PREMIÈRE PARTIE
C'est par une inspiration particulière de Dieu que Job parlait autrefois, quand il interrogeait toute la nature pour savoir où était la sagesse , et en quel lieu de l'univers on la pouvait trouver : Sapientia ubiinveniturf (Job, 28.) Et c'est par le même esprit que^ce saint homme, après avoir inutilement cherché bne chose si précieuse et si rare , faisait répondre les éléments, la mer et la terre, qu'elle n'était point chez eux ni avec eux : Àbyssus dicit, Non est in me; et mare loquitur, Non est mecum, (Id.) Il voulait, dit saint Grégoire, pape, nous déclarer par là que la corruption générale où était le monde dès lors, et où il est encore plus aujourd'hui, en avait banni la sagesse; qu'il n'en restait plus sur la terre aucun vestige; que, depuis que les hommes s'étaient égarés en suivant les routes trompeuses de leurs passions criminelles, ils avaient perdu cette sagesse de vue; qu'à peine désormais la connaissaient-ils; qu'ils se souvenaient peut-être d'en avoir ouï parler, mais que dans l'état de perdi-
tion et de mort où le péché les avait réduits, ils ne s'en souvenaient qu'à leur confusion : Perditio et mars dixerunt : Awribus audivimtis famam ejus (JoB, 28) : en un mot, qu'il n'y avait que Dieu qui sût où habitait cette sagesse ; mais qu'absolument il fallait sortir du monde pour la trouver, et pour en découvrir les voies : Deus intelligit viam ejus, et ipse novit locwn iUius. ( Id. ) C'est ainsi que s'en expliquait ce juste de l'Ancien Testament, qui, n'étant ni juif ni chrétien , ne laissait pas d'être inspiré de Dieu, pour donner aux juifs et aux chrétiens les plus vives idées de la religion. Or permettez-moi de faire l'application de tout ceci au sujet que je traite; elle vous paraîtra naturelle, et même touchante : car la foi nous apprend que le christianisme est la véritable sagesse; cette sagesse cachée, comme parle l'apôtre, dans le mystère de l'humilité d'un Dieu, Sapieniiam in mysterioqtiœabscondita est {t. Cor,, 2); cette sagesse que nul des mondains n'a connue, et qu'il est néanmoins si important et si nécessaire de connaître , Qtiam nemo principum hujus sœculi tognovit (Ibid.); cette sagesse, dont Jésus-Christ est l'auteur, et en comparaison de laquelle toute sagesse du monde n'est que folie : voilà dis-je, le trésor que la foi nous présente , et qui peut seul nous enrichir. C'est le christianisme pris dans la pureté de ses principes et dans la perfection de son être.
Mais où le trouve-t-on maintenant , ce christianisme pur et sans tache, ce christianisme tel qu'il a paru dans son établissement, et que les païens mêmes ont révéré; où le trouve-t-on ? Ubi invenit ur? Interrogeons , non plus comme Job , la mer et les éléments, mais toutes les conditions du siècle. Dans l'affreuse décadence où nous les voyons, en est-il une seule qui, rendant témoignage contre elle-même, ne confesse de bonne foi que ce n'^st plus chez elle qu'il faut chercher ce christianisme si vénérable? Le monde qui, proprement et à la lettre, est cet abîme d'iniquité qiVa voulu nous marquer le Saint-Esprit dans les paroles de Job; le monde, aussi perverti qu'il est, n'en tombe-t-il pas d'accord ? Àbyssus dicit : Non est in me. Et le cœur de l'homme mondain, qui est cette mer orageuse, toujours dans l'agitation et le trouble que^lui causent l'inquiétude et la violence de ses désirs, ne nous le fait-il pas entendre? Et mare loquitur : Non est fnecum. Le dérèglement des mœurs qui croît tous les jours, et qui n'est que trop réellement la mort et la perdition des âmes, ne nous dit-il pas qu'il n'y a plus parmi nous qu'un vain fantôme et qu'un souvenir éloignéde cet ancien christianisme dont on nous fait encore de si magnifiques éloges? Perditio et mors dixerunt : Auribus audivimus famam ejus. Parlons plus clairement et sans figure. Où est-il donc ce christianisn\e tant vanté et si peu pratiqué, ou, pour mieux dire, si peu connu; où est-il? Lbi invenitur? C'est ici.
