‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 277 sur 352 · SUR LA PRÉSENCE RÉELLE DE JÉSUS- CHRIST DANS LE SAINT SACREMENT · texte numérisé non relu

SUR LA PRÉSENCE RÉELLE DE JÉSUS- CHRIST DANS LE SAINT SACREMENT

Cœnantibus autem eUf accepit Jésus panem, et betiedixit acfreffit, deditque discipulis suis, et ait :Accipite et corne dite : hoc est corpus meum,

» Pendant qu'ils soupaient, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit , et le donna à ses disciples , disant : Prenez et mangez : ceci est mon corps. Saint Matthieu , ctiap. 26.

Comment est-ce le corps de Jésus-Christ , et devons-nous être surpris de la dispute qui s*éleva d'abord entre les Juifs , lorsque lui ayant entendu dire: Le pain que Je donnerai , c'est ma chair pour la vie du monde (Joân.» 6) , ils se demandaient les uns aux autres : Comment cet homme nous peut-il donner sa chair à manger? Ils ne comprenaient pas le merveilleux changement qui se fait dans FEucharistie, de la substance du pain et du vin en la substance du corps et du sang de ce Dieu-Homme. Nous ne le comprenons pas nous-mêmes ; mais , plus dociles que ces incrédules , ce que nous ne comprenons pas , nous le croyons , et , sans vouloir l'approfondir, nous nous soumettons à cet article de notre foi. Changement qui, selon la pensée des Pères , et en particulier de saint Chrysostôme , est une extension de Tincarnation divine : de sorte que nous pouvons regarder cet excellent mystère comme une seconde naissance du Fils de Dieu. Outre sa génération éternelle dans le sein de son Père , il naquit sur la terre , pour la première fois , du sein de Marie, où il avait été conçu; et j'ose dire que cette seconde naissance qu'il prend sur nos autels entre les mains des prêtres , n'est pas moins réelle, ni moins véritable : premier point; n'est pas moins miraculeuse, ni moins admirable : second point; n'est pas moins avantageuse aux hommes , ni moins salutaire : troisième point. Reprenons , et mettons ceci dans tout son jour.

Premieb point. Naissance réelle et véritable. C'est un langage assez ordinaire des Pères , que Jésus-Christ dans le sacrement de l'autel est réellement et véritablement produit; car ils appellent production cette conversion du pain et du vin au

corps du Sauveur et en son sang. Aussi est-ce en ce même sens que saint Augustin , relevant la dignité du sacerdoce de la loi nouvelle, s'écrie : 0 respectable et redoutable dignité des prêtres , puisque c'est par leur ministère et dans leturs mains que le Fils même de Dieu s'incarne ' !

Je sais de quelles erreurs l'hérésie a infecté sur cela les esprits. A l'exemple des Capharnaïtes , les hérétiques des derniers siècles se sont non-seulement étonnés , mais scandalisés d'une vérité néanmoins si solidement établie. En vain pour les convaincre leur a-t-on opposé ces paroles si claires , si formelles , si précises : Ceci est mon corps, ceci est mon sang : ils n'ont point manqué de subtilités pour les interpréter et les détourner ; car voilà le caractère de l'incrédulité, de ne pas voir au milieu de la lumière , et de s'aveugler, si je puis le dire , en plein jour. Pressés par un témoignage si évident , à la propre signification des termes , ils n'ont pas rougi de substituer le sens le moins naturel et le plus forcé : altérant la proposition de Jésus-Christ , l'affaiblissant , tout expresse qu'elle est , et la réduisant à dire : Ceci est le signe , la figure de mon corps, et ceci le signe , la figure de mon sang.

Le vaste champ , si j'entreprenais de combattre ces ennemis de l'Église , et si je m'engageais à justifier contre leurs dogmes erronés la croyance orthodoxe et catholique où nous vivons! Que n'aurais-je point à produire pour les détromper, si de bonne foi ils le voulaient être, et que l'opiniâtreté, que souvent même un intérêt secret ou une fausse gloire ne les retînt pas obstinément et presque invinciblement dans leiurs préjugés ? Je leur demanderais avec quelle vraisemblance ils peuvent se persuader que le Sauveur du monde, la veille de sa mort , déclarant à ses apôtres ses dernières volontés , comme par testament , et leur marquant le don qu'il faisait aux hommes de son corps et de son sang précieux , il se soit énoncé dans une pareille conjoncture, et sur un sujet de cette importance, en des termes équivoques et métaphoriques ; qu'il ne se soit pas fait entendre autrement, et que, ne s'expliquant pas davantage, il ait donné aux fidèles et à toute l'Ëglise l'occasion la plus prochaine d'une idolâtrie publique et perpétuelle.

