DU PÉCHÉ DE SCANDALE
faire qui pût être nuisible aux personnes qui m'entendaient ou qui étaient témoins de mes actions? Combien dans les rencontres ai-je débité de maximes, ai-je donné de conseils, ai-je inspiré de sentiments, ai-je approuvé de procédés contraires à resprit religieux et au devoir? Combien ai-je montré d'indocilité, ai-je témoigné de mépris, ai-je fait de murmures ou de railleries malignes sur des choses qui n'allaient qu'au bien et qu'à entretenir la règle? C'étaient autant de scandales que j'ai dû me reprocher; et combien y en a-t-il d'autres dont je ne me suis jamais fait de scrupule, et dont je n'ai jamais pensé à m'accuser? J'ai déclaré mes péchés; mais combien y en avait-il où la circonstance du scandale et du mauvais exemple était jointe , sans que j'en aie rien dit? Peut-être ne la connaissais-je point , ou n'y faisais-je nulle réflexion : mais mon ignorance ou mon oubli étaient-ils excusables ? C'est sur quoi je dois m'écrier avec le Prophète : Lavez-moi , mon Dieu, purifiez-moi de mes péchés secrets et cachés. Pardonnez-moi, non-seulement ceux que fai commis, mais ceux que j'ai fait commettre. ÇPs. 18. )
Second point. Malheur à celui qui donne le scandale! (Matth., 18.) Cette malédiction est sortie de la bouche même de Jésus-Christ : c'est un anathème divin ; et il faut bien que le scandale soit un grand mal, puisqu'il vaudrait mieux pour un homme qu'il fût précipité au fond de la mer, que de scandaliser le plus petit de ses fi'êres. (Ibid.) Maxime générale et proposition universelle dont personne n'est excepté ; car il n'y a personne qui ne doive l'exemple au prochain : Que votre lumière luise aux yeux de tout le monde, afin que ceux qui verront vos bonnes œuvres en rendent gloire à Dieu. (Matth., 5.)
Ainsi, malheur à moi en particulier, si je suis Hauteur de quelque scandale dans la communauté ou je vis! car je la prive , autant qu'il est en moi , d'un des plus solides avantages de la profession religieuse , qui est l'édification mutuelle , et l'émulation du bon exemple. Je fais plus encore , puisqu'au lieu de contribuer à la régularité et à l'observance , j'y deviens un obstacle, et que souvent je suis cause, par mon exemple, que des abus s*iutroduisent, que d'utiles et d'anciennes pratiques s'abolissent peu à peu, que la disciplina se relâche , et que des règles qui étaient auparavant en vigueur, ne s'observent plus, ou ne s'observent que fort imparfaitement. N'est-ce pas de là qu'est venue la ruine spirituel le et la décadence de tant de sociétés très-saintes dans leur première institution ?
Que si le mal ne s'étend pas toujours si loin, du moins il n'y a que trop d'esprits faciles , et déjà mal disposés, que mon exemple ne manque pas d'entraî-
ner. Or, malheur à moi , encore une fois, parce qu# je serai responsable à Dieu de tout cela, et qu'il m'en demandera compte. Quel trésor de colère, et quel poids dont je dois craindre d'être accablé! Malheur à moi qui , par mon expérience et par mon âge, devrais être un modèle pour ceux qui sont moins avancés; à moi qui , par le rang que je tiens, par l'autorité , le crédit , les talents que j'ai reçus de Dieu, par la créance que les autres ont en moi, devrais leur servir de guide et les conduire, et qui ne sers qu'à les égarer ! Il ne faut qu'un religieux de ce caractère pour perdre toute une maison.
