‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 312 sur 352 · QUATRIEME JOUR · texte numérisé non relu

QUATRIEME JOUR

PREMIÈRE MÉDITATION

DE LA MORT

Siaiutum ett hominibui semel mori,

Cest UQ arrêt porté contre les hommes de mourir one fois. Uébr,^ cbap. 9.

Phbmier point. Il n'est rien de plus certain que la mort, ni rien de plus inévitable. C'est un châtiment auquel la justice de Dieu a condamné tous les hommes, et c'est une loi générale où je suis moimême compris comme les autres. Il faut mourir : parole terrible ! mais après tout , ce qu'il y a de plus terrible dans la mort , ce n'est point précisément la mort même ; ce sont ses suites.

La mort en elle-même est une séparation entière de toutes les choses du monde, des biens, des honneurs, des plaisirs, des emplois, des charges,

des parents, des amis, des affaires, des négociations , des entretiens , de tout ce qui fait la vie temporelle de l'homme. C'est , par rapport à la société humaine, une espèce d'anéantissement : un mort ' n'a plus de part à rien sur la terre, n'entre plus en rien; on ne le voit plus, on ne l'entend plus, et bientôt on n'y pense plus. Tout cela effraye, dès qu'on s'arrête à le considérer selon les sens ; la na« ture y répugne, et de là vient qu'elle y résiste de toutes ses forces. Mais tout cela néanmoins , pris ' en soi et indépendamment des suites de la mort, n'est point si affreux que la nature et les sens se le représentent. Cette séparation , de quelque douleur qu'elle soit précédée ou accompagnée , se termine en un très-petit espace de temps ; et , d'un moment à l'autre , tout ce qu'elle a pu causer de peines et de souffrances au mourant, s'évanouit sans qu'il en ressente désormais la moindre impression.

Mais ce qu'il y a de formidable dans les suites de la mort, c'est qu'elles sont éternelles : si bien que le moment qui sera pour moi la fin de cette vie présente, sera m même temps pour moi le commencement d'une éternité, oo bienheureuse, ou malheureuse. Du cùU que larbre tombera y il y restera (Eccles. , 1 1) ; et dans l'instant qu'on pourra * dire de moi avec vérité. Il est mort, on pourra ajouter avec la même certitude. Voilà son sort décidé devant Dieu; le voilà pour jamais ou prédestiné oa réprouvé. Car on ne meurt qu'une fois, et après la mort, il n'y a plus de grâces ni de bonnes œuvres. • Par conséquent l'état ^ù l'on se trouve alors est * invariable, et si c'est un état de damnation, il est irréparable.

Ce qui doit encore redoubler ma frayeur, c'est que je ne sais quand se fera cette redoutable décision de ma destinée, ou pour un bonheur , ou pour * un malheur étemel , parce que je ne sais quand je mourrai.

Rien de plus évident ni de plus connu que la nécessité de la mort; mais rien de plus inconnu ni de plus caché que l'heure de la mort. Il n'y a point de jour qui ne puisse être mon dernier jour; il n'y a donc point de jour où je ne puisse recevoir moa arrêt , et être ou sauvé pour toujours , ou perdu sansressource.

Solides pensées dont je devrais continuellement' m'occuper, et que je ne saurais m'imprimer trop vivement dans l'esprit. Car elles sont propres dà religieux comme des gens du monde. Religieux et séculiers, nous mourrons tous et nous sommes tous également intéressés à nous assurer une bonne mort. Or, qu'ai-je fait jusqu'à présent pour m'y disposer, et que fais-je encore maintenant ?'Sai9je actuellement en état de mourir, et voudrai9-j6 j actuellement mourir dans l'état où je suis? Je n'ai I qu'à consulter là-dessus debonnefoi ma consdeoet.

DE LA MORT

Que medîcte-t-elle, que me reproche-t-elle? à quoi me fait-elle entendre qu'il faut mettre ordre avant la mort? C'est à cela que je dois m'attacher , et sur cela que je dois prendre incessamment toutes les mesures nécessaires. Connaître Tiraportance înGnie de bien mourir, savoir que je puis à toute heure mourir , ne me sentir pas dans la disposition actuelle de mourir comme je voudrais mourir, n'est-ce pas assez pour me faire tout entreprendre , et pour n'y apporter pas le plus court délai ?