Je leur ferais observer les affreuses conséquences qui doivent s'ensuivre , s'il est permis , surtout en ce qui concerne les mystères de la religion , de restreindre à. un sens impropre et figuré ce que l'Écriture, ce que l'Évangile exprime leplusnetto ment , et sans la moindre restriction ni la moindre ambiguïté. Poiurquoi ne serais-je pas en droit d'user de la même liberté , au regard de l'humanité de Jésus-Christ, au regard de sa mort, de sa résur*

> Jn quorum manibui ineamatur Filtus Det, aog.

JÉSUS-CHRIST NAISSANT DANS L'EUCHARISTIE

recUon , prenant tout ce qu^en dit le texte sacré pour des apparences et rien de plus ? Or, où en serions-uous et que deviendrait toute la foi chrétienne?

Je leur porterais le défi : £t apprenez-nous donc vous-mêmes, leur dirais-je, quelles expressions plus convenables et moins obscures pouvait employer le Fils de Dieu , pour signifier que le pain avait été changé en son corps , et le vin en son sang. Fallait-il que, sans se coAtenter de dire : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, il ajoutât : Ceci est réellement mon corps, et ceci est réellement mon sang? Mais eût-il parlé selon Tusage commun?

Je dis, par exemple : Voilà du pain, voilà du vin , ou quelque autre chose que ce soit, et je m*en tiens là. Quiconque m'écoute, ne conçoit-il pas d*dbord ma pensée , et que je veux dire que c'est en effet du pain, ou que c'est en effet du vin ? Estil besoin que j'ajoute : Voilà réellement du pain , ou voilà réellement du vin? Cette addition ne paraitrait-elle pas inutile, ne le serait-elle pas? Que dis-je! et le Sauveur du monde ne s'explique-t-il pas même par une addition importante et remarquable, quand , après avoir dit : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, il poursuit et ajoute : Le même corps qui sera livré pour vous, le même sang qui doit être répandu pour vous.

Enfin , je les renverrais à la tradition de tous les siècles depuis rétablissement de TËglise, aux définitions des conciles , tant généraux que nationaux, aux sentiments de tous les Pères , soit grecs , soit latins ; à la foi de tous les peuples, de tous les empires, de tout le monde chrétien , où , d'âge en âge et sans interruption , je vois une profession authentique et unanime de cette vérité capitale , que Jésus-Christ, dans son sacrement, est présent en personne , et contenu sous les accidents du pain et du vin. A qui nous en rapporterons-nous? Qui en croirons-nous? J'en atteste le jugement secret et la conscience de tout homme sage et non prévenu. Est-il de la raison que les vues singulières et nouvelles de quelques hérésiarques l'emportent dans notre estime sur de telles autorités , et sur cette nuée de témoins ?

Ne nous arrêtons pas ici plus longtemps, chrétiens auditeurs : ce qui fait le scandale des hérétiques doit être la matière de notre foi , et d'une foi ferme et soumise. Avec cette fermeté et cette soumission de la foi, nous découvrons un Dieu sur nos autels , et nous lui disons , comme un de ses prophètes : Ah ! Seigneur, vous êtes vraiment un Dieu caché. (IsA.1., 45.) Vous le fûtes à votre naissance dans l'étable de Bethléem , et vous Têtes encore plus à cette autre naissance où votre humanité même ae dérobe à nos yeux. Mais , tout caché que vous êtes, vous n'en êtes pas moins Dieu, et le même

Dieu-Homme qui , dans le ciel , est assis à la droîli du Père. Ainsi je le crois : vous, Seigneur, animes toujours par votre grâce et fortifiez ma foi.

Second point. Naissance admirable et toute miraculeuse. Dans le ciel , le Fils éternel de Dîea est produit d'un père sans mère; sur la terre, il fut produit d'une mère sans père ; et dans l'Eucharistie, il est produit sans l'un ni l'autre : quel prodige I Pour opérer ce divin sacrement, la parole suffit; et quelle parole? Voici la merveille. L'Écriture nous apprend que toutes choses ont été faites par la parole de Dieu ; que c'est par cette parole que les cieux ont commencé à rouler sur nos têtes , par cette parole que la terre s'est affermie sous nos pieds , par cette parole que les eaux ont rempli les abîmes , par cette parole enfin que tous les êtres créés sont sortis du néant , et ont composé ce vaste univers : tant cette parole de Dieu , selon les termes de l'apôtre, est vive, efficace, agissante. Tout cela est grand sans doute, et digne d'admiration ; mais dans le sacré mystère du corps et du sang de notre Sauveur, et dans la manière dont il s'accomplit , je trouve quelque chose de plus surprenant. Car ce n'est pas même la parole de Dieu qui agit , c'est la parole d'un homme ministre de Dieu. Tellement que nous pouvons appliquer au prêtre cette belle et noble expression du prophète royal, parlant de Dieu , créateur du monde : // dit , et tout se fit. {Psalm, 32.)