Mais, par-dessus tout, malheur à moi, si c'est par moi que commencent à s'établir certains usages , certains privilèges et certaines dispenses oii la raison de la commodité, de la sensualité, de l'amour-propre, a beaucoup plus de part que ceHe d'une vraie nécessité ! Autrefois , toutes ces choses étaient inconnues, et peut-être sans moi n'y eût-on jamais pensé. C'est à moi de voir ce que j'aurai à dire , quand Dieu m'en représentera toutes les suites, et qu'il me chargera de tous les dommages que la religion en aura soufferts. Les prétextes dont je m'appuie peuvent tromper les supérieurs qui me gouvernent , et me tromper moi-même ; mais on ne trompe point Dieu.
Troisième point. Comme il y a un scandale donné , il y a «n scandale reçu ; et malheur aussi à celui qui le reçoit et qui le prend! Car il le faut rejeter; et ce n'est point une excuse légitime auprès de Dieu, que le mauvais exemple qu'on a eu et qu'on a suivi. Ce fut l'exemple du premier ange qui engagea les autres dans son apostasie, et ils n'en ont pas moins été réprouvés. Il est vrai qu'un mauvais exemple est une tentation et une des plus fortes ten* tations ; mais ce n'est point une tentation au-dessus de nos forces; et puisque nous la pouvons vaincre, c'est un péché d'y succomber.
Il ne suffît donc pas pour moi que je m'étudie à ne donner aucun scandale , mais il y a des règles que Dieu me prescrit contre les scandales qu'on me donne et contre les mauvais exemples que j'aperçois autour de moi. 1^ Je ne dois point m'en troubler : je puis bien m'en afQiger et en gémir ; mais mon zèle n'en doit point être refroidi, ni ma piété ébranlée. Car il n'y a rien là que Jésus-Christ ne nous ait prédit, ni rien par conséquent qui me doive surprendre. S<* Je dois même en profiter, regardant ces scandales et ces mauvais exemples dont j'ai à me garantir comme des épreuves de ma fidélité, et des occasions de témoigner à Dieu mon attachement inviolable. C'est dans l'occasion qu'où se fait bien connaître, et qu'on apprend à se bien connaître soimême. 8*" Je dois m'en éloigner, c'est-à-dire que je dois, autant que je le puis , m'éloigner des person-
SUR L'ORAISON MENTALE
nés dont je prévois que la société me serait dommageable. Et il n'y a point à considérer si ce sont des personnes d'esprit et de mérite , ni si ce sont de mes amis : il faudrait même alors, selon TÉvangile , renoncer à mon père et à ma mère. Cela ne m'exempte pas de les honorer, de les aimer en Dieu , de leur rendre service et de les aider dans le besoin ; mais du reste, point de liaison ni de communication particulière. 4" Je dois m'y opposer prudemment , mais fortement; avec modestie, mais avec ardeur; avec charité , mais avec un saint mépris de tous les respects humains ; tenant ferme pour la règle , et ne m'en départant jamais , quand même , ce que Dieu ne permettra pas , il n'y aurait que moi à la garder. 6° Enfin , je dois en tirer sujet de m'humilier devant Dieu : reconnaissant que de moi-même je ne suis que faiblesse et qu'imperfection , et que sans la grâce divine je serais pire que tous les autres.
Conclusion. Quelle misère, mon Dieu ! et fautil donc qu'après avoir quitté le monde pour nous préserver de ses pièges, nous en trouvions jusque dans votre maison ? Ce n'est qu'à nous-mêmes que nous devons nous en prendre. La religion est sainte, mais nous ne répondons pas toujours à sa sainteté. Faites par avance, Seigneur, ou plutôt aidez-nous à iéire dès maintenant ce que feront vos anges dans votre jugement dernier, lorsque vous les enverrez pour enlever de votre royaume tous les scandales. Votre royaume sur la terre, ce sont particulièrement les communautés religieuses. N'y aurais-je été admis , et n'aurais-je place parmi votre peuple choisi , que pour le détourner de votre service par mes exemples et pour ralentir sa ferveur? Ne seraisje entré dans un état si parfait que pour m'y rendre plus coupaole, et par moi-même, et par ceux que vous y avez appelés avec^moi? Ah! mon Dieu, j'ai bien assez de mes propres péchés , sans y ajouter les péchés d'autrui.
