SUR LES ŒUVRES SATISFAGTOUES
mortification des sens , à tout ce que nous appelons œuvres pénibles et satisfactoires, que nous engagent nous-mêmes deux grands intérêts : l'intérêt de Dieu, et notre intérêt propre. L'intérêt de Dieu que nous avons à venger : premier point. Notre Intérêt propre que nous avons à procurer : second point. Voici une matière dont la délicatesse du monde sera offensée; mais il faut que le péché soit puni, et on n'est pas pénitent pour mener une vie commode et molle.
Pbbmieb point. L'intérêt de Dieu que nous avons à venger, soit par un esprit de justice , soit par un esprit de reconnaissance et d'amour : double raison qui regarde Dieu directement, et qui, en vue de ses droits que nous avons violés , doit nous animer d'un saint zèle contre nous-mêmes.
I. Esprit de justice : car il est bien juste que Dieu , après l'offense qu'il a reçue de l'homme par le péché , reçoive aussi de l'homme, par une peine proportionnée, la satisfaction qui lui est due. Ainsi, nous devons là-dessus nous regarder comme juges établis par la justice divine entre Dieu même et nous. Dieu nous dit à chacun ce qu'il disait par son prophète aux infidèles habitants de Jérusalem : Soyez jttges entre moi et ma vigne (Isai., 6) ; c'est-à-dire, entre moi et vous, pécheur que j'ai formé, que j'ai cultivé avec le même soin que le vigneron cultive une vigne dont il veut recueillir de bons fruits. Où sont- ils ces fruits que j'attendais? Sont-ce tant d'iniquités où la passion vous a porté? Sont-ce tant d'outrages que vous m'avez faits et à ma grâce ? Voilà donc sur quoi nous devons prendre en main la cause de Dieu et nous juger nous-mêmes, sans égard, ni aux prétextes de l'amour-propre, ni aux répugnances de la nature, ni aux révoltes des passions; car il n'y a que l'équité qui doive ici nous animer et nous conduire. Selon cette droite équité, nous mesurerons la vengeance par la grièveté de l'offense; et plus nous nous reconnaîtrons criminels 1 plus nous redoublerons le châtiment et la peine. Or, pour comprendre combien nous sommes coupables, comprenons, autant qu'il est possible à la faiblesse de nos connaissances , ce que c'est que Dieu , et ce que c'est que l'homme rebelle à Dieu : ce que c'est , dis-je , que Dieu , et combien les droits de ce souverain mattre sont inviolables et sacrés; ce que c'est que l'homme devant Dieu, et quelle est sa dépendance, quels sont ses devoirs. De là nous conclurons de quoi nous sommes redevables à Dieu en qualité de pécheurs : et que faudra-t-il davantage pour nous déterminer à tout ce qu'il y a, dans une vie pénitente , de plus rude et de plus sévère ?
IL Esprit de reconnaissance et d'amour. Plus un pécheur pense à la grâce que Dieu lui a faite en
le rappelant , en se réconciliant avec lui , en lui re • mettant son péché et la peine éternelle où l'exposait son péché, plus il sent croître son amour pour un mattre dont il ne peut assez admirer l'infinie miséricorde; et plus il est touché d'amour pour Dieu, plus il se condamne lui-même, plus il se hait luimême de cette haine évangélique qui nous sauve en nous perdant. Dans cette disposition, on ne cherche guère à s'épargner. Vous m'avez pardonné, mon Dieu, et c'est pour cela que je ne me pardonnerai pas moi-même; vous pouviez exercer sur moi vos vengeances pendant toute l'éternité : je le méritais; mais vous ne l'avez pas voulu; et c'est pour cela que je veux, au moins dans le temps, vous venger de moi-même, selon qu'il vous plaira de me l'inspirer , et que votre gloire le demandera. Ah I Seigneur, j'étais un ingrat lorsque je me suis tourné contre vous , et que j'ai transgressé vos divins commandements. Tant de bienfaits que j'avais déjà reçus , c'étaient des raisons bien fortes pour vous être fidèle jusques à la mort , et pour ne me détacher jamais de vous. Je vous ai toutefois oublié, et j'ai suivi la passion qui m'entraînait; mais dans mon égarement même vous avez pris soin de moi, vous m'avez recherché et vous daignez me recevoir. Or, après cette nouvelle grâce, ne serait-ce pas dans moi une ingratitude toute nouvelle et même le comble de l'ingratitude, si je refusais de vous satisfaire, si je ne voulais me faire pour cela nulle violence , si je ne voulais rien supporter pour cela , et si de moi-même je ne me condamnais à rien? Ainsi parle une âme contrite; et de là, à quoi n'est-elle pas préparée? quelles réparations ne voudrait-elle pas faire à Dieu? Il n'y a point d'état si mortifiant dont elle ne se juge digne, et souvent on est plutôt obligé de la retenir que de l'exciter. Mais nous , par des principes bien opposés , de quels ménagements n'usons-nous pas , lors même que nous sommes pénitents, ou que nous croyons l'être? La pénitence consiste dans le repentir du coeur, il est vrai ;'mais dès que ce repentir est dans le cœur, il se produit au dehors et passe bientôt aux œuvres; autrement, il est bien à craindre que ce ne soit un faux repentir qui nous trompe , et une illusion que nous n'apercevons pas, ou que nous nous cachons à nous-mêmes, mais que Dieu connaît.