En effet , le prêtre parle , il prononce, il dit : et tout à coup que de miracles ! Il dit , et dans l'instant toute la substance du pain , toute celle du vin est détruite : de sorte que sous la même figure, fês mêmes dehors, et sans que rien de nouveau paraisse , ce n'est plus du pain ni du vin , mais Jésus-Christ en substance avec tout son corps, tout son sang, tout son être et comme Dieu et comme homme. II dit , et , par une division au-dessus de tout l'ordre naturel et jusque-là inconnue à toute la raison humaine, de faibles accidents, tels que ceux du pain et du vin , couleur, odeur, saveur et autres , sont séparés de leurs sujets , demeurent en cet état, et ne subsistent que par la vertu divine qui les soutient. Il dit, et ce même corps , caché sous les espèces sacramentelles, y est à la manière des espritiT: c'est-à-dire, qu'étant tout entier dans toute l'hostie , il est encore tout entier dans chaque partie de l'hostie; qu'il y est indivisible et incorruptible, et que ce n'est ni ce corps que l'on partage en partageant l'hostie, ni ce corps qui se dissout quand l'hos* tie vient à se dissoudre. Il dit, et le même Fils de Dieu , qui sortant de ce monde après sa résurrection, monta au plus haut des cieux, sans quitter ee séjour céleste , descend sur l'autel : si bien qu*il est en même temps et dans le ciel et sur la terre :

JÉSUS-CHRIST NAISSANT DANS L'EUCHARISTIE

tout éclatant de lumière dans le ciel, et comme enseveli dans Tobscurité sur la terre ; mais aussi glorieux néanmoins sur la terre que dans le ciel.

Miracles incompréhensibles et ineffables! Miracles que les Pères a*ont considérés qu*avec une sainte horreur, et que saint Cbrysost6me appelle mystères terribles et formidables ! Miracles que les bérétiques osent contester, parce que, ne les pénétrant pas , ils ne les jugent pas possibles : comme s'ils ignoraient cet oracle de TÉvangile, qu'il n'y a rien d'impossible à Dieu; comme s'\ls prétendaient mesurer la toute-puissance de Dieu selon leurs vues étroites et bornées; comme si les œuvres de Dieu n'étaient pas aussi merveilleuses qu'elles le sont, parce qu'elles passent notre intelligence et quelles sont au-dessus de tous nos raisonnements. Hé quoi 1 dit saint Augustin, refuserons- nous à un Dieu si grand, cet avantage de pouvoir faire plus que nous ne pouvons penser ni comprendre? Humilions-nous et tremblons sous le poids de sa grandeur ; reconnaissons- là dans le ministre qu*il en a fait comme le dépositaire en le revêtant de son pouvoir ; entrons dans le sentiment de ces troupes de peuple dont parle l'évangéliste saint Matthieu, qui furent saisies d'une crainte religieuse , et s'écrièrent d'une commune voix , en louant Dieu et le bénissant d'avoir donné aux hommes le pouvoir de remettre les péchés ; bénissons-le mille fois nousmêmes, et rendons-lui mille actions de grâces du pouvoir qu'il a donné à ces mêmes hommes de consacrer son corps et son sang. Sentiment d'autant plus juste, que ce pouvoir ne leur est accordé qu'en notre faveur et pour notre salut.

Troisième point. Naissance iuûniment avantageuse et salutaire pour nous. Ne craignez point , dit l'ange aux pasteurs, en leur annonçant la naissance de Jésus-Christ : Je viens vous apprendre une nouvelle qui doit être pour tout- le peuple le su-, jet d'une grande joie , savoir, qu'il vous est né un Sauveur, (Lcc, 2.) Or c'est en cette même qualité de Sauveur que Jésus-Christ se rend présent sur l'autel, et qu'il se renferme dans son sacrement. Il y renferme avec lui des trésors inGnis de grâces, puisqu'il est l'auteur de la grâce, et la source inépuisable de tous les dons célestes. Ce n'est pas pour les tenir resserrées dans son sein , mais pour les répandre sur nous et pour nous les communiquer avec abondance.

