‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 3 sur 352 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

' C'est une des Illusions du siècle les plus ordinaires , de vouloir être chrétien et de croire le pouvoir être sans qu'il en coûte rien à la nature et à l'amourpropre : et quoique l'Évangile nous prêche qu'il faut tout quitter et se renoncer soi-même, pour parvenir à cette grâce que j'appelle le trésor du christianisme , quoique saint Paul proteste qu'il s'estime heureux de tout perdre pourvu qu'il gagne Jésus- Christ, Pr opter quem omnia detrimentumfeci ut Christum lucrifaciam {Philqfp., 8); par un secret bien surprenant qu'a trouvé le monde, mais que les saints n'ont point connu, on se flatte de pouvoir gagner Jésus-Christ en ne perdant rien, et de pouvoir le posséder en retenant tout, je dis tout ce qu'il faut au moins être prêt à sacrifier pour acquérir un si grand bien. En un mot, on vit dans cette erreur, et Ton y vit tranquillement , que pour ! être chrétien îl n'est pas nécessaire de se détruire et de s'anéantir; qu'on le peut être à des conditions plus supportables et plus proportionnées à notre faiblesse, c'est-à-dire qu'on le peut être en goûtant les douceurs de la vie , en les recherchant et en se les procurant; qu'on le peut être en faisant éternellement sa volonté et suivant sans contrainte et sans gêne le mouvement de ses désirs ; qu'on le peut être en travaillant à s'élever, en «'efforçant de s'enrichir, en donnant à son ambition toute l'étendue que les lois du monde lui accordent ; qu'on le peut être, enfin, sans se dépouiller pour cela de soi-même , ni en venir à ce renoncement dont on ne

laisse pas, parce qu'on est chrétien, de reconnaître en spéculation la nécessité, mais dont on sait bien , parce qu'on est sage et prudent selon la chair « se défendre dans la pratique. Car voilà, mes chers auditeurs, le raffinement de la dévotion chimérique dont le monde se pare : on veut avoir la gloire du christianisme, mais on ne lêut pas en avoir la peine ; on en veut avoir le mérite , mais on ne veut pas en porter le joug; on veut en être quitte pour des paroles, pour des maximes, pour des sentiments, sans passer jamais jusqu'aux œuvres. Tel est l'abus dont je gémis, et qui excite tout mon zèle.

Mais n'ai-je pas en même temps de quoi me consoler, quand je considère que Dieu, pour la condamnation de cet abus , suscite actuellement dans son Église des âmes ferventes, des âmes remplies de son esprit, des âmes touchées de la grâce de leur vocation, qui, par un vœu particulier, se consacrant à lui et faisant divorce avec le monde', achètent le mérite et la gloire d'être parfaitement chrétiennes aux dépens de tout ce qu'il en peut coûter à des créatures mortelles? n'ai-je pas de quoi bénir Dieu , quand je les vois , non contentes de quitter leurs biens, leurs prétentions, leurs droits, se quitter elles-mêmes sans réserve , se priver de leur liberté, s'interdire les plaisirs les plus innocents, se Hvrer comme des victimes? et pourquoi? pour donner une preuve authentique à Dieu et aux hommes, qu'elles savent estimer le christianisme et le faire valoir ce qu'il vaut ; quand je les vois , dis- je, pénétrées d'une sainte joie, et que je les entends protester, aussi bien que l'apôtre des gentils, Omnia detrimentumjeciy et arbUror ut stercora, ut Christwn iuorifàciam ; Oui, tout cela nous a semblé une heureuse perte, et nous avons regardé comme de la boue tout ce que le monde nous pouvait promettre, en comparaison du bonheur dont nous jouissons par la profession religieuse , d'être tout à Jésus-Christ comme il est tout à nous ; quand . j'en ai devant les yeux un exemple aussi éclatant que celui de cette illustre vierge, n'ai-je pas, encore une fois, de quoi rendre à Dieu d'immortelles actions de grâces , d'avoir confondu par là l'infidélité et l'aveuglement des mondains? Reprenons, s'il vous plaît, et suivez-moi.

On se fait honneur dans le monde de pratiquer le christianisme, et l'on croit en e£fet l'y pratiquer. J'en conviens, si vous le voulez : mais avouons aussi que le christianisme est aujourd'hui pratiqué dans le monde d'une manière dont on devrait rougir, et dont on rougirait), pour peu qu'on eût de bonne foi, bien loin de s'en faire honneur. Jamais, dans le monde prétendu chrétien , tant de zèle pour la voie étroite , jamais tant de démonstrations de réforme, jamais, en apparence, tant d'ardeur pour la sévérité de la morale et pour la pureté de Fancienne

