‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 240 sur 352 · MERCREDI · texte numérisé non relu

MERCREDI

SERMON SUR LE JUGEMENT UNIVERSEL

Cnjus vetUilabrum iumanu 8ua, et pemiundabit aream suam.

Il a le van en main, et il nettoiera son aire. Matthieu, ch. 3.

Dans cette figure , qui ne reconnaît Jésus-Christ envoyé du ciel, non plus pour sauver le monde, mais

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pour le juger? Comme au temps de la moisson le laboureur prend le van dans ses mains et nettoie son aire, il viendra, ce juge des vivants et des morts , armé du glaive de sa justice , pour faire le discernement des justes et des pécheurs , et pour rendre à chacun ce qui lui appartient. Jugement universel où cet Homme-Dieu présidera lui-même et en personne : pourquoi ? par trois raisons : afin que ce jugement soit plus sensible , c'est la première ; afin que ce jugement soit plus irréprochable , c'est la seconde ; afin que ce jugement soit plus rigoureux , c'est la troisième : et voilà le sujet des trois points.

Premier point. Jugement par Jésus-Christ, afin que ce soit un jugement plus sensible. Développons cette première pensée. C'est un mystère de notre religion que ce qui nous est déclaré en termes exprès dans l'Évangile au sujet du jugement général , savoir : que le Père céleste, tout Père et tout Dieu qu'il est , iie juge personne, mais qu'il a donnée sonFils toute lapuissance déjuger, (Joan., 5. ) Et ce qui paraît encore plus surprenant , c'est que l'Évangile ajoute que le Père a donné cette puissance à son Fils, non pas absolument et précisément parce qu*U est son Fils , mais parce qu'il est Fils de Vhamme. (Id.) Mystère qui ne nous est pas tellement révélé par la foi, qu'il ne se trouve en même temps fondé sur une très-importante raison. Car, il est vrai , c'est à Dieu'qu'il appartient de juger souverarnement; mais , comme a fort bien remarqué saint Augustin , Dieu, demeurant dans la forme et dans la nature de Dieu , était trop élevé au-dessus de nous , trop éloigné de notre vue et de nos sens , pour entreprendre d'exercer lui-même à notre égani un jugement public et réglé. Il a fallu qu'il s'humanisât, et, si je l'ose dire, qu'il se proportionnât à nous ; c'est-à-dire , il a fallu qu'il se Ht homme, afin qu'ayant à juger des hommes, il pût se montrer sensiblement à eux et se faire entendre. Voilà ce qu'exprimait admirablement le saint patriarche Job , lorsque , parlant à Dieu , dans l'excès de sa douleur et dans l'amertume de son âme , il lui disait : Seigneur, ne me condamnezpas (Job., 10) : quelque coupable que je sois, ne me poursuivez pas dans la rigueur de votre justice : mais suspendezen les arrêts ; et s'il est nécessaire , pour m'en défendre, que je me prévale de ma faiblesse, en vous opposant votre propre grandeur et Texcellence de votre être, permettez-moi de vous demander s'il vous convient d'entrer en jugement avec moi? yîveZ'Vom^ comme moi, des yeux de chair f voyezvous les choses comme je les vois ? f^ox jours sontils semblables aux miens, et êtes- vous honune mortel comme je le suis? Sentiment, au rapport même de l'Écriture , dont Job était prévenu , dans la connaissance anticipée qu'il avait qu'en effet notre Dieu

se ferait chair, et que, dans cette chair empruntée de nous, il serait plus en état de faire comparaître devant lui toutes les nations et d'appeler tout l'univers à son tribunal.

