GOUVERNEMENT RELIGIEUX
loi platt, ayant toujours des prétextes, et se prévalant de tout pour excuser sa dissipation et son dérangement perpétuel ? Pour peu qu'elle raisonne et qu'elle rentre en elle-même, ne sera-t-elle pas forcée de se taire? ou si malgré tout cela elle venait à s'expliquer et à se plaindre des relâchements qu'elle aperçoit et des fautes qui se commettent, ne serait-on pas tenté de lui alléguer ce proverbe cité par Jésus-Christ dans l'Évangile de saint Luc : Médecin, guérissez-vous vous-même, (;Lug. , 4.) II. Vigilance. Tout supérieur est responsable de «eux que Dieu a mis sous son obéissance. Par conléquent il doit veiller sur eux : un père sur sa famille, un pasteur sur son troupeau , et vous sur votre maison. Devoir que vous ne pouvez négliger sans une offense très-griève : car c'est de là que dépend , ou le soutien, ou la ruine d'une communauté. Un tel intérêt n'est-il pas assez grand pour engager la conscience, et ne devez- vous pas trembler en y pensant? Ce n'est pas mon dessein de vous troubler par de vaines frayeurs ; mais , en vérité, bien des supérieures vivent là-dessus dans une ■écurité pire que tous les scrupules et toutes les frayeurs que je vous donnerais. Elles sont dans leur place comme ces idoles que nous dépeint le prophète, au psaume cent treizième. On leur présente de l'encens; mais du reste elles ont des, yeux et ne voient point , eUes ont des oreilles est n'entendent point, elles ont des mains et n'agissent point, elles ont des pieds et ne marchent point. C'est-à-dire qu'ennemies de tout soin et de toutes peines , elles n'entrent presque en rien , elles ne s'informent de rien, elles ne prennent garde à rien. Leur unique vue est de couler en repos le temps de leur supériorité : pourvu qu'on ne les importune point et qo*on les laisse en repos , elles sont contentes. Mais cependant tout le temporel d'une maison est mal administré et se dissipe : mais cependant mille usages s'introduisent , et chacune se donne des libertés qui passent en coutume et qui sont de véritables abus ; mais cependant les anciens règlements 6'abolissent , la discipline domestique se renverse, le recueillement se perd, la ferveur se refroidit; plus de zèle pour le service de Dieu , plus de silence , plus de retenue, plus d'oraison; et plaise au ciel que d'autres désordres ne succèdent pas à ceux-ci , et que l'abomination de désolation ne s'établisse pas dans le lieu saint!
Or, rien de tout cela ne retombera-t-il sur la supérieure , et sera-t-elle dûment justiGée devant Dieu , quand elle dira : Seigneur, je n'en étais pas instruite? Non, elle ne Tétait pas , mais parce qu'elle ne voulait pas l'être , ou qu'elle ne le voulait pas bien; mais parce qu'elle se souciait peu de l'être; mais parce qu'elle ne prenait pas les mesures raisonnables pour rêtre. Quel poids aura-t-elle donc à
porter; et n'est-ll pas à craindre qu'elle n'en soit accablée! Gardez-vous au reste de donner dans une extrémité tout opposée, et apprenez à distinguer la vigilance , qui est une vertu , et l'inquiétude , qui est une faiblesse. Rendez-vous attentive et vigilante ; c'est ce que je vous demande ; mais je n'entends point que vous soyez de ces supérieures timides et trop recherchantes , qui prennent ombrage de tout et que tout alarme. Esprits défiants et soupçonneux. Leurs vivacités , leurs mouvements, leurs agitations continuelles, les fotiguent beaucoup, quoiqu'assez inutilement, et par là même elles ne fatiguent pas moins une communauté, composée de très-bons sujets, qui n'ont pas besoin d'une inspection si scrupuleuse et si incommode. Il y a de la modération en toutes choses , et des bornes où il faut se contenir.