SUR LE TRÉSOR CACHÉ DANS LA RELIGION
mes chers auditeurs, que, sans craindre de paraître prévenu en faveur de la profession que j*ai embrassée, je vais rendre à Dieu la gloire qui lui appartient, en vous convaincant d'une vérité dont je défie le monde même de ne pas convenir. Vous me demandez où Ton trouve aujourd'hui ce christianisme qui faisait autrefois l'admiration même des infidèles? et moi , je vous dis qu'on le trouve dans Tesprit religieux, où Dieu, par sa miséricorde. Ta sauvé de ce déluge universel , et de ce débordement de tous les vices qui ont inondé le reste de la terre. Car malgré la triste et fatale dépravation où nous avouons avec douleur que le christianisme est insensiblement tombé, nous ne pouvons après tout disconvenir que Dieu ne se soit réservé un peuple particulier qui , malgré l'envie du démon , est encore à présent l'honneur du christianisme; et qu'il n'y ait au milieu de nous des communautés d'âmes élues qui, détachées de leur corps, peuvent justement s'appliquer ces paroles de l'apôtre : In came ambulantes, non secundum cametn militamus (2. Cor, y 10.) : Quoique nous vivions dans la chair, nous ne vivons point et nous ne marchons point selon la chair. Des communautés d'âmes innocentes et tout ensemble pénitentes, qui, zélées pour le Dieu qu'elles servent, lui font, aux dépens d'elles-mêmes, des sacrifices continuels , puisque c'est pour lui , et pour lui seul, qu'elles se mortifient sans cesse, et qu'avec une humble confiance, elles ont droit de lui dire , aussi bien que David , Quoniam propter te mortificamur tota die (Psalm. 43); des communautés de vierges qui , séparées du monde , usent de ce monde comme n'en usant point. Qui utuntur hoc mundOy tanquam non utantur ( 1 . Cor., 7 ) ; qui, remplies d'une sainte haine pour le monde , et autant éloignées du monde, d'esprit et de cœur, qu'elles le sont d'intérêt et de commerce , peuvent se rendre sans présomption ce consolant témoignage , qu'elles sont crucifiées au monde, et que par la même raison le monde leur est crucifié , Mihi munr dus crucifiants est, et ego mundo (Galat., 6); qui, insensibles à toutes les choses périssables, sont absolument mortes à elles-mêmes, et du nombre de ceux dont il est écrit, MorttH estis, et vita vesira abscondita est cum Christo in Deo ( Coloss., 6), Vous êtes morts, et votre rie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu; qui, uniquement occupées des choses éternelles, sont déjà spirituellement ressuscitées, et n'ont de conversation que dans le ciel , Nostra autem converscUio in ccelis est (Philipp*, 3); des communautés de vierges qui, par le privilège de leur état , sont les véritables domestiques de Dieu, et ont non-seulement le bonheur, mais le mérite d'être toujours en sa présence , toujours au pied de ses autels , toujours dans l'exercice de son culte comme si elles étaient déjà, selon l'ex-
pression de saint Paul, les concitoyennes au saints ; car c'est à elles, comme religieuses, que eonviennent singulièrement ces deux qualités : Cives sanctorum et domestid DH {Ephes,, 2) : voilà, encore une fois, ce que nous trouvons dans ces monastères, où Dieu est servi en esprit et en vérité.
Tout cela, surtout dans un sexe si délicat et si faible, nous paraît au-dessus de l'homme. Cependant [saint Paul , pour faire la juste définition de l'homme chrétien, y comprenait tout cela. Cest-àdire que , selon le plan de saint Paul , il fallait tout cela pour être chrétien : que dans la doctrine de saint Paul , il suffisait d'être chrétien , pour être indispensablement obligé à tout cela; qu'à proportion de tout cela , on était , du temps de saint Paul , plus ou moins chrétien ; et que supposé les saintes règles qu'établissait saint Paul , tout cela manquant, on n'était plus qu'une ombre de chrétien. Anathème à ceux et à celles qui , méprisant ces règles , voudraient accorder avec le nom de chrétien une vie mondaine , une vie sensuelle, une vie dissipée, une viecontradictoirement opposée à tout cela. Quoiqu'il en soit, mes chers auditeurs , grâce à la providence de notre Dieu, nous avons la consolation de trouver encore tout cela dans le malheureux siècle où nous vivons , puisque, malgré sa corruption , nous y trouvons des maisons religieuses dont la ferveur constante et unanime ne nous représente pas moins que le christianisme naissant ; des ordres dont l'éminente piété, dont la parfaite pauvreté, dont l'inviolable régularité, dont l'angélique pureté, dont l'exemplaire austérité seraient autant de miracles , si Dieu, par un autre miracle plus grand , ne les avait même rendus communs. Or, en les rendant communs , qu'a prétendu Dieu, sinon de nous découvrir le trésor dont je parle, qui est le vrai christianisme?
