‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 267 sur 352 · SUR LA MÉDISANCE · texte numérisé non relu

SUR LA MÉDISANCE

nattre le monde, afin de ne s'y pas tromper. On dit : Je n'ai rien contre ces personnes , et je ne prétends point leur nuire; si j'en parle , c'est fort indifféremment. On dit : La chose n'est pas secrète , ou dans peu elle cessera de Tétre. On dit : C'est un homme dont je n'ai pas lieu d'être content; il en use mal ; pourquoi l'épargnerais-je ? il se fait trop valoir; il est bon de l'humilier. On dit : Je n'en impose point, je n'avance rien de faux , tout est comme je le rapporte. EnOn, que ne dit-on pas? et, rassuré de la sorte, avec quelle liberté ne s'explique-t-on pas, et ne lance-t-on pas les traits les plus piquants ?

4. Péché qui ne coûte que quelques paroles, et dont les moyens sont toujours les plus présents et les plus prompts; il ne s'agit que de s'énoncer, ou même, au défaut de la voix, un geste, un signe, un coup d'œil sufQt, et dans un moment fait concevoir tout ce que la bouche pourrait exprimer, car on médit en plus d'une façon , et il y a pour cela plus d'un langage.

5. Péché qui fait l'agrément des conversations, et qui se trouve applaudi et bien reçu de tout le monde. Ce n'est pas que dans le fond de l'âme on n'ait souvent en horreur le médisant , mais la médisance platt , surtout quand elle est assaisonnée de bons mots , c'est-à-dire, de mots qui percent, qui déchirent, qui exposent le prochain à la risée, et qui insultent en quelque sorte à sa honte et à son malheur. Tous les esprits alors se réveillent pour écouter, et on redouble d'attention; il n'est donc point surprenant, après cela , qu'avec un accès si facile, la , médisance fasse de si grands progrès , et que sans obstacle elle répande de tous côtés son venm. Aussi est-ce le péché le plus commun , et de là les parfaits chrétiens tirent deux conséquences : la première, d'éviter, autant qu'il leur est possible, le commerce du monde ; «t la seconde, d'y être toujours en garde, toutes les fois qu'ils y sont appelés : car ils n'ignorent pas combien la médisance est un mal contagieux, et avec quelle subtilité et quelle vitesse il se communique.

Second ponn. Grièveté de la médisance. C'est un principe général , et que nous devons reconnaître avant toutes choses, savoir, que la médisance est, de sa nature, un péché grief : pourquoi? par le tort qu'elle fait au prochain , à qui elle ravit le plus cher de tous les biens de la vie humaine et civile , qui est la réputation. Car la réputation, disent les théologiens , est un bien propre oCk chacun a droit, et un bien d'une valeur inestimable dans l'opinion des hommes ; par conséquent, si je l'enlève à mon fi^re sans un titre légitime et sans une solide raison , c'est une injustice dont je me rends coupable envers lui , et dont je loi dois une réparation aussi entière qu'elle le peut être; mais pour ne pas insis-

ter davantage sur un point si universellement établi et tant de fois traité dans la chaire, attachons-nous à quelques circonstances particulières sur quoi il est moins ordinaire de s'expliquer, et mesurons ici la grièveté de la médisance par le caractère des personnes qu'elle attaque, par les tours malins qu'on lui donne, par le dessein prémédité qu'on s'y propose, par l'éclat avec lequel on la répand, par les scandales qui en naissent : cinq degrés d'injustice, et cinq articles qui contiennent tout le fond de cette seconde partie.

1. Grièveté de la médisance par le caractère des personnes qu'elle attaque. A qui fait-elle grâce , et où ne porte-t-elle pas ses coups? Y«-t-il une dignité si auguste qu'elle respecte? y a-t-il une profession si sainte qu'elle épargne? Or, il est vrai néanmoins qu'il y a des places , des rangs , des professions où la réputation est beaucoup plus précieuse, plus délicate, plus aisée à blesser que dans les autres, et où les brèches qu'on y fait ont des conséquences beaucoup plus funestes. Ce qui n'est qu'une atteinte légère pour un homme du monde, est une profonde blessure pour un homme d'Église, pour un pasteur des âmes, pour un ministre des autels ; la médisance ne connah point cette distinction, et ne la veut point connaître; on confond le séculier et le régulier. Que dis-je, c'est souvent contre le régulier qu'on se détïhaîne avec plus d'aigreur, et l'on ne prend pas garde qu'en le décréditant on arrête tout le fruit de son ministère , et qu'on le met peut-être hors d'état d'exercer jamais utilement ses fonctions.

2. Grièveté de la médisance par les tours malins qu'on lui donne. Un fait rapporté simplement et mis dans son jour naturel, peut faire moins d'impression. Mais ce n'est point assez pour la médisance; il faut qu'elle en raisonne, il faut qu'elle l'enfle, qu'elle l'exagère, qu'elle l'interprète à son gré, qu'elle en pénètre les plus secrètes intentions , qu'elle en développe tous les plis et tous les replis : comme si elle n'était pas contente du récit injurieux qui la rend déjà criminelle, et qu'elle voulût encore y ajouter le jugement téméraire et la calomnie.

3. Grièveté de la médisance par le dessein prémédité qu'on s'y propose. Médire par entretien et par une espèce d'amusement, médire par inconsîdération et par envie de parler, c'est toujours être condamnable : mais qu'est-ce donc de médire pour médire? Expliquons-nous. Qu'est-ce de médire pour déshonorer, de médire pour diffamer, de médire pour couvrir des gens d'opprobre, sans autre vue que l'opprobre même qui doit rejaillir sur eux? Car voilà jusqu'où va la médisance. Est-ce méchanceté pure? est-ce quelque intérêt, quelque passion qui anime? Quoi que ce soit, on ne s'en tient pas à oe qui semble de soi-même se présenter, ni à oe qu'o»

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