DE UABUS DES GRACES
en
Éans parler des dons naturels, les grâces extérieures ce sont les moyens de salut que Dieu nous fournit. Ces moyens ne m'ont jamais manqué, ou pour mieux dire, Dieu me les a prodigués en quelque manière dans Tétat religieux. A quoi m'ont-ils servi ? A quoi m'ont servi tant d'oraisons, tant de lectures, tant de confessions, tant de communions, tant d'instructions , d'exhortations , de remontrances, d'avertissements charitables, tant de bons exemples ? J'ai abusé de tout cela , et Dieu me reprochera cet abus. J'en ai abusé , en me rendant tout cela inutile, et me faisant peut-être de tout cela une matière de péché. Voilà ce que je ne puis assez déplorer en la présence de Dieu et dans l'amertume de mon âme.
: Oui , Dieu me reprochera l'inutilité de tant de moyens les plus excellents et les plus propres à me sanctiGer. Qu'on le coupe, dit le maître de l'Évangile parlant du figuier infructueux, et qu*on l'arrache. Pourquoi occupe-t-il la terre inutilement. (Luc, 13.) Ce figuier n'est-ce pas moi-même, et cette parabole ne me fait-elle pas entendre de quoi je suis menacé , si je continue à ne point profiter de tant de secours que la religion me donne, et malgré lesquels j'y demeure comme un arbre stérile? J'y remplis en vain une place qui serait bien mieux occupée par une âme fidèle.
i En effet tous ces moyens de salut et de perfection ont sanctifié des millions d'âmes religieuses; et moi , depuis tant d'années que j'en puis user, ils ne m'ont rendu ni plus exact, ni plus vigilant, ni plus mortifié, ni plus détaché du monde et de moimême. Ces moyens auraient converti des peuples entiers d'idolâtres, et ils n'ont pas corrigé dans moi un seul défaut, ni ne m'ont pas fait acquérir une vertu. Malheur à vous , Corozaln, parce que si Tyr et Sidon avaient vu les mêmes miracles que vous, il y a longtemps que ces villes criminelles se seraient reconnues et qu'elles auraient fait pénitence. (Matth., II.) Cette malédiction me regarde, et l'application en est bien naturelle et bien juste. Non-seulement Dieu me reprochera l'Inutilité de ces moyens si salutaires , mais l'abus formel que j'en fais, lorsque, par ma faute, ils me deviennent même une matière de péché. Car ces moyens si fréquents et si présents dans ma profession , ne peuvent être des moyens indifférents. Du moment qu'ils me sont inutiles, j'en suis plus coupable et plus condamnable. Suivant cette mesure, quel trésor de colère ai -je amassé contre moi , et ne dois-je pas craindre qu'il ne m'accable, si je ne prends soin de le diminuer? Hélas! bien loin de le diminuer, je ne fais que l'augmenter tous les jours !
Tboisibmb point. Outre les grâces extérieures, il y en a d'intérieures; et ces grâces intérieures,
BOURDALOUB. — T. UI.
c'est tout ce que le Saint-Esprit opère en mol , pour me faire connaître les voies de Dieu , et pour me les faire aimer : tant de lumières dont il m'éclaire , tant de vues qu'il me donne de mes devoirs , tant d'inspirations secrètes , tant de bons désirs , tant de remords de ma conscience, tant de mouvements par où il me presse de tenir une autre conduite et de mener une vie plus religieuse. En résistant à toutes ces grâces , qu'ai-je fait? Selon le langage de l'apôtre saint Paul, j'ai résisté au Saint-Esprist même, qui est l'esprit de grâce; je lui ai fait outrage, j'ai foulé aux pieds le sang de Jésus-Christ, j'ai anéanti par rapporta moi le mérite de sa croix, dont la moindre grâce a été le prix.
Abus que Dieu punit dès à présent par la soustraction de ces mêmes grâces. Je les néglige, et il me les 6te ; je les méprise, et il me les retire. N'estil pas en cela , comme en tout le reste , souverainement équitable? Châtiment sans nuséricorde, puisque cette soustraction de grâces est un mal pur et sans mélange d'aucun bien. Châtiment que j'ai déjà peut-être éprouvé, et que j'éprouve : car n'est-ce pas de \h que je n ai plus certains sentiments de Diea que j'avais autrefois, et que ma conscience ne me fait plus certains reproches qu'elle me faisait? Je suis dans un relâchement visible, et cependant j'7 vis tranquille et en paix. Cette paix est pire que tous les troubles.
Mais châtiment à quoi surtout nous expose rabos de certaines grâces d'élite , qui font dans l'ordre da salut et de la sanctification de l'âme comme une espèce de crise, semblable à celle qui arrive dans l'ordre de la nature et dans les maladies du corps. Car il y a des jours d'une bénédiction particulière de la part de Dieu , tels que peuvent être pour moi ces jours de solitude et de retraite.
Abuser de ces sortes de grâces, c'est la chose la plus dangereuse, et qui peut avoir les conséquences les plus funestes. Saint Augustin, et une infinité d'autres comme lui , étaient perdus, s'ils n'eussent profité des moments où , par une providence singulière , Dieu avait attaché la grâce de leur conversion. Et combien de religieux sont tombés dans les plus déplorables égarements, pour n'avoir pas, en certaines conjonctures, répondu à Dieu , qui les appelait, et qui les sollicitait de reprendre le soin de leur perfection, qu'ils avaient abandonné?
CoNGLUSioir. Vous me parlez encore , Seigneur, et ce que j'entends au fond de mon cœur, ce que j'/ ressens , ne peut être l'effet que de votre grâce. Heureux que vous ne m'ayez pas délaissé après tant de résistances, ni fermé le sein de votre miséricorde! Mais pour cette fois, ne me rendrai-je pas enfin, et m'obstinerai-je aveuglément à ma perte, lorsque
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