Mais que serait-ce encore , Seigneur , si dans le saint asile où vous m'avez retiré, je venais d'ailleurs à me perdre par la contagion de certains exemples que j'y puis avoir? Que serait-ce, si, par une lâche condescendance, je me laissais emporter et séduire à ces exemples ; si je les imitais et je m'y conformais , au lieu de ne me conformer qu'à vos ordres et à vos adorables volontés? Ma règle, ô mon Dieu, ma règle seule et telle que vous me l'avez imposée; ma règle dans toute sa pureté, dans toute sa force et toute sa sévérité , voilà la route où je marcherai , voilà le conseil que j'écouterai , voilà l'oracle que je consulterai et par qui je me conduirai. Quiconque me portera là, volontiers je m'unirai à lui et je le suivrai, parce qu'il me portera à vous. Mais quiconque aussi me détacherait de là, me détacherait de vous. Seigneur; et sans balancer un
moment, je me séparerai de lui, parce que je ne veux jamais, pour qui que ce soit, ni en quoi que ce soit, ihe séparer de mon Dieu.
CONSIDÉRATION
SUR L'ORAISON MENTALE
Ce qu'il y a particulièrement à considérer ' sur l'oraison mentale ou sur la pratique de la méditation, se réduit à trois points, qui sont : ses avantages infinis et son importance, les défauts les plus communs qui en arrêtent le fruit, et les vains prétextes qui détournent de ce saint exercice et qui le font n^liger.
Premier point. Avantages et importance de l'oraison mentale. Le juste vit de la foi, et nous ne nous sanctifions qu'autant que nous sommes remplis et touchés des maximes de l'Évangile et des grandes vérités du christianisme. Principe si universellement reconnu, que les gens du monde conviennent eux-mêmes qu'ils agiraient tout autrement quTls ne font , et qu'ils ne s'abandonneraient pas à tant de désordres, s'ils avaient plus de foi, ou s'ils étaient plus pénétrés de ce que la foi leur enseigne. Examinons la chose à fond et reconnaissons-la telle qu'elle est, nous trouverons que ce manque de foi, d'une foi vive et animée , n'est pas seulement la source des dérèglements qu^on voit dans le monde, mais des relâchements qui se glissent dans la vie reli* gieuse. Ce n'est pas qu'on ne croie : mais on n*a pas une certaine conviction , une certaine vue qui frappe et qui rend les objets presque aussi sensibles que s'ils étaient présents
Or, voilà ce qui s'acquiert par Foraison. A forôe de se retracer dans l'esprit les vérités de la foi , de méditer les perfections et les grandeurs de Dieu, ses miséricordes et ses vengeances , ses récompenses et ses châtiments; de considérer par ordre et dans une méthode suivie tous les mystères de Jésus-Christ^ sa doctrine , sa loi , sa morale , ses exemples ; de tirer de là d'utiles leçons et des règles de conduite : toutes ces idées s'impriment profondément dans l'âme. On les porte partout, et l'on en a partout la mémoire prompte et récente. On apprend ce qu'on doit à Dieu, ce qu'on doit au prochain, ce qu'on se doit à soi-même. On prend des pensées supérieures à celles dont on s'était laissé prévenir, et l'on découvre ses erreurs, ses illusions, ses faux jugements. Ce que l'oraison sur cela n'a fait un jour qu'ébaucher, elle le perfectionne dans un autre, et l'achève. La grâce soutient tout, et répand ses lumières avec d'autant plus d'abondance , que l'oraison est plus fréquente et plus constante :de sorte que les v(^rites auparavant les plus obscures, et qu'on avait
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plus de peine à concevoir , se présentent en certains moments avec une telle clarté, qu'il semble qu'on en ait la connaissance la plus oarfaite et une espèce d'évidence.