Hors de la religion , je le répète , ce trésor conçu de la sorte ne se trouve que rarement; et à prendre même le monde dans le sens de l'Écriture, il ne s'y trouve point du tout. Car tout ce qui est dans le monde est, 'ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux , ou orgueil de la vie ; et y chercher autre chose que ces trois sources infectées et empoisonnées du péché, c'est non-seulement ne pas connaître le monde , mais vouloir que saint Jean ne l'ait pas connu, quand il a dit sans exception : Omne quod est in mundo eoneupiscentia camis est, et eoneupiscentia ocuhrum, et superbia vit». (Joàn. , 2. ) Ne cherchons donc point dans ce qui s'appelle le monde, ces précieux caractères du christianisme dont je viens de faire le dénombrement. Ce serait chercher dans les ténèbres les plus épaisses la plus brillante lumière. Or, quel rapport y a-t-il entre l 'un et l'autre? Qusesocietasluciadtenebrasf (3. Cor., 6. ) Ne cherchons point la sagesse chrétienne dans cette vie molle dont les prétendus honnêtes gens du
SUB LE TRÉSOR CACHÉ DANS LA REU6I0N
monda ne 16 font pas méine un scrupule ; je dis plus, dont les dévots mémedu monde ne sont pas toujours ennemis. Espérer de !*y trouver, ce serait contredire le Saint-Esprit, et en appeler de Tarrét qu*il a prononcé : Non invenUur in terra iuavUer viventium; Non, ce renoncement à soi-même, ce crucifiement de la chair, cette mortification de Tesprit, qui est la vraie sagesse des élus, ne se trouvent point parmi ceux qui afifectent de mener une vie commode et aisée. Ne cherchons point l'esprit chrétien dans ces états du monde où l'ambition et la cupidité dominent. Si je voulais ici les parcourir tous, je vous y ferais voir tout le christianisme si défiguré, qu'à peine le distinguerait-on du paganisme, même corrompu. Laissons là le monde profane. Mais pour trouver le trésor que nous cherchons , entrons en esprit dans ces sanctuaires de la virginité, fermés pour le monde ; dans ces cloîtres consacrés à la retraite, et où les épouses de Jésus-Christ font leur demeure. Pour ne nous y méprendre pas, arrêtons-nous à ceux où l'esprit de Dieu paraît plus régner, à ceux dont nous savons mieux que l'esprit du monde est banni , à ceux où la règle est dans sa vigueur, à ceux dont l'éclatante sainteté, de notre propre aveu , nous édifie. Ne sortons point de celuici , connu pour être , sans contredit , en possession de tous ces avantages. C'est ici que nous découvrons le trésor évangélique ; et , sans le chercher plus loin, c'est ici que nous trouvons le christianisme, non point en spéculation ni en idée, mais en substance et en pratique.
En effet, mes chers auditeurs ( car il est important d'approfondir cette vérité) , en quoi consiste, à le bien entendre , ce christianisme , qui est par excellence le don de Dieu ? Dans des choses inconnues au monde, et qui pour les hommes du monde sont blutant de trésors cachés : je veux dire dans la béatitude de la pauvreté, dans la gloire de l'humilité, dans le goût et l'attrait de l'austérité. Voilà ce que le monde ne connaît pas , et à quoi , selon l'Évangile , se réduit néanmoins le royaume de Dieu que je vous prêche. Je m'explique : dans le monde on trouve des pauvres, mais qui s'estiment malheureux de l'être ; dans le monde on voit des hommes humiliés , mais qui ont en horreur l'humiliation; dans le monde, •on souffre, mais on est au désespoir de souffrir, et on fait toutes choses pour n'y souffrir pas. Or, rien ^de tout cela n'est le christianisme dont il est ici 'question : avant Jésus-Christ , il y avait des pauvres *sur la terre, comme il y en a encore, et en aussi grand nombre ; mais cette pauvreté n'était pas celle que le Fils de Dieu voulait établir parmi les hommes, ni par conséquent celle qui devait faire leur bonheur dans cette vie , et leur mérite pour parvenir à la vie étemelle. Car on ne trouvait sur la terre qu'une pauvreté forcée; et celle qu'y voulait établir Jésus-
Christ devait être une pauvreté volontaire , une pauvreté de cœur, une pauvreté désirée , choisie, embrassée par état et par profession. Or, il est évident que la pauvreté avec toutes ces conditions ne se trouve point dans le monde ; c'est dans la religion, dit saint Bernard, que se vérifie clairement et sensiblement ce divin paradoxe du Sauveur : Beatipaupères. ( Màtth., 5.) C'est là que par choix, et même par vœu , on se fait un bonheur de n'avoir rien, de ne posséder rien , de n'espérer rien ; là que se trouvent des pauvresévangéliques, héritiers du royaume céleste. Combien de fidèles se sont tenus heureux dans cette vue , de quitter tout et de se dépouiller de tout? Le monde les a traités de fous et d'insensés; mais une partie de leur béatitude a été d'être réputés fous et insensés dans l'opinion du monde , pourvu qu'ils eussent l'avantage d'être les imitateurs de la pauvreté du Dieu qu'ils adoraient. Le comble de leur bonheur a été d*être persuadés, comme Moïse, que la pauvreté de Jésus-Christ était pour eux un plus grand trésor que toutes les richesses de l'Egypte; et c'est ce qu'ils n'ont trouvé que dans la religion.