Second point. La mort des pécheurs, selon la menace et l'expression du Saint-Esprit, n'est pas seulement mauvaise, mais très-mauvaise. Trèsmauvaise par le trouble qui les agite, très-mauvaise par le désespoir de la divine miséricorde où ils tombent, très-mauvaise par les surprises de la mort et les coups subits qui les enlèvent , très-mauvaise et souverainement mauvaise par Timpénitence où ils meurent. Or, la mort d'un religieux , après une TÎe imparfeite et négligente, n'a-t-elle pas par proportion tous ces caractères ? II est bien étrange et bien déplorable qu'on puisse fai(^ une telle comparaison : mais si j'examine la chose à fond , et que je rappelle ce que j'ai su , ce que j'ai entendu , et ce que peut-être j'ai quelquefois vu , je trouverai que cette comparaison n'est ni chimérique ni outrée.

Quel sujet de trouble pour une personne religieuse à la mort , de n'avoir presque rien fait de tout ce qui était de sa règle et de son devoir; d'avoir vécu dans In maison de Dieu, et de n'en être pas plus avancée dans les voies où Dieu voulait la conduire ; d'avoir quitté le monde, et d'être néanmoins à la fin de ses jours aussi vide de l'esprit de Dieu, aussi remplie des idées et de l'esprit du monde, que si si elle avait passé toute sa vie dans le monde ? Elle est donc comme investie et assiégée des douleurs de la mort, (Ps. 17. ) Car les douleurs de la mort viennent de l'attache qu'on a à la vie, au monde, à soi-même; et voilà son état. Elle aime la vie , elle aime le monde, elle s'aime encore plus elle-même. Qu'il en doit coûter pour rompre tous ces liens, et qu'il y a de rudes combats à soutenir ! O mort, estce ainsi que tu nous sépares ? (1. Rois y 15. )

Aura-t-elle recours à Dieu ? mais c'est au contraire la vue de Dieu qui augmente ses inquiétudes et qui la désole. Elle sait avec quelle lâcheté elle l'a servi : mille péchés qu'elle traitait de scrupules dans une vie tiède et dissipée, mille doutes qu'elle ne voulait point éclaicir ou qu'elle décidait à son gré, lui reviennent à l'esprit. Si ce n'est pas en détail que tout cela se présente, c'est en général , et dans une confusion qui l'effraye d'autant plus qu'elle en peut moins démêler l'embarras. Tout lui devient suspect : ses confessions passées , ses communions ; les sentiments de son cœur, qu'elle a suivis; les liaisons qu'elle

a entretenues; les faux principes qu'elle s'est faits sur des points capitaux et essentiels; les libertés qu'elle s'est données , au mépris de la règle , et souvent au scandale de la communauté; les dispenses qu'elle a demandées , et les voies dont elle a usé pour les obtenir. Autrefois rien de tout cela ne lui faisait peine ; mais cette conscience , autrefois si large , esl maintenant une conscience étroite, ou plutôt une conscience droite qui ne sert qu'à la tourmenter. On tâche à lui inspirer de la confiance en Dieu et en sa miséricorde : mais, malgré tout ce qu'on lui peut dire, il lui reste toujours une obscurité dans l'âme , une incertitude, un souvenir de ses obligations et un reproche de ses perpétuelles transgressions , une crainte des jugements de Dieu capable de la conster* ner. Si elle ne va pas jusqu'au désespoir des pécheurs du siècle, le rayon d'espérance qu'elle conserve est bien faible , et n'a guère de force pour la relever.