Sbgonb poiirz r^otre propre intérêt que nous avons à procurer, soit pour la vie présente, soit pour l'autre vie : deux motifs qui nous regardent spécialement, et qui, en vue des avantages attachés aux œuvres d'une pénitence satisfactoûre, sont encore pour nous de nouveaux engagements à les pratiquer, autant que notre condition le comporte, et selon qu'elle le peut permettre.
StJR rËFFÏCACE ET LA VERTU DE LA PÉNITENCE.
1. Par rapport à la vie présente. Le plus grand | mieux nous acquitter dès ce monde à peu de frais :
Intérêt que nous ayons «ur la terre, c'est de vivre» dans la grâce de Dieu, et de mettre par là à couvert notre salut ; de tenir en bride nos passions, et de réprimer leurs appétits déréglés; de nous prémunir contre les tentations du démon , contre les dangers du monde, contre les illusions de la cupidité, contre les convoitises de la nature corrompue; de marcher ainsi dans les voies du ciel, et d'y persévérer jusques à la mort. Or, qui ne sait pas que le moyen le plus assuré pour tout cela, ce sont les exercices de la mortification chrétienne? Mener une vie aisée, passer ses jours dans le repos et dans le plaisir, ne rien refuser à sa sensualité et à ses désirs de tout ce qu'on croit pouvoir leur accorder sans crime , et en même temps vouloir garder son cœur et le préserver de toute corruption , c'est vouloir être au milieu du feu , et ne pas brûler. lisse sont r^'ouis, disait le prophète. Us se sont traités et nourris délicatement, ils se sont engraissés (Deut.j 23); etqu'est-il arrivé de là? C'est qu'ils ont abandonné le Seigneur, leur Dieu et leur créateur. Source ordinaire de tant de vices qui régnent parmi les hommes, et dont les saints ne se sont garantis qu'en se renonçant euxmêmes, et en se déclarant les plus implacables ennemis de leurs corps. Que dis-je? tout saints qu'ils étaient, et avec toutes les pénitences qu'ils pratiquaient , ils n'ont pu même éteindre absolument dans eux le feu de cette concupiscence qu'ils avaient apportée en naissant. Quoique morts en apparence, ou réduits par la continuité de leurs abstinences et de leurs jeûnes, par les excès de leurs austérités, à n'être plus, pour ainsi dire, que des cadavres vivants, ils ressentaient néanmoins encore l'aiguillon de la chair. Le grand apôtre lui-même n'en était pas exempt : il s'en plaignait humblement à Dieu , et il demandait avec instance d'en être délivré. Saint Jérôme, jusque dans le fond de son désert, en éprouvait les importunes atteintes, et en gémissait. Que serait-ce s'ils eussent flatté leurs sens, et qu'ils eussent vécu dans les délices?
2. Par rapport à l'autre vie. Car c'est une loi indispensable que le péché soit expié , et que la justice de Dieu soit satisfaite, ou maintenant, ou après la mort. Maintenant nous sommes , pour parler de la sorte, dans nos mains, mais après la mort nous serons dans les mains de Dieu. Or, l'apôtre nous avertit que c'est une chose terrible que de tomber dans les mains du Dieu vioant {Hebr., 10) : pourquoi? parce que ce n'est plus proprement alors sa miséricorde qui agit, mais sa plus pure et plus étroite justice. Car c'est là , selon le langage de TÉvangile, que Dieu redemande tout, et qu'il fait tout payer jusqu'à un denier. Il vaut donc bien
je dis à peu de frais ; et qu'est-ce en effet que toute la pénitence de cette vie, en comparaison de ce feu où les âmes sont purifiées des taches qu'elles emportent avec elles , et qu'elles n'ont pas pris soin d'effacer ? que ne pouvons-nous là-dessus les interroger; que ne pouvons-nous être témoins de leurs regrets, lorsqu'elles pensent à la perte qu'elles ont faite, en ne ménageant pas des temps de grâce qui leur devaient être précieux , et où il ne tenait qu'à elles de prévenir toutes les peines qu'elles endurent! Oh! si elles étaient en état de les rappeler, ces heureux moments ! s'il leur était permis de revenir sur la terre, et de réparer l'extrême dommage que leur a causé une trop grande indulgence pour elles-mêmes et pour leurs sens ! que leur proposerait-on de si austère qui les étonnât'; et quel prétexte la délicatesse de la chair pourrait-elle leur opposer qui les arrêtât? Déplorable aveuglement des mondains! leur sensibilité est infinie, le moindre effort les incommode, la moindre douleur leur parait insoutenable, et ils ne craignent point de s'exposer à des flammes dont Tatteiate la plus légère est au-dessus do tout ce que nous pouvons imaginer de plus douloureux. Apprenons à nueux connaître nos véritables intérêts : moins nous nous épargnerons, plus nous gagnerons.
YBNDRBDI.
Jean-Baptiste prècbant une pénitence efficace et salutaire.
SERMON