Il en est de même de la gloire de l'humilité. Autre paradoxe de l'Évangile : rien de plus commun dans le monde que l'humiliation; mais en même temps, rien dans le monde de plus rare que l'estime et l'amour de l'humiliation. Des mépris , des disgrâces , des rebuts, des traitements indignes à essuyer, mais tout cela accompagné de chagrins, de dépits, de murmures : voilà ce que produit le monde. Des hommes, par les révolutions de la fortune, abaissés et anéantis; mais jusque dans l'abaissement et l'anéantissement, des hommes orgueilleux et superbes: voilà de quoi le monde est rempli. Où se glorifie-t-on sincèrement d'être humilié ? Dans la religion ; où l'on n'a point d'autre ambition que de n'en point avoir, point d*autre prétention que de ne prétendre rien : où l'âme chrétienne, surtout dans la solennité de son sacrifice , peut dire encore mieux que David : J'ai choisi d'être la dernière dans la maison de mon Dieu, et le choix que j'en ai fuit est celui que j'accomplis aujourd'hui en me séparant du monde. Combien de grands, revêtus des honneurs du monde, se sont fait un honneur plus grand d'y renoncer, pour parvenir à cette gloire? combien de vierges distinguées par leur naissance ont méprisé les établissements du monde les plus capables de flatter l'amour-propre, pour être les épouses d'un Dieu humble, en prenant le voile sacré? voilà ce que j'appelle le trésor de l'Évangile.
Que trouve-t-on enfin dans le monde? vous le savez, des croix sans onction, des souffrances sans consolation , une pénitence et une austérité sans mérite ; et quel est le partage de ceux qui s'attachent au monde? l'esclavage et la servitude, un étemel assujettissement aux lois dures et tyrauni-
SUR LE TRESOR CACHÉ DANS LA RELIGION
ques du inonde, qu'ils subissent malgré eux et dans l*amertume de leur cœur. Rien de plus opposé au trésor dont je parle; car ce trésor, dit saint Bernard, est la joie qu*on a de souffrir et de se mortifier pour Dieu, la douceur dépenser, comme saint Paul, que Ton se captive et que Ton est dans les liens pour Jésus-Christ; le gollt que Ton trouve à porter son joug; les consolations intérieures de la pénitence volontairement préférée aux plaisirs des sens; la paix de Fâme dans une vie austère , soutenue constamment et avec ferveur. Or où tout cela se rencontre-t-il , si ce n*est dans la religion?