III. Charité. Que ne puis-je vous l'inspirer dans ]a perfection que vous devez l'avoir, ou puissiezvous travailler solidement à l'acquérir, et la mettre partout en œuvre! Remarquez, s'il vous plaît , ce que je dis : dans toute la perfection que vous devez l'avoir. Et en effet , cette charité commune et fraternelle que nous nous devons les uns aux autres en qualité de chrétiens, ne suffit pas à une supérieure au regard de ses filles; mais puisque ce sont ses filles en Jésus-Christ, elle leur doit une charité de mère : je veux dire qu'elle leur doit une charité tendre pour compatir à leurs infirmités , une charité bienfaisante pour leur faire tous les plaisirs et leur procurer tous les soulagements conformes à leur état; une charité affable et prévenante pour leur ouvrir le cœur, et leur donner la confiance de lui exposer leurs sentiments ; une charité douce et patiente pour les écouter à toutes les heures et ne les rebuter jamais, malgré Tennul que quelques-unes peuvent lui causer : une charité universelle qui les embrase toutes en Notre-Seigneur, sans distinction et sans prédilection. De cette sorte, vous aurez dans votre gouvernement la plus solide et la plus sensible consolation que puisse désirer une supérieure, qui est de voir ses filles venir à elle avec confiance , lui obéir par amour et non par crainte, chercher auprès d'elle leur soutien dans toutes leurs peines et leur conseil dans toutes leurs résolutions , lui faire part de leurs pensées les plus intimes , et déposer leurs âmes dans ses mains.
Mais que serait-ce si vous étiez de ces supérieures hautes et impérieuses qui pensent bien plus à relever leur autorité qu'à l'adoucir et à la tempérer, de ces supérieures indifférentes, dures, sans pitié ( car il y en a de ce caractère, et je ne crois pas m'exprimer trop fortement); de ces supérieures très-indulgentes pour elles-mêmes, très-peu touchées des besoins d'autrui , traitant volontiers d'imaginations tous les maux dont on se plaint ; de ces supé-
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rieures brusques dans leurs manières, sèches dans leurs paroles, aigres dans leurs réprimandes, fâcheuses dans leurs humeurs, partiales dans leurs affections , accordant tout aux unes , et refusant tout aux autres? Pourriez-vous alors trouver mauvais que les cœurs vous fussent fermés, et que chaque particulière, après avoir essuyé vos rebuts et vos rigueurs extrêmes, se tint à Fécart et attendît une conduite plus charitable et plus engageante que la vôtre? Souvenez- vous que le joug delà religion est le joug de Jésus-Christ , et que Jésus-Christ nous assure, dans les termes les plus formels, que son joug est doux et son fardeau léger. Ne démentez pas cette parole de la vérité même , et n'appesantissez pas, ne rendez pas insupportable un joug qui, selon la promesse de notre divin maître, doit être aisé à porter. Il ne faut pécher par aucun excès : mais il me semble, après tout, que dans une supérieure, il serait moins condamnable de pécher par un peu trop de bonté que par trop de sévérité. Pensez que vos filles ne sont pas nées esclaves , qu'elles ne sont pas nées dans la dépendance , mais qu'elles s'y sont réduites volontairement et par choix; que ce sont les servantes de Dieu, qui est un Dieu de miséricorde ; que c'est le plus cher troupeau du Fils deDieu, qui en a fait ses épouses. Peut-être quelqu'une vous parattra-t-elle trop délicate, trop occupée de sa santé; mais à moins que vous n'en ayez une certitude bien fondée , penchez plutôt à la contenter, autant que cela se peut, qu'à lui retrancher ce qu'elle croit lui être nécessaire. Dans le danger d'être trompée, il vaut mieux que vous le soyez en faisant du bien, que de l'être en contristant une personne et la mortifiant.