Ce n'est pas assez : car la liaison étant aussi intime qu'elle l'est entre l'esprit et le cœur, ces vérités, ou plutôt rimpression de ces vérités passe de l'un à l'autre. Le cœur s'enflamme , et comme disait de lui-même le roi-prophète, le feu s'allume dans la méditation, {Ps. 38.) On s'élève à Dieu, on s'affectionne à ses devoirs, on se reproche ses infidélités , on prend des mesures pour l'avenir , et Ton sort de l'oraison tout renouvelé et tout changé. C'est par où les saints sont parvenus à une si haute perfection, et c'est là le chemin qu'ils ont tracé à tous les disciples qu'ils formaient et qui aspiraient à la sainteté. Aussi tous les instituteurs des ordres religieux , y ont-ils spécialement recommandé et expressément établi la pratique de l'oraison. Ils avaient du reste des vues différentes , et ils étaient diversement inspirés, pour composer cette admirable variété de règlements et d'observances , qui fait un des plus beaux ornements de l'Église ; mais sur le point de l'oraison et de sa nécessité, ils se sont tous accordés et n'ont tous eu qu'un même
esprit.
Et l'on peut dire, en effet, qu'il est comme impossible qu'une âme se dérange, lorsqu'elle est assidue à l'oraison; ou si quelquefois Dieu permet qu'elle s'oublie, l'oraison est pour elle une ressource immanquable. Mais d'où vient le désordre de plusieurs personnes, même religieuses, et par où commencent-elles à se dérégler, jusqu'à tomber dans des égarements pitoyables et scandaleux? c'est en quittant l'oraison. Par là elles s'éloignent de Dieu, et perdent tout sentiment de piété. Par là elles se réduisent dans une sécheresse, dans une froideur et une indifférence mortelle. Par là elles se privent des plus solides consolations , qui sont les consolations intérieures , et se dégoûtent ainsi de leur état. Par là elles demeurent livrées à toutes leurs passions, et à toutes les attaques de l'ennemi , et l'on n'a vu que par trop d'épreuves où tout cela aboutit, et quelle en est la fin malheureuse.
Second point. Défauts plus communs qui arrêtent le fruit de l'oraison. Premièrement , on y va sans préparation , contre la parole du Saint-Esprit : Préparez votre âme avant la prière, et ne soyez pas comme un homme qui tente Dieu, {Eccles. 18.) C'est demander à Dieu qu'il change la conduite ordinaire de sa providence , et par conséquent qu'il fasse un miracle en notre faveur , que d'attendre de lui qu'il se communique à nous dans la méditation, lorsque nous ne prenons nul soin de nous y disposer. Or, il y a une préparation éloignée et une pré-
paration prochaine. La préparation éloignée, c'est dans l'usage de la vie un recueillement habituel, et l'esprit de retraite, autant qu'il peut s'accorder avec notre condition et la situation présente où nous sommes. La préparation prochaine, c'est ce qui se fait quelque temps avant l'oraison , ou au temps qu'on la commence : par exemple , prévoir la matière dont on doit s'occuper, l'arranger et la diviser, se mettre en la présence de Dieu , invoquer le Saint- Esprit, se rappeler à soi-même et se dégager de toutes les pensées qui pourraient nous distraire. Il y en a qui récitent pour cela quelques courtes prières , et chacun peut suivre là-dessus ce que sa dévotion particulière lui inspire : mais en général, il n'y a guère de fond à faire sur l'oraison, si nous n'y apportons de notre part les dispositions convenables.
Secondement , on y va sans nulle vue et nul dessein d'en profiter. Pourvu qu'on ait rempli l'heure marquée , qu'on se soit assemblé avec la communauté, et qu'on y ait été présent, beaucoup plus de corps que d'esprit ; qu'on ait même fait quelques réflexions assez légères et produit quelques actes qui ne tendent à rien, on est content. Mais la sagesse, cette sagesse céleste qui nous sanctifie , ne se découvre qu'à ceux qui la désirent et qui la cherchent. {Eccles, 4.)
