‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 266 sur 352 · SERMON SUR LA MÉDISANCE · texte numérisé non relu

SERMON SUR LA MÉDISANCE

Neque calumrUam faciaiis.

Ne parler mal de penoDDe. Luc , i.

Ce que condamne le saint précurseur, ce ne sont point seulement ces fausses suppositions que le mensonge imagine , et ces lâches calomnies dont il noircit le prochain , mais ce sont ces médisances, en cela même plus mortelles, ou du moins plus irréparables que la vérité les accompagne , et qu'elles sont fondées sur des faits plus réels et plus certains. Est-il un péché plus à craindre ? en est-il un contre lequel il nous importe plus de nous pré. munir par toute la vigilance et toute l'attention nécessaire? Il y a des péchés où l'on se porte plus difficilement, et cette difficulté sert en quelque sorte de préservatif pour s'en défendre. Il y a des péchés où nous nous laissons entraîner plus aisément, mais où nous péchons aussi plus légèrement , et cette légèreté de l'offense en diminue le péril. Mais un péché où se rencontrent tout à la fois et une extrême facilité à le commettre , et une offense griève en le commettant , voilà ce que nous devons regarder comme un des péchés les plus dangereux : et n'est-ce pas là le double caractère de la

médisance? Facilité de la médisance : premier point. Grièveté de la médisance : second point. Ces deux points unis ensemble et rapportés l'un à l'autre, nous feront comprendre l'oracle du Saint-Esprit : que c'est un bonheur inestimable de savoir bien gouverner sa langue , et de ne pécher point en pa* rôles.

Pbsmier point. Facilité de la médisance. Un péché où nous porte le penchant de la nature , un péché dont l'occasion nous est fréquente et pres*que continuelle, un péché que nous nous justifions à nous-mêmes par des prétextes et des sujets appa* rents , un péché qui ne coûte que quelques paroles,, et dont les moyens sont toujours les plus présents et les plus prompts , enfin un péché qui fait l'agrément des conversations, et qui se trouve applaudi et bien reçu de tout le monde , c'est sans doute un péché aisé à commettre : or telle est la médisance.

1 . Péché où nous porte le penchant de la nature, je dis de la nature corrompue; car voici quelle est la perversité de notre esprit : nous nous rendons mille fois plus attentifs à découvrir dans le prochain le mal que le bien, et nous sommes incomparablement plus enclins à nous entretenir de ses mauvaises que de ses bonnes qualités. C'est ce que nous éprouvons tous : mais outre cette inclination corn* mune , il y en a encore de plus particulières dans une multitude infinie de gens , les uns légers à par^ 1er, et ne pouvant rien retenir de ce qu'ils savent , ou qu'ils croient savoir; les autres critiques et censeurs, trouvant partout à reprendre , et s'épanchant volontiers sur tout ce qu'ils remarquent dans autrui , ou qu'ils pensent y remarquer d'imperfection et de défauts : or, dès que c'est la pente naturelle qui nous conduit , a-t-ori de la peine à suivre le mouvement dont on se sent emporté ?

2. Péché dont l'occasion nous est fréquente et presque continuelle. Hé I que fait-on autre chose dans la société humaine, que de se voir, que d'avoir ensemble d'oisifs et de longs entretiens; et parce qu'il ne semble pas qu'on puisse les soutenir sans la secours de la médisance , de quelle autre chose s'oocupe-t-on ? On se donne l'exemple les uns aux aa« très , on s'excite les uns les autres ; les plus sages ne peuvent résister au torrent, et sont en quelque manière forcés d'entrer dans le discours et de se joindre à ceux qui l'ont entamé. Bien loin qu'il leur fût difficile de médire, il ne leur serait presque pas possible de s'en abstenir et de se taire.

8. Péché que nous nous justifions à nous-mêmes par de spécieux prétextes et des sujets apparents. On dit : Que faire ? il faut bien que quelqu'un soit mis en jeu : autrement on tarûrait bientôt et on demeurerait dans le silence. On dit : Il faut bien être instruit de tout ce qui se passe ; il faut bien oon-

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