‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 322 sur 352 · SA NATIVITÉ · texte numérisé non relu

SA NATIVITÉ

Sciïû grattam DonUni ruutri Jesu-ChritH, qwmiam proptervo» egenui/actut ett, cum esset dives.

Vous savei quelle a été la miséricorde de Notre-Seignear Jésas-Christ, qai, de loi-méme étant riche, t'est ùât pmm pour vous. 1. Cor, , chap. 8.

" Pbbmier point. C'est dès sa naissance que Jésus- Christ commence à exécuter le dessein qu'il avait formé de vivre et de mourir pauvre. Ce Dieu de majesté, ce souverain auteur de toutes choses, et, par conséquent, à qui toutes choses appartenaient, pouvait naître au milieu des richesses et dans l'abondance. Il semblait même que cet état convenait davantage, non-seulement à la dignité de sa personne, mais à la fin de sa mission ; car venant sur la terre pour attirer à lui tous les hommes et pour les soumettre à sa loi , pouvait-il mieux les engager à le suivre que par l'éclat et la pompe d'une condition opulente .' du moins les Juifs avaient-ils conçu cette idée du Messie qu'ils attendaient , et croyaient-ils qu'il se ferait voir dans la splendeur, et qu'il les comblerait de biens temporels. Mais que les vues du Seigneur sont différentes des nôtres , et au-dessus des nôtres ! Ce Messie, ce désiré des nations, naît enfin, mais dans la pauvreté; et pourquoi? parce qu'il voulait d'abord, par son exemple, persuader au monde cette vérité, qu'il devait ensuite nous annoncer luimême dans son Évangile : Bienheureux les pauvres! (Matth., 5.)

Voilà donc pourquoi il se fait pauvre dès sa sainte nativité; et comme la première leçon qu'il avait à nous donner était du bonheur des pauvres , voilà le premier état oi^ il se montre à nos yeux, et où il nous représente son adorable humanité : exemple plus puissant que tous les discours ; exemple qui nous découvre sensiblement le mérite et le prix de la pauvreté, puisqu'elle a été digne du choix d'un Dieu , et qu'il l'a préférée à toutes les richesses du siècle; exemple le plus propre à nous en inspirer.

DE LA PAUVBETÉ DE J. C. DANS SA NATIVITÉ. ess

non-seulement l'estime, mais Tamour et le goût, [ Tune et l'autre une ressemblance entière et une

puisque nous la voyons consacrée dans la personne de ce Dieu sauveur, qui ne s'y est réduit et ne l'a embrassée que pour nous.

. C'est à cette pauvreté qu'il m'a spécialement appelé par sa grâce ; et un avantage singulier de la profession religieuse est d'y pouvoir imiter plus parfaitement la pauvreté de Jésus-Christ. Il y a des pauvres dans le monde ; mais les uns ne sont pauvres que d'effet et que par la nécessité de leur condition , sans rétre de cœur et d'affection; et les autres le sont d'affection et de cœur, sans l'être réellement et en effet. La pauvreté des premiers n'est qu'une pauvreté forcée, qu'ils déplorent et dont ils se plaignent ; d'où il s'ensuit que ce n'est point la pauvreté de Jésus-Christ, laquelle a été une pauvreté volontaire. La pauvreté des seconds est une pauvreté chrétienne et agréable à Dieu ; leur cœur est détaché des biens qu'ils ont dans les mains, et, selon la maxime de TApôtre, ils les possèdent comme s'ils ne les possédaient pas : mais ce n'est pas là néanmoins toute la pauvreté de Jésus-Christ , lequel a voulu se dépouiUer de toute propriété et de toute possession.

Il n'y a, à bien parler, que le religieux qui soit le vrai imitateur de la pauvreté de son Dieu. Il est pauvre en effet, et encore plus pauvre de volonté : pauvre en effet , car il a tout quitté ; encore plus pauvre de volonté , car c'est lui-même qui , par le secours et l'inspiration d'en haut, s'est déterminé à quitter tout , et qui serait prêt à renoncer au monde entier s'il en était mattre. C'est donc en vertu de ce sacrifice que je puis dire à Jésus-Christ, comme les apêtres : Seigneur, fai tout (ibandonné pour vous suivre ( Màtth., 19); et, si je suis toujours fidèle à ma vocation , c'est en récompense de ce même sacrifice que je puis attendre de la part de Jésus-Christ cette réponse si consolante et cette grande promesse : f^ous serez assis sur des trônes de gloire. ( Ibid. ) Avec une telle espérance , et soutenu de l'exemple de mon Sauveur, ai-je lieu de regretter ce que je lui ai sacrifié ? Dois-je même le compter pour quelque chose ? dois-je le regarder comme un don que j'ai fait à Dieu , ou n'est-ce pas une grâce que Dieu m'a faite de l'agréer et de vouloir bien l'accepter ? La pauvl*eté où je vis ne me devient-elle pas honorable, dès que c'est celle de Jésus-Christ ? ne me de- Tîent-elle pas plus douce et aimable , dès qu'elle me lie si étroitement à Jésus- Christ ? ne me devientelle pas infiniment chère et précieuse , dès qu'elle me donne un droit particulier au royaume de Jésus-Christ et à une félicité éternelle ?

