‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 246 sur 352 · SUR LA DAMNATION ÉTERNELLE · texte numérisé non relu

SUR LA DAMNATION ÉTERNELLE

reur, mais une image qui, lui retraçant le prix iuiini du bien qu*il a perdu , lui retrace tout le malheur de la perte inûnie qu'il a faite. En effet , plus de Dieu pour lui. Non pas que ce Dieu, dont il est séparé et entièrement abandonné , ne soit plus le Dieu de Tunivers, ni qu'en particulier et à la lettre , ce ne soit plus son Dieu ; mais plus de Dieu en qui il puisse espérer, plus de Dieu qu'il puisse posséder, plus de Dieu qu'il puisse aimer de cet amour qui fait la béatitude des saints , et qui devait faire dans les siècles des siècles sa suprême félicité.

Ah ! plus de Dieu ! par conséquent plus rien : ni dons de la nature , ni dons de la grâce, ni dons de la gloire , ni paix . ni repos; car la perte de Dieu enferme la perte de tout cela , ou ce qui peut rester de tout cela ne doit être qu'un surcroit de peine.

Séparation d'autant plus affreuse, et perte d'autant plus désolante, qu'elle est irréparable. Dieu Fa dit , il a lancé ce foudroyant anathème , il a prononcé cette parole attérante : Retirez- vous ! jamais il ne la révoquera. Éternellement le réprouvé ressentira une telle perte, parce qu'éternellement il aura dans son souvenir l'idée du Dieu qui s'est séparé de lui , et qu'éternellement cette idée lui représentera l'excès de sa misère ; éterneilement il souhaitera d'être reçu au festin de l'Époux céleste, et Dieu éternellement lui dira : Retirez-vous! Éternellement il s'écriera : Où est mon Dieu? et Dieu éternellement lui répondra : Retirez-vous! (Matth. , 25.) De là quel dépit dans le cœur de ce malheureux , frappé d*une malédiction qu'il pouvait prévenir, et dont il ne lui est plus possible de se relever : dépit contre Dieu , et dépit contre lui-même : contre Dieu , qui se rend inexorable à tous ses vœux , et inaccessible à toutes ses poursuites; contre lui-même, parce que lui-même il a commencé ce funeste divorce, et qu'il en est l'auteur; parce que de lui-même et par une aveugle passion qui l'entraînait , il s'est détaché de Dieu son créateur, pour s'attacher à de viles créatures. Jugez de ses sentiments, mondains ambitieux, mondains voluptueux , mondains avares et intéressés : jugezen par ces douleurs mortelles, et ces regrets qui TOUS percent l'âme , par ces cruelles jalousies dont TOUS vous rongez , par ces tristesses profondes où ▼ous vous abîmez, par ces langueurs et ces défaillances où vous tombez, si quelquefois dans le monde il vous arrive , et surtout par votre faute, ou de vous ▼oir exclus d'une préférence et d'un rang d'honneur à quoi vous pouviez prétendre, ou d'être frustrés d*an gain et d'une opulente fortune qui n'a dépendu que de vos soins et de'votre vigilance; ou, dans le cours d'un engagement sensuel, de perdre ce que ▼ous aimez , et de ne plus éprouver de sa part que du mépris et de l'indifférence. Conclusion. Point de plus juste ni de plus salutaire, que celle du pro-

phète : Pour moi, c'est au Seigneur que Je veux me Unir inviolablement uni {Psalm, 72 ) par la grâce , et dès maintenant, afin que le péché ne m'en sépare jamais dans l'éternité.

