‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 269 sur 352 · SUR L'AUMONE · texte numérisé non relu

SUR L'AUMONE

8*ensuit qu'il était libre à Dieu , confiant au riche ses trésors, de le choisir seulement comme ce sage et fidèle administrateur dont il est dit dans FÉvangile, que le père de famille l'a établi sur toute sa maison, afin qu'il fournisse à chacun, quand il le fatd, de quoi se nourrir. (Matth., 24.)

2. Ce n'est pas assez : commandement que Dieu a dû faire. Où serait sa providence, cette providence universelle, s'il n'avait pas pourvu à la subsistance des pauvres ? Or les deux voies d'y pourvoir étaient, ou de mettre entre les hommes une égalité parfaite de conditions et de facultés , tellement qu'il n'y eût point de pauvres sur la terre, ou , supposé cette inégalité que Dieu , dans le conseil de sa sagesse, a jugée plus convenable au gouvernement du monde , de porter une loi qui obligeât les uns d'assister les autres , et de suppléer à ce qui leur manque. Sans cela que feraient tant de misérables et de nécessiteux? A quoi auraient-ils recours? Dieu n'es^il pas leur père? Ne sont-ils pas ses créatures , son ouvrage , et leur a-t-il donné l'être et la vie pour les laisser périr de calamités et de besoins ?

De là donc enfin commandement que Dieu nonseulement à pu faire, non-seulement a dû faire, mais qu'il a fait; et en voici la preuve incontestable. C'est que l'Écriture, surtout l'Évangile, nous apprend que parmi les titres de damnation qui doivent être produits contre les réprouvés, un des plus formels, ce sera l'oubli des pauvres et le défaut de l'aumône. Par conséquent, disent les théologiens , il y a un commandement de l'aumône , puisque Dieu ne nous damnera que pour une offense mortelle, et que sans l'infraction d'un précepte, il n'y a point d'offense mortelle et digne de la réprobation. De détruire ici toutes les explications qu'on veut faire de ce précepte, tous les prétextes qu'on oppose à ce précepte , tous les détours qu'on prend pour éluder ce précepte , c'est ce que nous n'entreprendrons pas; mais sou venez- vous, riches, que Dieu ne se laisse point tromper, et que , malgré toutes vos explications, malgré tous vos prétextes et tous vos détours , vous n'en serez pas moins frappés de ses anathèmes et rejetés éternellement de sa présence.

Second point. Devoir de reconnaissance. Reconnaissance envers Dieu , et reconnaissance envers Jésus-Christ , sauveur des hommes et Fils de Dieu.

Reconnaissance envers Dieu. Sans parler de toutes les autres grâces dont les riches lui sont redevables , n'est-ce pas de sa libéralité qu'ils tiennent les biens qu'ils possèdent ? N'est-ce pas lui qui, dans le partage de ses dons temporels, les a distingués; et s'ils vivent dans l'abondance, tandis qu'une mul-

titude presque innombrable d'indigents ressentent toutes les rigueurs de la pauvreté et de la disette, n'a-ce pas été de sa part une pure faveur? Or il est juste de lui en témoigner la reconnaissance qui lui est due; et celle qu'il nous demande, c'est que nous fassions retourner vers lui ses bienfaits , et que nous en usions pour l'entretien des pauvres qui sont ses enfants. Tout méprisables qu'ils paraissent selon le monde, il les aime, et il veut que nous l'aimions dans eux; il veut que nous acquittions envers eux sa providence , qui en est chargée. Excellent motif de l'aumône : Je rends à Dieu ce qu'A m'a donné! Dans l'ancienne loi, on lui offrait solennellement les prémices des fruits de la terre, et il les recevait dans son temple et à son autel , par le ministère de ses prêtres : mais sans cet appareil ni cette solennité , je lui offre encore les mêmes prémices et les mêmes fruits. Le temple où je les porte, c'est cet hôpital, c'est cette prison, c'est cette pauvre famille que je visite ; et les prêtres qui les reçoivent au nom du Seigneur, ce sont oes malades, ce sont ces captifs, ce sont ces orphelins^ c'est cette veuve , ce père , cette mère , qui tous me tiennent la place de Dieu , et dont je deviens la ressource et le soutien. Est-il pour une âme charitable une pensée plus touchante et plus consolante?