Confiteor (ibi, Pater y Domine cœli et terrx, quia abscondisti haeca sapientibus etprudentibus , et revelasti eaparvulis( Matth. , 1 1 ) : Je vous bénis , ô mon Dieu ! Seigneur du ciel et de la terre , je vous bénis d'avoir caché ces choses aux sages et aux prudents du siècle, et de les avoir révélées aux simples et aux petits ; je vous rends grâces de m*avoir choisi , tout indigne que je suis , pourm'associer au nombre de ces âmes prédestinées. J*ai connu par là ce qui devait être mon unique trésor, et il ne tient qu'à moi de le posséder, et d'en jouir en demeurant ferme, et en me sanctifiant dans la vocation religieuse. Si vous étiez assez heureux, hommes du siècle , pour entrer dans ces sentiments , on pourrait dire que vous auriez trouvé le trésor évangélique. Mais qu'arrive-t-il ? De deux choses Tune; ou qu'ayant des cœurs endurcis, vous ne goûtez pas ces pensées; ou que ces pensées, par la dissipation du monde, s'effacent bientôt de vos esprits. Car pour trouver le christianisme , il ne suffit pas de savoir tout cela et de le penser; il faut en être pénétré et efficacement persuadé. Or ces pensées, à la vue même de cette cérémonie qui vous assemble ici, ne font communément sur vous qu'une impression superficielle, qui ne va pas jusqu'à la persuasion, et qui va bien moins encore jusqu'à la conversion. Avouons-le toutefois, malgré l'iniquité du siècle, lî y a encore dans le monde de vrais chrétiens , qui , par une grâce spéciale, y trouvent le royaume de Dieu. Ne leur disputons point cet avantage; mais ajoutons pour leur instruction , que ce royaume de Dieu , que ce christianisme est exposé pour eux I dans le monde à mille dangers , dont on se préserve ( aus^i heureusement que saintement dans l'état ! religieux : c'est le sujet de la seconde partie.
S'assurer un trésor, quand on Ta trouvé, c'est à quoi nous porte le premier instinct de la cupidité; et lorsqu'il s'agit d'un trésor de biens spirituels, c'est à quoi le zèle de la charité , que nous nous devons à nous-méme, doit premièrement et soigneusement pourvoir. Car malheur à nous qui sommes, en qualité de chrétiens, les enfants de la lumière,
si nous avions là-dessus moins de prudence que les enfants du siècle ! Ten conviens, mes chers auditeurs» le christianisme où Dieu nous a appelés, est pour nous un trésor de grâces. Mais par une fatalité qu'il ne suffit pas de déplorer, si nous n'avons soin de nous en garantir, ce trésor de grâces, selon les caractères différents de ceux qui le trouvent , ou qui prétendent l'avoir trouvé , est exposé dans le monde à trois grands dangers : car pour les âmes vaines et dissipées , il est exposé à la corruption du monde ; pour les âmes faibles , quoique d'ailleurs touchées de Dieu, il est expose à la crainte des railleries et des persécutions du monde; et le dirai-je? pour les âmes même parfaites, il est exposé à la vanité, qui est lepernicieuxécueil de toutes les vertus du monde. Trois dangers dont l'homme chrétien doit mettre à couvert sa religion , qui est son trésor , trois dangers qu'il n'évitera jamais qu'en se séparant du monde , non-seulement d'esprit et de cœur, mais, autant qu*il est nécessaire et que sa condition le peut permettre, de commerce et de société ; et trois dangers contre lesquels la profession religieuse est un préservatif comme infaillible, puisqu'il est vrai, selon la remarque de saint Bernard , que dans l'état religieux on pratique le christianisme aisément, librement et sûrement : aisément, sans être dans la nécessité de combattre toujours les maximes du monde corrompu; librement , sans être sujet à la censure du monde, ennemi et persécuteur de la piété ; sûrement» sans craindre l'ostentation et sans avoir à se défendre de l'orgueil secret , qui est la tentation ordinaire du monde, même le plus régulier. Appliquezvous, chrétiens , et pendant que je vous fais voir les avantages de ceux qui renoncent au monde pour suivre Jésus-Christ, concevez bien l'obligation où vous êtes de vous tenir en garde contre le monde, si vous y voulez conserver cet inestimable trésor du christianisme , dont la possession vous doit être plus chère que la vie.