SUR LE TRÉSOR CACHÉ DANS LA REUGION

disdplîne; mais au milieu de tout cela, jamais tant f amour-propre, jamais tant de recherche de soimême, jamais, à proportion des conditions , tant de mollesse, ou du moins tant d*attention à être abondamment pourvu de tout et à ne manquer de rien. Or, avec cela, il est aisé d'être chrétien; avec cela Ton ne sent point la pesanteur de ce fardeau du christianisme et de ce poids du baptême dont pariait Tertullien; avec cela on n'en est ni fatigué, ni surchargé. Mais où est-ce qu'il se fait sentir ? disons-le hardiment, et parce qu'il est vrai , et parce qu'il est utile de le dire : où il se fait sentir, ce poids , c'est dans les communautés religieuses , où les exercices d'une vie réglée, où les jeûnes, où les veilles, où le silence, où la pauvreté, où l'assiduité aux ofGces divins , sont une pénitence sans interruption , qu'il faut avoir éprouvée pour en bien juger. Car c'est là que, par choix et par état, l'on porte ce qu'il y a de plus pesant dans le christianisme ; et c'est là que l'âme chrétienne dit à Dieu avec la même confiance que David : Propter verba labiorum tuorum ego custodioi vins duras {Ps, 16); Pour vous. Seigneur, et pour le respect de votre loi, je marche dans des voies dures et pénibles. Le monde a lui-même des voies dures et pénibles, mais on y marche, parce qu'on est dominé par ses passions , parce qu'on est esclave de son ambition , parce qu'on est livré au démon de l'avarice, et c'est ainsi que l'on porte le poids du monde; au lieu qu'on suit les voies dures et pénibles de la religion, parce qu'on veut s'attacher exactement aux paroles de Jésus-Christ et à ses conseils , Propter verba labiorum tuorum; et c'est ce que nous pouvons appeler la perfection ou le comble du poids du baptême : Pondus baptismi, (Tebtull.) Aussi est-ce par là, mes chers auditeurs, qu'on achète le trésor du royaume de Dieu. Mais écoutez oe que j'ajoute.

Dans le monde on professe le christianisme , mais en même temps on fait dans le monde sa volonté : et, par un abus que le monde remarque bien luimême, et dont il est quelquefois peu édiOé, ceux qui dans le monde se piquent le plus d'être chrétiens et de le paraître, j'entends certains dévots, sont souvent ceux en qui la propre volonté règne davantage ; ceux qui y sont plus attachés et qui s'en départent le moins. Or, pourvu que l'on fasse sa volonté , rien ne coûte; et il n'y a ni excès de ferveur, ni pratique de pénitence , ni régularité de vie qu'on ne soutienne avec plaisir, tandis qu'on le veut, et qu'on se pique de le vouloir. Car cette volonté, du moment qu'elle est libre et qu'elle prédomine , tient lieu de tout , et adoucit la plus rigoureuse austérité. De là combien d'illusions dans la plupart des vertus du monde? Il n'en est pas de même de la religion : on y jeûne, on y veille, on y prie ; mais en tout cela on y fait

la volonté d'autrui, et jamais la sienne. Or voilà le grand sacrifice dont l'homme avec raison se glorifierait, s'il pouvait jamais avoir droit de se glorifier devant Dieu : cette obéissance à laquelle il se voue, cette dépendance d'une volonté étrangère à laquelle il se rend sujet, cette loi qu'il s'impose de ne pouvoir plus disposer de soi-même, de n'être plus le maître de ses actions, de vivre dans un âge parfait comme un pupille qui ne doit jamais être émancipé, et qui, par un effet merveilleux de la vocation qu'il a embrassée, n'est libre que pour ne l'être plus, n'a de volonté que pour n'en avoir plus , n'use de sa raison et de ses lumières que pour n'en user plus. Voilà ce qui fait l'essentiel mérite de l'homme , et où il faut qu'il en vienne , afin qu'on puisse dire de lui : Fendit universa quœ habet. Car tout le reste sans cela est peu, et cela seul, sans tout le reste, est d'un prix infini. Or il n'y a que l'âme religieuse qui soit chrétienne à cette condition. Finissons, et voici ce qui doit achever de confondre le monde, en consolant ceux qui ont le courage et le zèle de le quitter . Qu'en coûte-t-il à la plupart des chrétiens du siècle, pour mériter l'honneur qu'ils ont d'être, en qualité de chrétiens, incorporés à Jésus-Christ? Oseraient-ils dire qu'ils fassent pour cela aucun effort dont le christianisme leur soit proprement et purement redevable? Je parle de ceux dont le monde même vante si hautement la vertu et la probité ; de ceux qui, dans l'opinion du monde, passent communément pour gens d'honneur ; de ceux qui lui paraissent irréprochables : que leur en coûte-t-il pour être chrétiens? Ils renoncent à toute injustice : les païens, disait le Sauveur, n'en font-ils pas autant? Ils s'abstiennent des plaisirs impurs : les sages de la gentilité ne s'en sont-ils pas abstenus ? Ils ont de la modération dans leurs passions , de la règle dans leurs actions, de l'équité dans leurs jugements, de la sincérité dans leurs paroles : la raison, indépendamment du christianisme , ne leur enseigne-t-elle pas tout cela? C'est dans la profession religieuse que , pour se rendre digne de Jésus-Christ , on enchérit sur les vertus païennes; et comment? en se dégradant, pour ainsi dire, soi-même, et se réduisant, selon la doctrine de l'apôtre, à l'état des enfants. Car voilà ce que les païens n'ont jamais fait, et n'ont jamais eu la pensée de faire. Ilsjetaient dans la mer l'or et l'argent; mais ils demeuraient pleins d'eux-mêmes, dit saint Jérême , et ils n'estimaient pas assez cette sagesse mondaine , dont ils se déclaraient les sectateurs, pour l'acheter au prix d'une vie obscure et humiliée. Voilà ce que ne font point encore les chrétiens engagés dans le monde. Ils seront réguliers , ils seront pieux , ils seront mortifiés , ils donneront tout, mais en se réservant toujours leur volonté propre, et n'allant jamais jusqu'à cette pleine abnégation qui est le parfait christianisme et