Second point. Dieu , comme vengeur et souverain juge, présent pour jamais au réprouvé. Ce fut, entre les autres motifs, ce qui détermina le généreux Éléazar à demeurer ferme dans l'observation de la loi malgré les ordres du tyran et la sévérité de ses menaces. Il est vrai, dit ce sage et zélé vieillard, en obéissant au prince , ou feignant de lui obéir plutôt qu'à Dieu , je pourrai éviter le supplice qui m'est préparé de la part des hommes, et prolonger encore mes Jours ; mais vif ou mort , Je n'échapperai pas à la main vengeresse du Tout-Puissant. ( Mach, , 6. ) Raisonnement solide et digne de l'esprit de religion dont ce saint et glorieux martyr était animé. Car comme Dieu est pré^nt dans le ciel pour y glorifier sa miséricorde, il est présent dans l'enfer pour y glorifier sa justice. Sa présence dans le ciel fait le bonheur des élus , et c'est ainsi que sa miséricorde y est glorifiée; et sa présence dans l'enfer fait le tourment des réprouvés, et c'est par là qu'il y glorifie sa justice et qu'il venge ses intérêts. C'est donc lui qui de son soufQe allume ce feu et ces tourbillons de ûammes où les pécheurs , selon le terme de l'Évangile , sont ensevelis ; c'est lui qui , par une vertu toute divine, sans nourriture, nourrit ce feu, et sans matière qui serve à son entretien, l'entretient; c'est lui qui, par un miracle supérieur à toute la nature, fait passer jusques à l'âme toute l'ardeur de ce feu, et lui en fait sentir toute la violence : comme si c'était un feu spirituel, ou que l'âme, toute spirituelle qu'elle est, devînt , ainsi que le corps , un sujet sensible et combustible; c'est lui qui , depuis la création du monde, par une action que toutes les révolutions des temps n'ont jamais ni interrompue ni altérée, renouvelle à chaque moment l'activité de ce feu, et qui, sans terme , sans fin , le fera subsister au delà des siècles, et lui conservera toujours la même force : car , suivant la parole expresse de Jean-Baptiste , ce feu ne s'éteint point. Que dirons-nous encore? c'est lui qui, pour seconder sa colère, déchaîne toutes les puissances infernales, et les emploie comme les ministres de ses vengeances , contre ces troupes de malheureux qu'il a précipités dans ce feu , et qu'il y tient liés et entassés; c'est lui qui, pour redoubler l'horreur de l'affreuse prison où il les a ras- . semblés, y répand ces épaisses ténèbres, que ce feu, privé lui-même de toute lumière, ne peut percer ni éclairer; c'est lui qui, non content de cette peine du feu , quelque extrême qu'elle puisse être , y joint de plus ce ver intérieur, ce ver de la conscience) qui de sa pointe pique sans relâche le cœur du ré

StR LE DÉLAI DE LA PÉNITENCE.

prouvé, et te ironge impitoyablement sans le consumer ; ce yer qui ne meurt point (Mabc . , 9) , parce que le péché, d'où il nait , ne s'efface point , et que la mémoire ne s'en perd point.

Demeurons-en là, et ne nous engageons pas plus avant dans un détail que nous ne pourrions épuiser. Ne descendons point à des particularités qui ne nous sont pas assez connues pour les bien exprimer ; mais arrêtons-nous à ces idées générales : que c'est Dieu alors qui punit en Dieu; que c'est Dieu qui se satisfait par un châtiment digne de sa majesté lésée et offensée; que c'est Dieu qui , sans compassion, sans nul sentiment d'amour, décharge toute sa haine sur une âme criminelle. Elle est dans ses mains : et qui la pourra dérober à ses coups ? Où ira-t-elle pour le fuir; et puisqu'il la suit jusque dans le fond de l'abtme où il la tient captive et asservie, quand, malgré lui, sera-t-elle en état d'en sortir? Je dis malgré lui : car jamais il ne le voudra; jamais, dis-je, il ne voudra qu'elle sorte de cet abtme de misère ; jamais il ne le permettra , et c'est un point capital de notre foi. Il veut maintenant que par nos soins , aidés de sa grâce, nous nous préservions de cette étemelle réprobation. Il nous fournit pour cela tous les moyens; il nous fait donner sur cela tous les avis nécessaires. Heureux, si nous y pensons : si nous marchons au milieu des dangers qui nous environnent , avec toute la vigilance et toute la précaution convenables; si nous ne perdons jamais de vue le précipice où tant d'autres avant nous se sont laissé entraîner, et où cha-v que pas peut nous entraîner nous-mêmes. Gardonsnous de la présence redoutable de Dieu dans l'enfer, par une présence utile et profitable dès ce monde ,. c'est-à-dire ayons Dieu dès ce monde toujours présent à l'esprit, comme ennemi du péché. Imaginonsnous partout le voir armé de son tonnerre , et sur le point d'éclater et de nous frapper. La frayeur dont cette pensée nous doit saisir ne sera point une firayeur chimérique. Cest la crainte la plus juste, puisqu'elle est fondée sur les principes les plus solides. C'est une crainte toute chrétienne, puisque Jésus-Christ lui-même a voulu nous l'inspirer dans cette grande maxime qu'il a prononcée , et qu'il a cru même , à raison de son importance, devoir confirmer par un serment. Méditons-la , repassons-la mille fois , afin que ce soit pour nous un appui inébranlable dans la voie du salut, et un préservatif assuré contre toutes les occasions et toutes les tentations. La voici : Ne craignez point ces maîtres qtd donnent seulement la mort au corps y et qui ne peuvent rien faire de plus. Mais Je vais vous montrer qui vous devez craindre. Craignez celui qui, après avoir ôté la vie au corps, peut encore perdre l'âme et la damner. Oui, Je vous le dis, voilà le maître qu'il faïut craindre, et craisidre souverainement. (T«ug., 12.)

DOimOALOUE — T. W.

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