Il faut pour cela se préserver de la corruption du monde. Première vérité, dont la pratique est un des plus sûrs moyens du salut. Car, comme raisonnait saint Chr}'SOStâme , il n'est point nécessaire d*ftre né vicieux, ni d'avoir un mauvais fonds d'esprit ou de naturel , pour être exposé dans le monde à rah* contagieux que l'on y respire. Pour peu qu'on manque de vigilance et d'attention sur soi-même, avec de bonnes inchnations, avec de bons principes et une bonne éducation , avec de bonnes intentions même , on se perd dans le monde , et on s'y corrompt; il suffit d'y être dissipé, pour être en danger de s'y perdre. Et en effet , cessez d'y marcher avec cette circonspection que demande Tapêtre , et qui doit aller jusqu'au tremblement, dès là l'esprit du monde s'empare de vous , dès là vous en prenez les impressions , dès là, par uo progrès presque insensible, de chré-
SUR LE TRÉSOR CXCEÉ DANS LA RELIGION
tien que vous étiez, vous devenez mondain et vous vous pervertissez , sinon par les mœurs et par les actions , au moins par les sentiments. Qui me donnera , s'écriait David , en vue d'une si dangereuse corruption , qui me donnera les ailes de la colombe , afin que je prenne mon vol et que je cherche en m'élevantuu air plus épuré? Quis dabit mihi pennas sicut columbœ , et volabo et requiescam, {Ps, 54.) Ah! Seigneur, ajoutait ce saint roi , vous m'en avez appris le secret : c'est de me séparer du monde, et de me renfermer dans une sainte retraite , où , dégagé des objets créés , et occupé de vous , j*éloigne de moi tout ce qui pourrait altérer l'innocence de mon âme, et donner quelque atteinte à mon cœur : Ecceelongavi/ugiensetniansiinsoUtudlne. (Ibid. ) Or voilà , mes chers auditeurs , ce que fait l'âme religieuse : convaincue qu'elle est de la malignité du monde, et persuadée de sa propre fragilité; simple comme la colombe, mais, dans sa simplicité même, prudente comme le serpent , elle se sauve en fuyant et en s'éloignant : Ecce elongavifugiens. Elle fuit le monde , tandis que vous avez la présomption , je ne dis pas d'y demeurer, mais de vous y plaire, de vous y aimer, de vous y intriguer, de vous y pousser, et malgré tout cela de vous y croire en sûreté ; elle s'en éloigne, tandisque vous y entretenez des liaisons et des habitudes où succomberait la vertu des saints et même la vertu des anges. Dépositaire, comme chrétienne, du don de la ifoi, qui est le trésor que Dieu lui a confié , pour ne pas risquer ce trésor, elle le renferme, et elle se renferme avee lui dans la solitude qu'elle a choisie pour sa demeure : Et mansi in solitudine. Voilà le parti que laprudence du salut lui fait embrasser; et si vous agissez comme elle par l'esprit de Dieu, malgré les prétendus engagements de vos conditions , voilà en quoi , par proportion, chacun de vous doit l'imiter. Donnons plus de jour à cette pensée.
Le monde, dans son désordre même, ou plutôt par la raison même de son désordre, a ses maximes et ses lois essentiellement opposées à celles de Dieu. Cependant, parce qu'on est du monde, on croît i^ pouvoir pas se dispenser d'obéir à ces lois ; et ce qui est encore bien plus déplorable, d'y accommoder jusqu'à sa religion. [Ces lois du monde se trouvent confirmées par des usages qui sont autant d*abus , autorisées par des exemples qui sont autant de scandales , fortifiées par des occasions qui sont autant de tentations et de tentations les plus violentes. Mais parce qu'on est du monde , on se fait malheureusement un point de sagesse de vivre selon ces usages, une nécessité de se conformer à ces exemples, un capital intérêt de rechercher ces occasions : faut-il s'étonner si la corruption qui s'ensuit de là est un mal universel? Je sais que qui en use de la sorte n'est plus chrétien que de nom ; et
je sais que la première loi du christianisme est de contre dire les lois du monde, d'aller contre le torrent des coutumesdu monde , d'être pour cela, s'il le faut, singulier dans le monde; afin de pouvoir dire comme David : Singulariler sum ego donec tranx eam, {Ps. 140.) Mais qui le fait, et où est l'âme assez heureuse pour être dans ces dispositions? C'est vous , digne épouse de Jésus-Christ, qui , renonçant au monde, allez pour jamais vous engager dans un état de vie , où ces dispositions , quoique héroïques , vous deviendront comme naturelles : dans un état où l'Évangile est la seule règle que vous aurez à observer; ou vous n'aurez qu'à suivre la coutume pour marcher dans la voie de Dieu, et pour vous sanctifier; où il ne se présentera à vos yeux que des objets qui vous détermineront a faire le bien ; où , parl'éloignementdes occasions, vous vous trouverez dans une espèce d'impuissance de faire le mal ; où nul scandale ne vous troublera, où nulle fausse maxime ne vous séduira, où les exemples vous soutiendront, où les conversations vous édifieront. N'aije donc pas raison de conclure que par là vous vous assurez ce précieux trésor de la grâce qui vous fait chrétienne?