IV. Fermeté. C'est le correctif d'une lâche et molle condescendance : car la charité ne doit point dégénérer dans une tolérance aveugle et pusillanime, ni affaiblir le gouvernement. Les puissances du siècle ont le glaive en main pour punir les coupables , et vous avez en main l'autorité pour réprimer les esprits indociles et pour les tenir dans le devoir. Quand donc l'occasion se présente, et qu'il y va de la gloire de Dieu et du bon ordre de voire communauté, c'est alors que vous devez vous armer d'une sainte assurance, que vous devez avertir, reprendre, user de tout votre pouvoir, et vous opposer, comme un mur d'airain, à tous les scandales et à toutes les nouveautés. Vous me direz qu'il faut à tout cela de l'assaisonnement et de Ponction : j'en conviens ; mais je vous dis aussi qu'il y faut de la force et de la résolution. Voyez quelle menace Dieu faisait à son prophète; elle est terrible, elle vous regarde : Prophète, je vous ai établi sur la maison d'Israël pour lui annoncer mes ordres et lui déclarer mes volontés. Si, par une considération humaine et par une timidité indigne de votre ministère, vous de»
meurez dans le silence; si vous manquez de vous faire entendre à ce peuple, et que quelqu'un s'é» gare et se perde, ilpérira dans son péché et ptur son péché; mais ce péché même vous sera imputé, vous y participerez, et le sang de ce pécheur, frappé de mon indignation et de ma colère, rejaillira sur vouspour votre ruine et voire condamncUion. (EzBGH., 55.) Cest ainsi que Dieu vous parle à vous-même dans la situation présente où vous êtes, et il n'y a rien là que vous ne puissiez vous appliquer.
Si, par une trop grande réserve, vous avez des ménagements où vous n'en devez point avoir ; si , par votre extrême facilité , c'est la communauté qui vous gouverne, au lieuqu'on vous a constituée pour la gouverner, qu'arrivera-t-il de là? Ce sera bientôt un renversement universel , parce qu'il n'y aura plus de frein qui arrête. Or, dans ce renversement que vous auriez pu et dû prévenir, jugez ce qu'il y aurait à craindre pour vous de la part de Dieu. Mais je voudrais ne faire de peine à personne : vous le voudriez; et moi je vous dis qu'il y a des personnes à qui l'on est quelquefois obligé d'en faire. Mais je les choquerai, j'attirerai bien des murmures contre moi, et je prévois que cela fera du bruit : vous le prévoyez; et moi je vous réponds, qu'il y a des conjonctures où le bruit est nécessaire, que les murmures retomberont sur celles qui s'y laisseront emporter, qu'ils passeront, que vous aurez acquitté votre conscience. Mais il est fâcheux de s'exposer, en parlant , à des réponses désagréables et à de secrètes animosités dont il ne sera pas aisé dans la suite d'effacer rimpression. La chose est fâcheuse , je le sais ; mais je vous demande : qui parlera donc si vous vous taisez ? Et comme vous avez les avantages de la supériorité, n'est-il pasjuste que vous en ayez les désagréments? Enfin, vous souhaiteriez de gagner les cœurs et de vous affectionner la maison : votre intention est bonne, elle est louable; mais vous êtes dans Terreur si vous comptez de vous faire aimer par une indulgence qui souffre tout et qui accorde tout. On vous méprisera ; et celles mêmes qui vous témoigneront plus d'attachement parce que vous ne les contredirez en rien, perdront pour vous toute estime dans le fond de l'âme. Car voilà comment nous sommes faits. En même temps que nous vou-» Ions , par le sentiment naturel , jouir de notre liberté et satisfaire nos désirs , si néanmoins un supérieur nous lâche trop la bride et nous abandonne à nousmêmes, notre raison le condamne. Ayez pour tou> tes vos filles beaucoup d'honnêteté, beaucoup de douceur, je vous l'ai déjà dit : mais d'ailleurs faitesleur comprendre que vous savez vous faire craindre, respecter et obéir. Elles ne vous en aimeront pas moins, et elles vous en estimeront davantage.