Second point. Si , d'une part , la pauvreté de mon état est plus conforme à la pauvreté de Jésus- Oirist, il s'en faut bien d'ailleurs qu'il n'y ait entre

pleine égalité. Pour m'en convaincre , je n'ai qu'à ouvrir les yeux et qu'à contempler cet Enfant-Dieu dans l'étable où il est né. Cette étable , voilà sa demeure; cette crèche, voilà son berceau; cette paille où il est couché , voilà le lit de son repos ; ces misérables langes qui l'enveloppent, voilà tous ses vêtements. Est-ce qu'il n'eut besoin de rien autre chose pour se défendre du froid de la nuit , de l'extrême rigueur de la saison, de toutes les injures du temps? est-ce qu'il ne fut point sujet aux infirmités de l'enfance, et qu'il ne les ressentit point? Il était homme comme nous , passible comme nous , encore même plus que nous, par la délicatesse de son corps ; et ses larmes, ses cris donnaient assez à entendre ce qu'il souffrait. Mais, du reste, la pauvreté na rien de si rigoureux qu*il n'ait voulu éprouver, et il est venu sur la terre pour en porter tout le fardeau et en soutenir toute la misère.

Saint Bernard s'adresse là-dessus aux riches du monde, et pour leur instruction ou leur condamnation , il les invite à écouter la voix de cette étable d'un Dieu naissant , de cette crèche , de ces langes. Quoique , dans ma profession , je ne puisse être mis au nombre des riches du siècle, je ne dois pas me rendre moins attentif à cette même voix, et ce qu'elle m'annonce ne doit guère me donner moins de confu* sion. Elle me représente l'état pauvre de mon Sauveur, et, par un juste retour sur moi-même, elle m'engage à me comparer avec lui , c'est-à-dire , à rougir en sa présence de ma faiblesse et à la reconnaître : car, il est vrai , je mène une vie pauvre ; mais, dans le fond , à quoi se réduit cette pauvreté? Puis-je la faire entrer en quelque comparaison avec l'étable, avec la crèche , avec ces langes usés et déchirés ? Aije les mêmes incommodités à endurer? Me suis-je vu quelquefois dans les mêmes extrémités? Ai-je manqué en quelques rencontres des choses nécessaires? Tout pauvre que je suis , n'ai-je pas ce qui me sufQt ? La religion s'est chargée d'y pourvoir. Elle ne s'est pas chargée de pourvoir au superOu ni au délicieux : ce n'est point ce que j'en ai attendu , ni ce que j'en ai dû attendre; et sans doute ce serait une étrange pauvreté que la mienne, si je prétendais l'accorder avec les délices et les superfiuités. Mais quant à ce nécessaire dont de sages instituteurs ont jugé que je ne pouvais me passer, dont tant d'autres avant moi se sont contentés, et dont tant d'autres comme moi se contentent encore présentement, m'est-il refusé, et ne me le fournit-on pas?

En cela même j'ai cet avantage, que la religion me délivre de tous les soins temporels, qui occupent une infinité de gens du monde pour s'assurer ce nécessaire et pour se le procurer. N*est-ce pas assez pour moi ? Eh ! c'était bien assez pour tout ce qu'il

DE LA PAUVREfÉ DE J. C. DANS SA NAUVITÉ.

y a eu de saints et de fervents religieux , qui m'ont précédé dans la même observance et sous la même règle. Que dis-je ? c'était trop pour eux ; et leur pauvreté, à les en croire, était toujours trop aisée et trop commode. Bien loin de vouloir élargir ce nécessaire et rétendre , ils ne pensaient qu'à le resserrer autant qu'il leur était permis, afin de le proportionner davantage à l'état de Jésus-Christ et de l'en approcher de plus près. Ils ne se plaignaient que d'en être encore si éloignés. Hélas ! j'en suis bien plus éloigné qu'eux : mais est-ce là le sujet de mes plaintes? 0 que de murmures cesseraient, que de retours de l'amour -propre seraient tout d'un coup arrêtés, si je venais à mieux comprendre que je ne je Tai compris jusques h présent, ce que c'est que d'être pauvre comme Jésus-Christ, ou plutôt , si je comprenais mieux de quelle indignité il est , dans un religieux, de se dire pauvre de Jésus-Christ, et de ne vouloir pas être pauvre comme Jésus-Christ!