Troisièmement, on se met à l'oraison sans se proposer aucun sujet, et l'on se laisse conduire, dit-on, à l'Esprit de Dieu. Mais cet esprit, toujours réglé et mesuré dans ses divines opérations , n'agit point au hasard. S'il y a des âmes qu'il transporte tout à coup , c'est une grâce sur laquelle on ne doit pas compter. Cette grâce même , ces âmes ne l'ont communément obtenue qu'après s'être longtemps exercées dans les sujets les plus ordinaires. Qu'arrive-til donc? c*est que l'imagination n'ayant rien qui la fixe , elle s'égare sans cesse; et que l'esprit embrassant tout, il se trouve à la fin tout aussi vide qu'il l'était d'abord.
En quatrième lieu , si l'on choisit quelque sujet, on donne dans un autre écueil , qui est de vouloir porter trop haut son premier vol , et de ne s'attacher dès les commencements qu'à certains sujets plus sublimes et plus relevés. Il y a là souvent beaucoup d'orgueil et de présomption ; du moins il y a bien de l'illusion. On se repaît de belles spéculations , mais dont on voit peu d'effet dans la pratique. Quand il plaît à Dieu de nous ravir , comme saint Paul , au troisième ciel, suivons le mouvement de sa grâce; mais de nous-mêmes, marchons pas à pas, et prenons les routes les plus battues : ce sont les plus sûres. La bonne oraison est celle qui nous rend plus réguliers, plus humbles, plus charitables, plus patients, plus mortifiés.
En cinquième lieu , dans les sujets du reste les plus propres et les plus solides , on s'arrête trop aui
SUR rORAISON MENTALE.
raisonnements, et Ton ne s'entretient point assez dans les affections et les sentiments. II est nécessaire, avant toutes choses, de convaincre l'esprit ; mais il est encore plus important d'exciter ensuite le cœur et de l'émouvoir. Car c'est dans le cœur que se forment les résolutions, et c'est par les résolutions qu'on passe à Taction. ' * ■ *
En sixième lieu, à l'égard même de ces résolutions, il y a une erreur d'autant plus dangereuse, qu'elle est plus subtile et plus spécieuse : c'est de s'en tenir à des propositions universelles et indéterminées , au lieu de descendre au détail de notre vie et à certains points essentiels , qui nous regardent personnellement et qui demandent actuellement notre attention. Ce détail est d'une extrême utilité; et si Ton y entrait , on ne manquerait pas si tôt de matière dans l'oraison , et Ton aurait chaque fois un grand champ à parcourir.
En septième et dernier lieu , le défaut capital que nous avons à corriger dans Texercice de Toraison , et le principal obstacle au fruit que nous en pouvons retirer, c'est un fonds de paresse naturelle et de négligence à quoi l'on se livre, et qu*on ne s*efforee point de vaincre. Pour faire oraison, il faut s^appliquer, et toute application coûte : or, c*est justement ce qu'on ne veut point. On voudrait qu'il n'en eoûtftt ni violence, ni combat, ni travail pour se recueillir, pour s'animer , pour se réveiller de Tasloapissement et de la langueur où l'on est. Jacob n'obtint la bénédiction de l'ange qu'après avoir lutté contre lui pendant une nuit entière; et en vain espérons-nous que Dieu bénisse notre oraison , tandis que nous y demeurons dans une nonchalance et une oisiveté volontaire.