Ce n'est pas tout : dans le monde , les choses même indifférentes de leur nature , par une maligne qualité que leur communique le monde, corrompent leoœur de l'homme. Car, commeja très-bien observé saint Chrysostôme, on se perd dans le monde par les richesses, et on s'y perd par la pauvreté; l'élévation y fait naître l'orgueil, et l'humiliation y jette dans le désespoir; on y abuse de la santé, en la faisant servir à ses plaisirs , et l'infirmité y est un prétexte pour vivre dans l'impénitence ; mais rien de semblable dans la religion : pourquoi ? parce que la religion, par une grâce qui lui est propre, fait de ces choses indifférentes autant de moyens efficaces pour arriver à sa fin. C'est dans la religion que tout contriDue au salut et au bien des élus du Seigneur ; c'est là que l'on se sanctifie par les richesses en les sacrifiant à Dieu , et par la pauvreté en l'embrassant et la professant pour Dieu ; là que les exercices humiliants servent de fond aux plus sublimes vertus, et que les honneurs dont on se dépouUle , rendent l'humilité plus méritoire; là que l'on immole sa santé à l'austérité d'une règle, et que l'on se perfectionne par la maladie, en s'accoutumant et en apprenant chaque jour à mourir ; car voilà les véritables et incontestables privilèges de la vie religieuse : et de là quelle assurance pour y conserver purement et inviolablement l'esprit chrétien ! Il y a plus encore . dans les devoirs même les plus légitimes, les chrétiens du siècle trouvent des pièges et des embûches que leur dresse l'ennemi de leur salut. Combien de pères et de mères réprouvés dans le christianisme par l'amour désordonné qu'ils ont eu
SUR LE TRÉSOR CACHÉ DANS LA RELIGION
pour leurs enfants? combien de femmes chargées de crimes devant Dieu par la complaisance sans bornes et rattachement aveugle qu'elles ont eu pour leurs maris? II n'y a que vous, ô mon Dieu, qui sachiez jusqu'où s'étend cette corruption du monde. Mais c'est encore par là , mes chères sœurs , que nous devons , vous et moi , estloner la grâce de notre vocation , puisqu'en nous retirant du monde elle nous délivre pour jamais de ces devoirs qui , quoique justes; n'auraient pas laissé de nous partager entre Dieu et la créature Une épouse du sircle , dit saint Paul , est occupée et le doit être du soin de plaire à son époux : devoir saint, mais, tout saint qu'il est , joint souvent au danger de déplaire à Dieu. Celle qui s'attache au Seigneur, n'a que le Seigneur à qui plaire. Ainsi elle n'est point divisée, et toutes ses obligations se trouvant réunies dansune seule dont Dieu est l'objet, elle marche avec une sainte conflance, parce qu'elle n'a plus même besoin de tant de discernement , ni pour modérer ses affections , ni pour régler ses actions. Ses affections , du moment qu'elles ont Dieu pour terme, ne sont plus capables d'excès, et ses actions sont plus que sufûsamment réglées par l'état auquel elle se flxe : la voilà donc , et le christianisme avec elle, à couvert du monde corrompu. Allons plus avant.
On voit dans le monde, quoique corrompu , des âmes bien intentionnées, des âmes touchées de leurs devoirs , et qui voudraient de bonne foi chercher le royaume de Dieu ; mais elles sont faibles , et un des effets de leur faiblesse est de ne pouvoir soutenir la censure d'un certain monde libertin et ennemi de la piété; elles n'osent se déclarer chrétiennes , parce qu'elles craignent de passer pour dévotes et d'avoir à essuyer la raillerie; d'être traitées [ou d'hypocrites, ou de petits -esprits : lâches esclaves du respect humain , qui semblent n'avoir de religion qu'autant qu'il plaît au monde qu'elles en aient. N'est-ce pas là, mes chers auditeurs, un des scandales du christianisme dont vous avez le plus à vous garantir? car ce n'est pas assez pour le salut, d'être chrétiens, il faut le paraître, il ne faut pas rougir de l'être, il faut faire voir qu'on l'est , il faut pour cela mépriser le monde et ses jugements, et être persuadé que sans cela l'on ne doit attendre de Dieu qu'une affreuse malédiction : Quinte embuer it^ huncFiUus hominis ervbescet. (Lrc, 9.) Mais qu'y a-t-il de plus rare dans le siècle où nous vivons , que ces âmes libres et affranchies de la servitude du monde ? Dans la profession religieuse, nul pareil danger : on n'y craint ni le monde, ni la censure du monde ; on y sert Dieu sans être contredit des hommes , on y est chrétien en liberté, on n'y rougit point de souffrir une injure sans se venger, on y est humble et patient sans être accusé de bassesse de cœur. La censure même du monde y est une espèce de
secours pour la pratique du christianisme : pourquoi? parce que nous voyons que le monde, au moins équitable en ceci , ne censure les religieux que quand ils viennent à oublier ce qu'ils sont, et ne les honore que quand ils sont parfaitement ce qu'ils doivent être : autant qu'il a de malignité pour critiquer et railler ceux qui, demeurant dans le monde, y veulent être exactement et régulièrement chrétiens, autant a-t-il de mépris pour ceux qui, ayant quitté le monde, voudraient encore être mondains. Du moment que nous sommes religieux , le monde, mes chères sœurs, tout monde qu'il est, exfge de nous une vie exemplaire et irréprochable ; le monde, tout perverti qu'il est, ne nous estime qu'à proportion qu'il nous croit saints, et il n*a de respect pour nous qu'autant que nous lui paraissons avoir d'éloignement pour lui. Peut-on se trouver selon Dieu dans une situation plus avantageuse?