Reconnaissance envers Jésus-Christ , Fils de Dfen et sauveur des hommes. Dans un mot cette qualité de sauveur nous fait comprendre tout ce que nous lui devons ; et si nous le comprenons , est-il possible que nous ne nous sentions pas brûler d'un désir ardent de lui marquer nous-mêmes notre amour? Or ce qu'il dit à saint Pierre, il nous le dit, quoique dans un autre sens : Si vous m'aimez, paissez mes brebis. ( Joa^n. , 21 . ) C'est trop peu : non-sealement les pauvres sont ses brebis , mais il les appelle ses frères, mais il ne dédaigne pas de les compter pour ses membres. De sorte que tout ce qui est fait à un pauvre, et au plus petit des pauvres, il l'accepte comme étant fait à lui-même. Sommesnous chrétiens, si des rapports aussi étroits que' ceux-là entre Jésus-Christ et les pauvres n'excitent pas notre charité? Que pouvons-nous refuser à un Dieu sauveur? Or tout ce que nous refusons à ses frères et à ses membres, c'est à lui que nous le refusons. Après cela , ne craignons-nous point qu'il ne retire de nous sa main libérale, et qu'il ne nous ferme le sein de sa miséricorde? Rien n'est plus capable de tarir la source des grâces divines, que notre ingratitude.

Tboisiàmb point. Devoir de pénitence. Ou nous sommes dans l'état actuel du péché, et il en fout sortir par la pénitence; ou nous sommes rentrés dans l'état de la grâce , mais il faut expier nos pé-' chés passés par la pénitence : or un des moyens les

plus efflcaces pour rua et pour l'autze , c'est l'aii- RUtne.

Moyen efBcace pour sortir de l'état du péché : car il faut pour cela une ^dce de pénitence, et cette grâce , nous ne pouvonspins sûrement l'obtenir que par les œuvres de la charité chrétienne envers les pauvres. Cest ainsi que les Pères entendent ce beau témoignage du saint homme Tobie en faveur de l'aumône , où il dit en termes si exprès et si précis , que l'aumône délivre de la mort de idme, qu'elle efface le» péchés, qu'elle /ait trouver grâce auprès de Dieu, qu'elle coTididt à la vie éternelle, {tos. , 13.) Comment cela? non pas, répond saint Augustin, que le pécheur soit réconcilié avec Dieu, ni que ses péchés lui soient remis du moment qu'il a bit l'aumône , mais parce que ses aumônes li ' . tirent du ciel de puissants secours pour se relever de ses chutes par une solide conversion et pour se remettre dans le chemin du salut. La grâce est le fhiit de la prière , et , selon l'oracle du Saiut-Esprit l'aumôue prie pour nous, et sa vois monte jusqu'ai trâne de Dieu pour le Qécbir. Aussi est-ce uni maxime constante parmi les maîtres de la morale et les docteurs les plus éclairés dans la conduite des Ames, qu'à quelques excès qu'un homme soit abandonné, OD peut toujours espérer de lui dans l'avenir un retour salutaire, tant qu'au milieu de ses désordres on le voit porté à faire du bien aux pauvres. Tôt ou tard Dieu récompense la miséricorde par la miséricorde.

Moyen efDcace pour expier les péchés passés. Car après être revenu à Dieu, il faut satisfaire à la justice de Dieu , il faut dès cette vie acquitter les dettes dont nous sommes chargés devant Dieu, et par là prévenir les rigoureux châtiments qui nous sont réservés après la mort , puisqu'on ce monde ou en l'autre le péché doit être puni. Or entre lei œu- Tres pénales et satisfactoires , il n'en est point de plus a(!réab1e à Dieu ni de plus recevable à son tribunal que l'aumône, et cela à raison de son utilité. En effet, les autres œuvres de pénitence ne sont profitables et utiles qu'au pénitent même qui les pratique, au lieu que l'aumône profite tout à la fois et au pénitent qui la fait, et au pauvre qui la remit. Sur quoi l'aveuglement des riches est bien déplorable, quand ils négligent un moyen si présent que Dieu leur met dans les mains, et qu'ils perdent le plus grand avantage de leurs richesses ; car voilà à quoi elles sont bonnes, et ce ne sont plus alors des richesses d'iniquité , mais une rançon pour racheter toutes les iniquités de la vie, et pour échapper au souverain juge, qui n'en remet la peine qu'autant que nous nous l'imposons nous-mêmes. Tout autre usage des biens temporels est , ou criminel, ou vain, ou du moins passager ; mais des'en Mrvir pour rendre à Dieu le devoir d'une humble

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obéissance, pour marquer à Dieu les sentiment! d'une vive reconnaissance , pour se rapprocher dt Dieu par la grâce et par une solide pénitence, c'ect là l'usage chrétien qui les sanctifie , et qui , de richesses périssables , en fait les gages d'une bienheureuse immortalité.

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