Encore plus à plaindre quand elle est frappée d'une mort subite : car on n'est pas plus à couvert dans la religion que dans le monde , de ces morts imprévues et précipitées ; et comme Dieu a des ehàtiments secrets qu'il exerce dans le monde, il en a qu'il exercedans la religion. Toute une maison , témoin d'un pareil accident , en est touchée. On juge charitablement de la personne , on prie , oh espère pour elle : mais du reste on ne peut se dissimuler à soi-même la vie peu régulière et peu édifiante qu'elle menait. On est obligé d'en convenir, et l'on ne peut s'empêcher de dire, du moins de penser, qu'il eût été bien à souhaiter qu'elle eût eu du temps pour rentrer en elle-même et pour se préparer. Du temps! Hé, n'en a-t-elle pas eu ; et que doit être autre chose toute la vie religieuse qu'une préparation habituelle à la mort.' Ce n'est donc point le temps ^ui lui a manqué; mais elle n'a pas su en profiter lorsqu'elle l'avait, et comme on l'en avertissait. Le temps de Dieu est venu. Elle ne l'attendait pas : mais il avançait toujours; et elle s'y est enfln trouvée dans le moment qu'elle y songeait le moins.

Combien de religieux et de religieuses sont ainsi morts dans une espèce d'impénitence, qui ne ressemble que trop à l'impénitence des pécheurs ? C'esV à-dire, qu'ils sont morts dans leur relâchement, dans leur tiédeur, dans leurs habitudes, dans des dispositions d'esprit et de cœur très-dangereuses. Combien même de religieux et de religieuses, ayant à la mort tout le loisir de rentrer en eux-mêmes, et de se munir des sacrements de l'Église , ont fait voir, en les recevant pour la dernière fois, la même indifférence et la même froideur qu'ils avaient eue pendant la vie! C'est une maxime générale , qui se venue dans l'état religieux , aussi bien que dans tous les autres états, qu'on meurt comme on a vécu. Comment est-ce que je vis? Comment est-ce que je veu vivre dans la suite ? Voilà conunent je moumi.

DE LA MORT

Tboisibmb point. Autant que la mort des pécheurs est mauvaise, autant FÉcriture nous apprend que la mort des justes est précieuse devant Dieu. Précieuse , parce qu'ils meurent dans un saint détachement et sans regret; précieuse, parce qu'ils meurent dans une confiance pleine de consolation et de douceur ; précieuse , parce qu'ils meurent dans une union intime avec Dieu , et dans l'exercice des plus excellentes vertus; précieuse, parce qu'ils meurent dans la grâce de Dieu et avec le don inestimable de la persévérance. Or, entre ces justes, les âmes vraiment religieuses ne tiennent pas le dernier rang. Quelle est donc la mort d'un religieux fervent et fidèle? C'est là qu'il commence à goûter les fruits de son travail, et à en recevoir la récompense.

Il meurt en paix et sans douleur, parce qu'il meurt dans un parfait détachement de toutes les choses humaines. Il a le cœur libre et dégagé de tout ce qui pourrait l'arrêter sur la terre ; et, au lieu de rien regretter en ce monde, il remercie Dieu, comme David , de ce qu'il achève de rompre ses liens. II n'y a plus, Seigneur, que le lien de ce corps mortel , et vous m'en allez délivrer ; j'y consens. I^on-seulement il y consent , mais il le désire : Qu'y a-t'il, mon Dieu, que je puisse souhaiter hors vous {Ps, 72), et que m'importe tout le reste, pourvu que je vous possède ? Il envisage la mort comme la fin de ses peines et le commencement de son souverain bonheur. Elle paraît aux impies une destruction totale de l'homme; mais il la regarde comme un passage du lieu de son bannissement à sa bienheureuse patrie , et de cette sorte il n'en ressent point le tourment, (Sap., 3.)

Il meurt dans une humble et vive confiance. Et que cr^drait-il, lorsque, sans présumer de soimême et rendant gloire de tout à Dieu, il se voit enrichi de trésors et de mérites qu'il a amassés dans la religion ? Tous ces mérites dispersés dans le cours d*une longue vie, se réunissent devant ses yeux , et le comblent d'une joie intérieure qui lui adoucit les rigueurs de la mort.Toutes ses pensées se tournent vers le ciel où il aspire, et dont la possession lui est déjà presque assurée. Dieu lui donne de cette félicité éternelle un avant-goût qui le ravit et le transporte : tellement qu'il peut s'écrier , avec le premier martyr de l'Église, saint Etienne : Je vois les deux ouverts, et Jésus qui m'attend à la droite de Dieu, (Ad., 7.)

