DE LA PERTE DU TEMPS
hnmaines et des soins temporels qui occupent les gens du monde.
Il y en a dont les observances et les fonctions sont très-bornées , et ne remplissent pas beaucoup de temps. Dès qu'elles y ont donné quelques heures prescrites par la règle, à quoi s*en vont presque toutes leurs journées? Souvent à ne rien faire. Fréquents entretiens , conversations toutes profanes , longues et inutiles visites de la part du monde , euriosit^e savoir tout ce qui se passe au dehors et de s'en informer, voilà presque toute leur occupation. On fait tous les jours scrupule aux séculiers de leur oisiveté : mènent-ils une vie plus oisive que celle-là?
D'autres agissent davantage, et sont plus dans l'exercice. Toujours empressées, elles ne se donnent point de relâche. Mais quel est le principe de toutes ces agitations et de tous ces mouvements ? Est-ce l'esprit de leur vocation ? Est-ce la volonté de Dieu et l'ordre de leurs supérieurs? Bien loin de cela , ce serait assez que l'obéissance exigeât d'elles tout ce qu'elles font, pour qu'il leur devint ou qu'il leur parût insoutenable. Ce n'est donc que leur inquiétude et leur impétuosité naturelle qui les conduit. D'où il arrive qu'elles s'ingèrent en mille affaires, soit domestiques, soit étrangères , qui ne les regardent point. Elles voudraient être de tout , et vaquer à tout, hors à leur devoir. Est-ce là employer le temps , ou n'est-ce pas le dissiper?
Enfin plusieurs ont suffisamment de quoi s'occuper, dans l'observation de la discipline religieuse, et dans les emplois et le travail dont elles se trouvent chargées. Mais on peut dire encore que presque tout leur temps et tous leurs moments sont perdus, parce qu'elles ne s'acquittent de leurs obligations qu'avec une négligence extrême, ou que dans des vues tout humaines. Le temps n'est utile qu'autant qu'il est employé selon le bon plaisir de Dieu , et qu'il sert à notre profit spirituel : or, ce qui se fait nonchalamment ou trop humainement, peut-il être agréable à Dieu ; et dès qu'il ne peut plaire à Dieu , quel avantage devant Dieu en pouvons-nous retirer ?
De tout ceci je dois apprendre : 1" Qu'après avoir satisfait à mes observances , et à tout ce qui est de mon ministère, s'il me reste encore du temps, je n'en suis pas tellement le mattre, qu'il me soit permis de le consumer en de vains amusements. Il n'y a point de loi particulière qui me détermine l'emploi que j'en dois faire ; mais il y a toujours une loi générale qui m'ordonne d'en faire un bon emploi. 2"* Qu'une vie très-laborieuse me peut être trèsinfructueuse, parce que les soins dont elle est remplie ne sont point tant de ma profession que de mon choix, et que c'est moi qui volontairement, et aux dépens même de la régularité , me les suis imposés.
assez que toutes mes occupations soient saintes 6t religieuses dans leur substance, si elles ne le sont dans leurs circonstances ; et qu'en gardant ma règle , je puis perdre mon temps, dès que je n'en prends que le corps et que j'en laisse l'esprit. D'où il m'est aisé de voir, mais avec la plus sensible douleur, combien de temps j'ai perdu jusques à cette heure, et si je puis même faire fond sur un seul jour.
Tboisièhb point. Quoique, dans un sens, lé temps perdu soit irréparable, il ne l'est pas dan» un autre, car il ne tient qu'à moi de le racheter, selon cette parole expresse de l'Apôtre : Rachetez le temps, (Ephes. , 5.) Ces ouvriers de l'Évangile qui vinrent les derniers et vers le milieu du jour, reçurent la même récompense que les premiers, qui avaient travaillé dès le matin : pourquoi? parce que dans le peu de temps qu'ils eurent , ils firent plus de diligence, et qu'ils redoublèrent d'autent plus leur activité, qu'ils étaient venus plus tard. Voilà comment il est encore dans mon pouvoir de regagner, par mon application et par ma ferveur, tout ce que mes dissipations et mes lâchetés m'ont enlevé.
Il faut que je répare tant de mauvais Jours où je n'ai rien mérité auprès de Dieu , qi rien acquis pour le ciel. Ce sont là proprement mes mauvais joun; car ce que je dois regarder comme de mauvais jours pour moi , ne sont pas ceux où j'ai eu des croix à porter, ni des peines, des infirmités à endurer* Au contraire , ces jours pénibles et fâcheux selon les sens, ces jours d'épreuve, sont pour les âpaes vraiment chrétiennes et religieuses de bons jours : mais tant de jours d'une vie lente çt paresseuse, d'une vie toute distraite, sans recueillement, sans réflexion, sans mortification , voilà encore une fois les mauvais jours que j'ai à racheter. Heureux que Dieu m'en donne le temps. C'est une grâce des plus précieuses ; mais , pour profiter de cette grâce , i) n'y a point à différer : tout retardement serait à craindre, puisque je ne sais si cette ressource ne me manquera pas dans peu. Je sais bien qu'en usant comme je le dois du temps à venir, je puis suppléer au temps passé ; mais je ne sais combien durera cet avenir, et rien n'est plus incertain. Je sais bien ^ue Dieu m'accorde le présent, que j'ai; mais je ne sais s'il ni'accordera l'avenir, que je n'ai pas. Il est done de la sagesse de faire valoir , autant qti'il me sera possible , ce présent que j'ai , et de me hâter làdessus, parce qu'il n'y a que ce présent sur quoi je puisse compter. Quand même je me tiendrais assuré de cet avenir que je n'ai pas, serait-ce trop de le consacrer tout à Dieu, et en aurais-je plus qu'il ne faut pour me dédommager de toutes mes pertes? Marchons pendant que la lumière nous
89 Que pour un saint usage du temps, ce n'est point J idaire (Joàii. , 12) : A» fwU vient ^ cette nuit éter^
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