vue d'obéir à Dieu qui me l'ordonne; en vue de plaire à Dieu , qui semble n'avoir rien plus à cœur et ne nous recommander rien plus expressément; en vue de marquer à Dieu ma fidélité, ma reconnaissance, mon amour, puisqu'un des témoignages les plus certains que je puis lui en donner, et qu'il attend de moi , est de renoncer pour lui à mes propres sentiments, quelque justes
d'ailleurs qu'ils me paraissent, et d'étouffer tout chagrin, toute haine, toute envie, toute antipathie qui m'indisposerait contre le prochain et m'en éloignerait. Motif excellent, qui relève notre charité au-dessus de tout amour purement humain, et qui en fait une charité surnaturelle et toute divine. Motif universel , qui donne à notre charité une étendue sans bornes , et qui la répand sur toutes sortes de sujets, grands et petits, riches et pauvres, domestiques , étrangers , amis , ennemis. Motif nécessaire, et sans lequel il n'est pas possible d'accomplir tout le précepte de la charité chrétienne. Car nous aurons beau consulter la raison, jamais la raison seule ne nous déterminera à certains devoirs que la charité néanmoins exige indispensablement de nous. Il n'y a qu'une vue supérieure qui puisse nous y engager, et c'est la vue de Dieu. Sous cet aspect tout nous devient, non-seulement praticable, mais facile ; et la charité ne nous prescrit rien alors de si héroïque, qui nous étonne. A toute autre considération , nous pouvons opposer des difficultés : mais il n'y a point de réplique à celle-ci ; et que pourrions-nous alléguer pour notre défense, quand on nous dit : Dieu vous le demande ; faites-le pour Dieu.
De là donc il est aisé de voir l'illusion qui nous séduit et la fausseté de nos excuses, quand nous voulons nous prévaloir des défauts du prochain , ou des offenses que nous pensons en avoir reçues , pour autoriser notre indifférence à son égard, et le ressentiment que nous lui témoignons par notre conduite et nos manières. On dit : C'est un homme inquiet et bizarre; d'un moment à l'autre on ne le connaît plus, et quoi qu'on fasse, on ne peut le contenter. Le moyen d'essuyer toutes ses humeurs et d'être sans cesse exposé à ses caprices ? On dit : C'est un homme violent et emporté; on ne saurait lui dire une parole qu'il n'éclate tout d'un coup, et qu'il ne vous brusque sans modération et sans ménagement. On dit : C'est un mauvais cœur et un ingrat; on a beau lui faire du bien , il n'en a nulle reconnaissance, et ne voudrait pas vous rendre le plus léger service , après qu'on lui en a rendu d'essentiels. On dit : C'est un malade bien importun; il ne vous entretient que de ses infirmités; et à force de se plaindre, il devient fatigant et ne donne pour lui que du dégoût. On dit : C'est mon ennemi; il a pris parti contre moi en plus d'une affaire ; et je n'en ai jamais eu que des désagréments. Enfin que ne dit-on pas? car il n'est point de matière où l'on soit plus éloquent, que lorsqu'il s'agit des autres et de leurs imperfections. Les raisons, vraies ou apparentes, ne man« quent point pour les mépriser et les condamner. On s'établit là-dessus , et l'on demande : Comment vivre avec des gens de ce caractère , et comment aimer ce qui n'est pas aimable ?
Comment l'aimer ? à cette question la réponse est
GARAGTÊiRE DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE.
aisée et prompte : la voici telle que je Tai déjà fait entendre, et elle est sans réplique. Comment, disje, l'aimer? pour Dieu : poin d'autre raison; et si cette raison ne nous suffit pas , nous cessons d'être chrétiens; et en perdant la charité du prochain, nous perdons la Parité de Dieu. Développons ceci , et rendons cette importante leçon plus intelligible. Si je vous disais d'aimer le prochain , parce que l'un est homme de mérite, et qu'il a d'excellentes qualités; parce l'autre est un esprit doux, patient, accommodant; parce que celui-ci est d'une probité reconnue , d'une piété exemplaire , d'u ne vertu consommée; parce que celui-là, prévenu en votre faveur, vous comble de grâces et ne cherche qu'à vous obliger et à vous faire plaisir, vous pourriez alors mesurer votre charité selon la diversité des talents et la différence des personnes; vous pourriez la borner à un certain nombre, et en exclure ceux qui n'auraient pas les mêmes avantages et seraient sujets à des vices tout opposés. Vous auriez droit de vous en tenir à la règle que je vous aurais prescrite , et vous pourriez me représenter que tels et tels ne vous conviennent point et qu'ils n'ont rien d'engageant pour vous ; qu'ils sont fiers et hautains , qu'ils sont critiques et médisants, qu'ils sont faux et menteurs; que ce sont de petits génies, sans lumière et aans connaissance; que ce sont des âmes dures, sans condescendance et sans pitié; qu'ils n'ont ni retenue, ni pudeur, ni crainte de Dieu, ni religion ; que plus d'une fois même ils vous ont personnellement attaqué et insulté , et que tout cela justifie assez l'indifférence avec laquelle vous les regardez, et le peu de part que vous prenez à ce qui les touche.