Il meurt dans la plus étroite union avec Dieu , et dans l'exercice de toutes les vertus qu'il a si longtemps et si souvent pratiquées. II s'y est formé de bonne heure, et il recueille alors tout le fruit de la sainte habitude qiril s'en est faite. Quoique mourant et réduit par la violence de la maladie dans la dernière faiblesse , il n'a point de peine à s'élever à Dieu , à s'immoler à Dieu, et à lui faire le sacrifice de fa vie. Accoutumé qu'il est à tous ces actes et à

divers autres, il y entre d^abord et sans effort, et pour peu qu'on lui parle ou qu'on le fasse souvenir de Dieu , son cœur prend feu tout à coup et s'enflamme.

Enfin, par une grâce au-dessus de toutes les grâces , il meurt dans la persévérance finale, qui est la consommation de sa persévérance et de sa constance dans Taccomplissement des devoirs de la vie religieuse. Car la persévérance finale suppose une persévérance commencée, et c'est par celle-ci qu'on parvient à l'autre. Ainsi il meurt ami de Dieu , entre les bras de Dieu , dans le scinde Dieu , où son âme va se reposer. Il passe de l'état de sainteté à l'état d'impeccabilité; c'est-à-dire, d'un état, où tout juste et tout attaché qu'il était à Dieu, il pouvait encore le perdre et l'offenser, à un état où il ne pourra plus que l'aimer et que le glorifier.

Conclusion. Y a-t-il, Seigneur, à délibérer pour moi , et une mort si heureuse ne doit-elle pas être l'objet de tous les vœux de mon cœur? Mais telle est, mon Dieu, notre misère, et la mienne en particulier : nou^voulons une sainte mort , et nous vous la demandons ; mais pour cela vous demandez de nous une vie sainte , et c'est ce que nous ne voulons pas. Hélas ! Seigneur, c'est ce que je n'ai en effet jamais bien voulu. Cependant, il faut vouloir l'un et l'autre tout ensemble : car, selon votre providence ordinaire, vous ne donnez point l'un sans l'autre ; et se promettre de mourir comme vos plus zélés serviteurs sans vous avoir servi comme eux , c'est la plus fausse et la plus trompeuse illusion.

A quoi donc me suis-je exposé depuis tant d'années , et à quoi m'expose encore présentement ma langueur et ma nonchalance dans votre service ? Faites-le-moi comprendre, à mon Dieu ! faites-moi ressentir pendant la vie toutes les frayeurs de la mort , afin que je ne les ressente pas à la mort même.

Je me trompe , Seigneur : on ne craint que trop la mort ; mais on ne la craint pas comme on la doit craindre. Or, apprenez-moi à la bien craindre. On craint la mort , parce qu'on aime la vie : c'est la craindre en homme, et non en chrétien ni en religieux. De cette crainte toute naturelle il arrive, ou qu'on ne pense point à la mort et qu'on en perd, autant qu'il est possible, la vue, afin de n'en être point affligé; ou qu'on ne pense à la mort que pour s'en préserver le plus qu'on peut, que pour l'éloi* gner et pour y apporter des précautions qui flattent notre amour-propre, et qui fomentent notre pa« resse. Une telle crainte, bien loin de nous être utile, nous devient nuisible , puisqu'elle ne va qu'à nous inspirer le relâchement et à nous y entretenir. Ce n'est point ainsi , mon Dieu , que vos saints ont craint la mort, et ce n'est point là non plus la crainte que j'en dois avoir. Il m'importe peu de vi-

DU JUGEMENT DE DIEU

vre , mais il m'importe infiniment de bien vivre , de vivre religieusement et saintement pour mourir de même. Ce que je dois donc craindre , ce sont les terribles conséquences de la mort, afin de les prévenir. Ce que je dois craindre, c'est le danger affreux d'une mort qui me surprendrait et que je n'aurais pas prévue. Heureuse Pâme que cette crainte tient dans une attention et une vigilance continuelle 1 Plaise à Totre miséricorde, 6 mon Dieu! que j'en retire ce fruit de grâce et de sanctification!

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