Tboisième point. Faux prétextes qui détournent de l'exercice de l'oraison. Les uns allèguent pour excuse qu'ils ont trop d'affaires, et qu'ils n'ont pas le temps de s'adonner à l'oraison ; les autres , qu'ils y sont trop distraits, et qu'ils ne peuvent retenir la vivacité de leur esprit; d'autres, qu'ils s'y trouvent en de continuelles aridités, et qu'ils tarissent dans un instant ; plusieurs, qu'ils s'y ennuient, et que cet ennui les en dégoûte; enfin quelques-uns, que l'oraison est trop difficile pour eux, et qu'ils ne s'en jugent pas capables. Voilà ce que disent la plupart des gens du monde, et ce qu'on entend même dire à des personnes religieuses. Mais si l'on était de bonne foi avec soi-même, et qu'on ne cherchât point à se tromper, on reconnaîtrait bientôt la vanité de ces prétextes, dont on s'autorise pour se dispenser ûe l'oraison.
Et d'abord , bien loin que la multitude des affaires soit là-dessus une dispense légitime, c'est au contraire ce qui nous impose une obligation plus étroite de rentrer de temps en temps en nous-mêmes, et
de nous servir de l'oraison comme d'un préservatif contre nos fréquentes occupations et contre la dissipation qu'elles peuvent causer. Plus les saints étaient chargés de soins, et même de soins tout spirituels, plus ils pensaient devoir s'attacher à l'oraison. Ils savaient en trouver le temps : qui nous empêche de le trouver aussi bien qu'eux? De plus, il n'est point d'esprit si vif et si distrait qui ne puisse faire quelque réflexion. On en fait tant d'inutiles et de nuisibles : pourquoi n'en ferait-on pas de sérieuses et de salutaires? il est vrai que les uns ont sur cela plus de peine que les autres ; mais il n'y aurait qu'à la vouloir prendre, cette peine, et qu'à savoir un peu se surmonter et se contraindre. D'ailleurs , malgré toutes les distractions , l'oraison nous sera toujours utile , dès que ce ne sera pas des distractions volontaires, et que nous ferons effort pour les rejeter. Nous aurons devant Dieu le mérite de les avoir combattues, et il nous restera toujours quelque teinture des saintes vérités que nous aurons tâché de méditer.
Il en est de même des sécheresses et des aridités. Ne manquons à rien de tout ce qui dépend de nous, et confions-nous en Dieu. C'est de cette sorte qu'il éprouve notre fidélité et notre constance. Si nous nous rebutons , nous perdons tout ; mais si nous persévérons dans la prière, il a ses moments pour nous écouter et pour nous dédommager. Quoi qu'il en soit , humilions-nous en la présence du Seigneur, et imitons ce saint solitaire dont toute l'oraison consistait à redire sans cesse ces courtes paroles : f ous qui m'avez a'ééy ayez pitié de moi. Ce ne sera point là un temps perdu. Ajoutez que c'est une oeuvre de mortification fort agréable à Dieu , que d'accepter en esprit de pénitence, et de soutenir l'ennui et le dégoût que donne quelquefois l'oraison. Jésus- Christ , la veille de sa passion , pria sans goût , et même dans une désolation entière : unissons-nous à lui ; et quand notre oraison ne nous serait bonne alorsqu'à pratiquer la patience et toutes les vertus que la patience renferme , cela seul ne serait pas un petit gain pour nous , et nous devrions l'estimer comme un profit très-considérable.
Enfin , il ne faut point nous former une idée si parfaite de l'oraison , que nous désespérions d'y atteindre. Elle est à la portée de tout le monde, et la science humaine n'y est pas d'un grand secours. Car il ne s'agit point de discourir beaucoup : mais avec une seule pensée, et une pensée très-commune, l'âme la plus simple peut se porter à Dieu de la manière la plus affectueuse et la plus ardente. Or, c'est cette union intérieure de l'âme avec Dieu qui fiait toute l'excellence et tout le prix de l'oraison. Il n'est question que d'une bonne volonté : apportons-la au pied de l'oratoire, et tout nous deviendra praticable et profitable.