Ces considérations, je l'avoue, ne sont pas tout à fait déraisonnables, à en juger suivant les vues purement humaines. Aimer ceux qui nous aiment, ceux qui nous marquent de l'estime, de la confiance, de la bienveillance ; ceux avec qui nous sympathisons et qui nous plaisent ; ceux qui dans la société ont des manières plus liantes et plus propres à nous attacher : au contraire , mépriser qui nous méprise; fuir qui nous déplaît, qui nous ennuie, qui nous gêne, qui nous choque; se ressentir d'une injure, et user de retour envers celui qui nous blesse; le traiter comme il nous traite, ouïe délaisser comme il nous délaisse : voilà ce qu'inspire fa nature ; mais ce n'est point ce que l'Évangile nous apprend. Ce n'est point là seulement ce qu'exige de nous la loi de Dieu ; et puisque je parle Ici en qualité de ministre de Dieu et de son Évangile, la charité que je prétends vous enseigner ne connaît point toutes cesdistinctions et ne les souffre point, parce que le motif sur quoi elle est fondée s'étend à tout sans distinction , et qu'il comprend
généralement tout ceqa'il y a d'hommes sur la terre, sans exception de personne.
Car je vous dis précisément d'aimer le prochain, soit qu'il ait toutes les perfections qu'on peut désirer dans un homme accompli, ou qu'il n'en ait aucune; soit qu'il possède tous les dons d'intelligence, de science, de sagesse, de probité, d'équité, de politesse , d'honnêteté, ou qu'il en soit absolument dépourvu; soit que sa naissance, sa fortune le relève , ou que sa condition et sa misère l'avilisse. En un mot, quel qu'il soit et en quelque situation que vous le supposiez , c'est toujours votre prochain ; et comme votre prochain , Dieu veut que vous l'aimiez. Il le veut, dis-je, et il vous dit : Si ce n'est pas pour lui-même que vous l'aimez , aimez-le pour moi. De ne l'aimer que pour lui-même, ce serait une charité toute profane, sujette à mille exceptions et à mihe variations; mais de l'aimer pour moi , c'est ce qui doit rehausser le prix de votre charité et la sanctifier. Afin de nous dter tout prétexte, et de donner à notre charité un mérite supérieur en lui prooosant un objet tout sacré et tout divin , Dieu se substitue à la place du prochain. Il nous déclare dans les termes les plus exprès et les plus touchants , que tout le bien que nous ferons à autrui , fut-ce au plus petit et au dernier des hommes, il l'acceptera et le comptera comme fait à lui-même , dès que nous le ferons en son nom. Qu'aurions-nous là-dessus à répondre? et si nous sommes insensibles à cette raison souveraine, il faut que nous ne connaissions, ni ce que nous devons à Dieu, ni ce que nous nous devons à nous-mêmes.
Je dis ce que nous devons à Dieu : car, pour appliquer ici ce que saint Paul écrivait à son disciple Philémon, en lui renvoyant Onésime et lui recommandant de recevoir avec douceur et avec bonté cet esclave fugitif, il me semble que Dieu , dans le fond de l'âme , nous adresse les mêmes paroles au sujet de chacun de nos frères : Usez^en envers lui comme si c'était moi-même. Peut^tre vous a-UU fcUt tort, et peut-être vous est-il redevable en quelque chose; mais Je prends tout sur moi, et si vous voulez, c'est moi qui vous le dois :je vous satis/erai; pour ne pas dire que vous [vous devez vousmême tout à moi, (Philem., y. 18.)
J'ajoute ce que nous nous devons à nous-mêmes. Et en effet, nous sommes doublement intéressés à maintenir cette loi de charité établie de Dieu : car, en premier lieu , la même loi qui nous ordonne d'aimer le prochain , sans égard à toutes les raisons qui , selon le sentiment naturel , pourraient nous indisposer contre lui et nous retirer de lui , ordonne pareillement au prochain d'avoir pour nous la même indulgence et de nous rendre les mêmes de-