Nous le verrons donc , et nos yeux seront frappés de l'éclat de sa gloire. Nous le verrons , dis-je, ce Fils de l'homme y venit sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté . (Luc, 21. ) Quel spectacle, quel objet de terreur, quand, après les guerres, les famines, les pestes; après les tremblements de terre, les frémissements et les débordements de la mer ; après la chute des étoiles, les éclipses de la lune; du soleil; après le bouleversement du monde et la résurrection générale des morts, il paraîtra accompagné de toute la milice du ciel , et qu'il s'assiéra sur sou trône ! Les hommes en sécheront de peur. (Id.) Et qui ne tremblerait pas , à la présence de ce juge redoutable, devant qui toute distinction humaine disparaîtra, toute dignité sera abaissée, toute autorité détruite, toute grandeur anéantie? Car il n'y aura plus là, à proprement parler, ni grands, ni petits, ni rois , ni sujets, ni riches , ni pauvres : tout sera confondu; et, d'homme à homme, il ne restera plus d'autre différence que le mérite des œuvres. Craignons dès maintenant celui qu'il ne sera plus temps de commencer à craindre , lorsqu'il se fera voir sensiblement à nous , le bras levé et prêt à lancer la foudre sur nos têtes. Honorons-le et imitons-le dans les travaux et les humiliations de son premier avènement , si nous voulons nous le rendre favorable dans son avènement glorieux , et au grand jour de ses vengeances éternelles.

Second POINT. Jugement par Jésus-Christ, afin que ce soit un jugement plus irréprochable. Comme Dieu est la vérité même et la sainteté , c'est le caractère de tous ses jugements d'être saints et sans reproche. Dès que ce sont les jugements du Seigneur, dit le prophète, ils n'ont point besoin de justification , puisqu'ils se justifient assez par euxmêmes. Cependant , afin que ce dernier jugement, où tous les hommes seront cités et qui fera la consommation des siècles , fût encore , autant qu'il est possible, et dans le sens que nous devons l'entendre, un jugement plus irréprochable, il fallait que Jésus-Christ même , rédempteur du monde , y tînt la place de juge, et qu'il y prononçât la sentence. La preuve en est évidente , et la voici : car, s'il y a un jugement qui soit à couvert de tout soupçon , c'est-à-dire, s'il y a un jugement qui ne puisse être suspect, ni de prévention, ni d'inimitié, ni d'antipathie, ni d'envie, ni d'intérêt propre, ni de toute disposition mauvaise et de toute autre passion, c'est sans doute celui d'un ami , celui d'un bienfaiteur, d'un patron , celui d'un frère uni à nous par les

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nœuds les plus étroits de la nature et du sang. Or, Jésus-Christ, en qualité de sauveur, esta notre égard plus que tout cela; et quel droit, par conséquent, le pécheur aurait-il de le récuser? Qu'aura-t-il à lui opposer? Quelle plainte aura-til lieu déformer, ou de quelle excuse pourra-t-il s'autoriser?

Dira-t-il que c'est un juge préoccupé contre lui? mais de quel front oserait-il le dire , lorsqu'il verra ee Dieu fait homme pour lui ; lorsqu'il verra la croix où ce Dieu fait homme fut attaché pour lui : lorsqu'il verra sur le sacré corps de ce Dieu fait homme, les cicatrices des plaies qu'il reçut pour lui? Dira-t-il qu'il n'était pas instruit des voies du salut et qu'il ne les connaissait pas? Mais comment pourrait-il le dire, lorsque ce Dieu fait homme lui présentera la loi qu'il est venu, comme nouveau législateur, nous enseigner autant par ses exemples que par ses paroles, et qui tant de fois, au milieu du christianisme ( car c'est à des chrétiens que je parle ici), lui a été annoncée, notifiée, expliquée? Dira-t-il que les grâces , et que les moyens lui ont manqué? Mais aurait-il l'assurance de le dire à ce Dieu fait homme, qui lui produira son sang comme une source inépuisable de secours spirituels dont il fut si abondamment pourvu, qui lui demandera compte de tant de lumières et de vues, de tant d'inspirations et de mouvements intérieurs , de tant de retours secrets et de remords de la conscience, de tant d'avertissements , de conseils , d'exhortations , de leçons; qui lui fera le mémo reproche que Dieu faisait à Jérusalem et dans les mêmes termes : Réponds, âme ingrate , réponds. Qu'aije pu faire pour toi, que je n'aie pas fait ? (Isai., 6) et de tout ce que Va suggéré la malice de ton cœur, que n'as-tu pas fait contre moi ? de là cette conviction qui accablera le pécheur, forcé de reconnaître la multitude et l'énormité de ses iniquités; delà cette confusion qui le troublera, qui l'interdira, qui lui fermera la bouche. Hé ! quelle pourrait être sa défense? Quoi qu'il voulût alléguer en sa faveur, l'univers assemblé le i^ëmentirait. Car c'est ainsi que le Saint-Esprit nous le fait entendre au livre de la Sagesse , et dans les termes les plus formels : // armera toutes les a-éatures pour tirer vengeance de ses ennemis, et le monde entier combattra avec lui contre les insensés, (Sap., 6.) Humilions-nous dès maintenant en sa présence. Ne cherchons point par de vaines excuses à nous justifier ; mais confessons-nous coupables et dignes de ses chAti.ments, aGn que l'humilité de notre confession et la. sincérité de notre repentir attirent sur nous ses miséricordes.