C'est donc dans ce divin mystère, et par rapport à nous , que se vérifie ce que disait le Fils de Dieu touchant la fin de sa mission et de son avènement sur la terre : Je suis venu c^n qu'ils aient la vie, et quUls f aient plus abondamment. (Joan., 10. ) Sacrement de salut, parce qu'il sert à entretenir la vie spirituelle de nos âmes et à nous soutenir dans

la voie du salut; parce qu'il sert à guérir toutes nos faiblesses et à nous fortifier contre tous les obstacles du salut; parce qu'il nous fournit tous les secours nécessaires au salut; enfin, parce que c'est un gage de cette vie future où nous aspirons, et de cette gloire éternelle où consiste le salut. Quel fonds de réflexions . si j'entreprenais de le creuser! quelle matière à tous les sentiments de la plus vive reconnaissance ! Je ne vous prierai point , Seigneur, comme le prophète , de dire à mon âme : Je suis votre salut. (Psalm. 34.) Vous l'êtes déjà avant que je vous le demande , et vous avez sur cela prévenu mes vœux. Mais je m'adresserai à toutes les créatures; je les inviterai à chanter vos miséricordes envers moi ; je leur crierai dans le transport de ma joie : f^enez , voyez , admUez combien le Seigneur a fait pour mon âme de grandes chosesl {Fsalm. 65.) Il Fa créée, il Ta purifiée et lav^e de la tache originelle , il l'a remplie de son esprit et l'a sanctifiée ; il est sorti du sein de son Père et s'est revêtu de notre chair pour la rechercher, pour la racheter, pour la réconcilier ; il n'y a pas épargné jusqu'à sa vie : mais tout cela ne lui a point encore suffi ; il veut que ce corps qu'il a pris pour le salutde cette âme , lui reste connue en héritage ; il veut que chaque jour ce corps renaisse en quelque sorte pour elle, et qu'elle en puisse toujours recevoir une nouvelle force et de nouveaux accroissements de grâce.

Voilà où l'amour de ce Dieu sauveur l'a porté : car ce sacrement de grâce et de salut est en même temps un sacrement d'amour : mais de quel amour? qui peut Texprimer? Jyant aimé les siens, dit saint Jean, et dans eux tous les hommes, illesaima jusques à lafin, ( Joan., 13. ) Qu'est-ce à dire,>itf. ques à lajtn? c'est-à-dire qu'il les ainta jusqu'à sa mort, c'est-à-dire qu'il les aima jusqu'à ce jour où ces mêmes hommes à qui il se donnait, conjurés contre lui , le trahissaient , le vendaient , u*aspiraient qM*à sa ruine , et lui préparaient les plus cruels tourments; c'est-à-dire que, par l'effort le plus généreux et le plus constant de son amour, sans égard à tout le mal qu'ils méditaient contre sa personne et que la haine leur inspirait, il ne pensa qu'à eux-mêmes et au bien qu'il leur voulait foire; c'est-à-dire que, sans avoir encore pleinement satisfait jusque-là son amour, il y mit le comble par le don qu'il leur fit , et ne leur laissé plus rien à désirer sur la terre de tout ce qu'ils en pouvaient attendre. Voilà comment il a aima le monde, et voilà comme il m'a aimé, moi en par* ticulier : car il pensait dès lors à moi, et il m'avait en vue comme les autres. Son amour n'a point eu de bornes : tous y ont été compris, et tous en peuvent profiter. Or sur cela que me dit mon cœur, ou que ne me dit-il point , que ne me repro-

JÉSUS-CnRIST ADORÉ DANS L'EUGELARISTIE.

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che-t-n point? Hélas! sMl ne me dit rien, c'est qu'il ne sent rien ; et de quoi sera-t-ii touché , s'il est insensible à un tel amour? Malheur à moi et à mon indifférence ! Elle ne se fait que trop connaître dans toute ma conduite à l'égard du sacrement de ce Dieu d'amour; dans les évagations de mon esprit , dans mes tiédeurs , mes lâchetés, mes ennuis en la présence de ce sacrement. Cependant l'apôtre s'explique en des termes bien terribles pour moi : Quiconque n'aime pas le Seigneur Jésus, qu'Usait anathéme. (1 . Cor., 16.) Je dois l'aimer dans tous les états où la foi me le présente. Mais en quel état doit- il me paraître et me doit- il être plus aimable, que dans un mystère où il veut s'unir tellement à moi et m'unir si étroitement à lui , qu'en conséquence de cette union la plus intime et la plus par- Êûte, je puisse dire ce que disait le maître des gentils, dans Tardeur de l'amour dont il était embrasé : Je vis ; mais non , ce n'est plus moi qui vis, c'est JisuS'Christ qui vil enmoi, {Galat,, 2.)

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