Enfin, pour les âmes même parfaites , le christianisme est encore exposé dans le monde : et à quoi ? aux louanges, aux applaudissements, à la vanité, ennemis souvent plus dangereux que toutes les persécutions du monde; mais où se sauve-t-on de leurs attaques ? Dans la religion , où , par une protection particulière de Dieu, ils n'ont presque point d'entrée : car, comme disait saint Bernard , prouvant cette vérité par une opposition sensible et convaincante , qu'un chrétien engagé dans le monde fasse la moindre partie de ce que font communément les religieux, on l'admiïre et on le canonise ; au lieu que les religieux n'en reçoivent nul éloge, parce qu'on suppose qu'ils ne font que ce qu'ils doivent. Or voilà, mes frères, reprenait saint Bernard, ce que nous avons gagné en quittant le monde , de n'être pas estimés saints avant que nous le soyons, ni même quand nous le sommes. Un religieux tiède , en pratiquant ce qu'il pratique , serait , malgré sa tiédeur, regardé dans le monde comme un chrétien parfait; et un chrétien dans le monde censé parfait , avec sa prétendue perfection , à peine serait-il supporté dans la religion. D'où vient cela? c'est que dans la religion, bien de la régularité, bien de l'humilité, bien de la piété, n'est presque compté pour rien; au lieu que dans le monde, peu, et souvent rien, est compté pour beaucoup. Combien d'âmes pures et élevées segâtent tous les jours dans le monde , par la complaisance secrète qu'elles ont pour elle-mêmes , et par le faux encens que le monde donne à leur vertu ? Sans parler de celles qui ne sont dévotes que par ostentation , et qui par là ne le sont pas , combien en voit-on que la dévotion , sans qu'elles s'en aperçoivent , rend au moins intérieurement vaines et présomptueuses? Combien de pécheresses converties se sont laissé éblouir de l'éclat même de leur conversion , et en ont ainsi perdu le fruit? Car il ne sufût pas, dit un grand pape, d'être en garde contre les tentationi
SUR LE TRÉSOB GACHE DANS LA RELIGION
grossières du démon, si Ton Q*a encore soin de se j^réserver du poison subtil de la louange et de Testime des hommes : Quia studium cœlestisde$iderii a malignU spiritibuscustodire n€ntuffcU,quihoc ab humanUlaudibus non abscondU. ( GmBO.) Dans la religion, grâces au Seigneur, il n*y a point de tels risques à courir : on y est régulier sans distinction, humble sans singularité, mortifié et austère sans éclat; la vie par&ite y est une vie commune , et par conséquent à Tabri de la fausse et de la vraie louange. Quelque progrès que vous y fassiez dans les vertus chrétiennes et religieuses , on n'y pense point à vous, on n'y parle point de vous : Dieu seul et votre conscience y sont les approbateurs de votre conduite. Tout ce que vous y amassez de mérites est caché, et comme absorbé dans <la masse des mérites infinis de la communauté dont TOUS êtes membres : circonstance, mes chères sœurs, qui seule suffirait pour me faire estimer ma condition , et pour m*en faire goûter le bonheur. Le christianisme y est en assurance ; et par un troisième avantage , il y est prisé ce qu'il vaut , et l'âme religieuse donne tout pour le posséder. Encore un moment de réflexion pour cette dernière partie.