SUR LE CHOIX MUTUEL DE DIEU

le point capital du sacrifice de Tâme religieuse : Rendit universa gux habet, et émit.

G*est ici, mes chers auditeurs , si le temps me le permettait, que je vous ferais remarquer en passant Terreur et la mauvaise foi de Thérésiarque Luther, qui , pour colorer son libertinage et justifier son apostasie, affecta d*exalter les vœux du baptême, dans le dessein de décrier les fœax de la religion ; comme si les vœux de la religion n'ajoutaient rien à la sainteté du baptême, et qu'en effet un simple chrétien donnât autant à Dieu qu'un religieux. Erreur que toute la théologie condamne comme également opposée à la raison et à la foi. Car ces saintes filles que vous voyez, en se dévouant à Jésus-Christ, lui ont fait, par leur profession, des sacrifices que nul de vous ne lui a faits en vertu de son baptême. Elles pouvaient être riches et bien pourvues, et elles se sont rendues pauvres; elles pouvaient être libres, et elles ont choisi de se captiver sous le joug d'une obéissance éternelle; elles pouvaient goûter lesplaisirs légitimes et permis , et elles ont embrassé la croix. Il leur en a donc bien pluscoûté qu'à vous pour être ce qu'elles sont , puisque , tout chrétiens que vous êtes, vous n'avez jamais prétendu faire ce qu'elles font. Vous êtes puissants dans le monde, disait saint Paul aux Corinthiens déjà convertis à la foi, mais qui pour cela n'avaient pas renoncé aux avantages des conditions où Dieu les avait fait naître; vous êtes puissants dans le monde, et nous qui avons tout quitté pour Jésus-Girist , nous sommes faibles, sans crédit et sans autorité : Nos infirmi, vos autem fortes. (1. Cor., 4.) On vous honore|, et on nous compte pour rien : f^osnobiles, nos auiem ignobiles. (Ibid.) Vous êtes considérés et respectés, pendant que l'on nous regarde comme le rebut des hommes : Tanquam purgamentu htQUS mundi/acti sumus. (Ibid.) Or c'est ce que les vrais religieux pourraient bien s'appliquer, en se comparant avec les chrétiens de ce siècle. Mais du reste , à l'exemple de saint Paul , je vous dis tout ceci , mes cbers auditeurs, non pas pour vous faire d'inutiles reproches. Non ut confundam vos (Ibid. ); mais pour vous avertir, comme mes cbers frères , d*un de vos plus essentiels devoirs : Sed, utfiUos meos charissimosy nioneo (Ibid.); c'est-à*dire, pour vous faire connaître le mérite de la vocation chrétienne , pour vous apprendre ce qu'elle vaut, combien vous la devez priser, et à quoi il faut que vous soyez déterminés lorsqu'il s'agit de marquer à Dieu jusques à quel point vous savez estimer ce trésor. Car enfin ces épouses de Jésus-Christ, dont la ferveur vous édifie , ne servent pas un autre Dieu que vous, ne croient pas un autre évangile que vous, n'attendent pas une autre gloire que vous. Si elles l'achètent plus cher que vous, c'est c« qui vous doit faire trembler, puisqu'il est certain que quoi qu'elles

donnent pour l'avoir, elles ne donnent rien de trop, et que le royaume du ciel , prisé dans sa juste valeur, vaut encore bien au delà. Que devez-vous donc conclure de leur exemple , sinon que jusqu'à présent vous n'avez pas connu le don de Dieu? Ah! Seigneur, devez-vous dire, je me flattais d'être chrétien, et je ne l'étais pas ; mais aujourd'hui j'apprends à le devenir. Si vous êtes , mon cher auditeur, dans ces dispositions , c'est, pour vous , avoir trouvé le trésor de l'Évangile, et c'est le fruit que vous devez remporter de cette cérémonie. Vous, vierge fidèle, achevez ce que vous avez commencé. Présentezvous avec confiance à l'autel où votre Dieu vous attend. Prononcez sans peine ces vœux qui vous engageront éternellement et irrévocablement à lui. Quoi que vous lui donniez, il vous le rendra au centuple et en cette vie et en l'autre , où nous conduise, etc.

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