Tboistèmb point. Ou c'est Jésus-Christ qui s'est trompé dans le choix qu'il a fait d'un état pauvre, ou c'est le monde qui se trompe dans l'attachement qu'il a aux biens de la terre. Mais Jésus-Christ étant la sagesse incréée, il est incapable de se tromper en aucune chose; d'où il faut conclure que c'est donc le monde qui est dans Terreur et qui s'égare. Voilà comment raisonnait saint Bernard , et ce raisonnement regardait en général toutes les conditions : mais on peut bien l'appliquer en particulier à la profession religieuse.

Car, entre toutes les conditions , où est-ce qu'on se trompe le plus, si ce n'est dans la religion, dès qu'on y est attaché à ses commodités et qu'on y recherche les aises de la vie? Une âme religieuse tombe alors dans les plus grossières erreurs, et sa conduite en est toute pleine : 1^ elle se flatte de suivre Jésus- Christ pauvre, parce qu'elle marche dans la voie de la pauvreté : mais autre chose est de marcher dans la voie de la pauvreté , et d'y suivre Jésus-Christ. On l'y suit par une sainte conformité de sentiments avec lui; et quelle conformité y a-t-il entre les sentiments de ce Dieu volontairement dépouillé de tout, et ceux d'une âme qui , dans la pauvreté qu'elle professe, ne pense qu'à se ménager tout ce qu'elle peut d'accommodements et de douceur? 2* Elle croit avoir devant Dieu le mérite de la pauvreté évangélique, quoiqu'elle n'en ait pas le véritable esprit : car ce n'est pas l'avoir, cet esprit de pauvreté , que de ne vouloir manquer de rien, et de savoir si bien se dédommager d'un côté de ce qu'on ne peut recevoir de Taulre. 3» Comme il arrive souvent que malgré toute son attention et toutes ses précautions, elle n'a pas, à beaucoup près, tout ce qu'elle souhaite, il s'ensuit de là qu'elle ressent tout l'effet et toute la peine de la pauvreté, sans en retirer au-

cun fruit ni pouvoir en espérer aucane récompense. 4« Après avoir abandonné peut-être de grands biens, ou du moins un honnête établissement dans lemonde, elle se laisse occuper de bagatelles , et n'en est pts moins possédée que les mondains le sont d'une abondante fortune. 5® D'autant plus aveugle et plus dangereusement trompée qu'elle se persuade , en bien des occasions et sur bien des sujets où elle se donne certaines libertés, qu'il n'y va pas du salut, lorsque son vœu néanmoins s'y trouve violé et que la conscience y est grièvement blessée.

Point de matière où l'on ait plus à craindre , même dans la religion, de se faire une fausse conscience qu'en ce qui concerne la pauvreté. Combien de fois ai-je eu sur cela moi-même des doutes, des inquiétudes, des remords; et si je n'en ai point eu, combien ai-je eu lien d'en avoir?

Car me suis-je toujours appuyé sur de bons principes pour me rassurer? Combien peut-être ai-je fait valoir de mauvaises excuses que je prenais pour de bonnes raisons, parce qu'elles secondaient mes désirs? De combien de permissions me suis-je autorisé, ou extorquées, ou mal interprétées, ou trop étendues? Quoi donc! ai-je renoncé aux richesses du siècle en vue des périls qu'elles portent avec elles , pour me jeter en d autres embarras et en d'autres dangers du côté même de la pauvreté religieuse? L'ai-je embrassée, cette sainte pauvreté, à condition de n'en éprouver dans la pratique aucun effet? Ai-je prétendu être de ces religieux qui , dans un sens bien opposé à celui tle l'apôtre saint Paul, n'ont rien en apparence, mais réellement possèdent tout? En vérité, fallait-il pour cela sortir du monde; et, après avoir fait une fois le sacrifice de tous ses biens , si je veux encore user de certaines réserves , n'ai-je point peur d'attirer sur moi la malédiction dont Dieu a menacé quiconque déroberait quelque chose de l'holocauste qui lui est offert? L'expérience a souvent confirmé la menace. Malheur, si j'en devenais moi-même un exemple l

CoNCLUSTON. Dieu créateur du ciel et de la terre, mais que j'adore sous la forme d'un enfant, et que je vois dans la misère d'une étable et d'une crèche. Seigneur, agréez le sacrifice que je renouvelle en votre présence, de tout ce que le monde me destinait et de tout ce que j'y pouvais prétendre. Dans le sentiment qui me touche, il me semble que par votre grâce je serais actuellement disposé à vous sacrifier un royaume si je le possédais, et que je n'en voudrais être maître que pour vous l'offrir.

Hélas! Seigneur, vous ne m'en demandez pas tant, et voilà l'illusion ordinaire qui nous séduit. Nous formons pour vous des souhaits que nous ne pouvons exécuter; et ce qui dépend de nous, nous vous le refusons. Car il ne s'agit point, mon Dieu, dere-

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