Tboisieme point. Jugement par Jé^us-Qirist, afin que ce soit un jugement plus rigoureux. Il paraît étrange , et il semble d'abord que ce soit un

paradoxe, de dire que nous devons être jugés avec moins d'indulgence , parce que c'est un Dieu sau* veur qui nous jugera. Nous comprenons sans peine la parole de saint Paul : Qu'il est terrible de tom' berdans les mains du Dieu vivant. {Hebr,, 10.) Mais qu'il soit en quelque sorte plus terrible de tomber dans les mains d'un Dieu médiateur, d'un Dieu qui nous a aimés jusqu'à se faire la victime de notre salut : voilà ce qui nous étonne et ce qui renverse toutes nos idées. Cette vérité néanmoins est une des plus constantes et des plus solidement établies : comment ? c'est qu'après avoir abusé des mérites d'un Dieu sauveur, et profané son sang précieux, le pécheur en sera plus criminel, et qu'une bonté négligée, offensée, outragée, devient le sujet de l'indignation la plus vive et de la plus ardente colère. Job disait à Dieu : j4 h! Seigneur, vous êtes changé pour moi dans un Dieu cruel, (Job, 30.) Funeste changement qu'éprouveront tant de libertins et de pécheurs, de la part de ce Dieu-Homme qu'ils auront, les uns méconnu en renonçant à la foi, les autres méprisé et déshonoré par la transgression de sa loi. Ce qui devait leur donner un accès plus facile auprès de lui , et leur faire trouver grâce, je veux dire les abaissements et les travaux de son humanité, sa passion, sa mort, c'est, par un effet tout contraire, ce qui l'aigrira, ce qui l'irritera , ce qui lui fera lancer sur eux les plus sévères arrêts et les anathèmes les plus foudroyants.

Juge d'autant plus inexorable qu'il aura été sauveur plus miséricordieux. Aussi est-il remarquable dans l'Écriture, qu'à ce dernier jour, qui sera son jour, il nous est représenté comme un agneau, mais un agneau en fureur ( Àpoc., 6 ) , qui répand de tous côtés la désolation et l'effroi. Telle est l'affreuse peinture que nous en fait le disciple bienaimé , saint Jean , au chapitre sixième de son Apocalypse, lorsque annonçant par avance le dernier jugement de Dieu, dont il avait eu une vue anticipée, et le décrivant, il dit que les rois, les princes, les potentats de la terre, les conquérants, les riches, que tous les hommes, soit libres, soit esclaves , saisis d'épouvante et consternés , allèrent se cacher dans les cavernes et dans les rochers des montagnes , qu'ils s'écrièrent : Montagnes et rochers, tombez sur nous et dérobez-nous à la colère de l'Agneau : car le grand jour de sa colère est arrivé; et qui peut soutenir ses regards?

Il n'y aura donc point à lui remontrer, dans l'espérance de le fléchir, tout ce qu'il a fait et tout ce qu'il a souffert pour nous; il s'en souviendra, mais pour régler par ce souvenir même la mesure de ses vengeances. Je le sais; j'ai tout fait pour vous, tout souffert pour vous ; mais vous en avez perdu tout le fruit. Or, il faut que j'en sois dédommagé, que j'en sois vengé* et pour cela : Retirez-vous

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