DE LA VIE CACHÉE DE JÉSUS-CHRIST JUSQU'AU TEMPS DE SA PRÉDICATION
. Et deteendit eum Ulii , it venit Nazareth , et erat tubditut
$*éUDt mis en chemin arec Marie et Joseph , il alla à Nazareth, et il leur était soomii. Lix:, ehap. S.
Pbbmibb poikt. Voici sans doute un des plus grands mystères de la vie de Jésus-Christ; et quelque obscur que ce mystère puisse être , je ne dois pas moins Tadmirer, que ceux qui ont le plus éclaté aux yeux des hommes. C'est la retraite où vécut ce divin Maître, jusqu'au temps de sa prédication. Cet Homme-Dieu qui était rempli de tous les trésors de la sagesse et de la science, qui possédait dans un suprême degré tous les dons de la nature et de la grftce, qui pouvait briller dans le monde, et s'attirer l'estime et la vénération de tous les peuples; cet Homme-Dieu qui, jusqu'à l'âge de trente ans, eât pu opérer tant d'oeuvres merveilleuses pour la gloire de son Père , s'il eût pris soin de se faire connaître ; qui eût I u convertir tous les pécheurs, tous les idolâtres, et répandre FÉvangile par toute la terre ; cet IIomme-Dieu, qui n'était même envoyé que pour cela« et qui pour cela seul était descendu du ciel, 8*est réduit toutefois à une vie cachée , et de trentetrois ans qu'il avait à demeurer parmi nous , en a passé trente dans le silence et la solitude, et n'en a réservé que trois pour se produire en public et pour annoncer le royaume de Dieu.
Qu'a-t-il fait durant ces trente ans d'une vie particulière et retirée? // était soumis à Marie et à Joseph (Luc, 2) : voilà ce qu'on nous en dit. Nous ne savons rien de tout le reste, et il a voulu l'ensevelir dans les ténèbres , en sorte qu'il n'y eût que Dieu qui en fût témoin. Conduite qui semble d'abord bien surprenante, mais dont le secret néanmoins n*est pas difQcile à découvrir. Il a prétendu par là réprimer en nous ce désir de paraître, qui nous est si naturel , et qui cause tant de désordres dans les maisons religieuses. Il n'est pas possible qu'un religieux soit solidement à Dieu , si c'est un bomme tout extérieur; et rien n'était plus capa- J>le de modérer cet empressement de se montrer /au monde et de s'y distinguer, que l'exemple d*un iDieu solitaire et volontairement ignoré du monde. ( Car cet exemple m'ûte tous les prétextes que je pourrais avoir, et que l'amour-propre sait si adroitement nous suggérer, en nous persuadant qu'il y la de la gloire de Dieu , et que le salut du prochain j est engage, que c'est une nécessité en telles et telles conjonctures, que la bienséance le veut ainsi, qa» cela sert à entretenir la charité , qu'il faut de
la société dans la vie, qu'une si grande retraita nous rend inutiles et nous empêche de faire valoir les talents que nous avons reçus. Spécieuses raisons, mais dont je voudrais en vain m'autoriser. Suis-je plus en état que Jésus-Christ de contribuer à la gloire de Dieu? Dois-je plus m'intéresser que lui au salut du prochain? Le monde a-t-il plus besoin de moi, et y suis-je plus nécessaire? Connaisje mieux ce qui convient et ce qui ne convient pas? Ai-je plus de zèle pour l'entretien de la société et de la charité? Ai-je des talents plus relevés, et dont il y ait plus de fruit à espérer? Ame vaine, apprends à te détromper et à te confondre. Au lieu de ces maximes que m'inspire, jusque dans la religion , un esprit monaain , mon Sauveur est venu m'enseigner une route toute contraire , et à laquelle je dois m'en tenir : c'est d'aimer à être inconnu, à être oublié, à être délaissé, et délaissé même, non-seulement du reste des hommes, mais de la communauté où je vis, n'y étant chargé d'aucun autre emploi que de l'observation de ma règle, et n'y entrant dans aucune affaire, bien loin de m'embarrasser et de m'intriguer dans les affaires du siècle.
Telle doit être ma disposition, sans préjudice néanmoins de l'obéissance que je dois à mes supérieurs. S'ils veulent se servir de moi , soit au dedans , soit au dehors , il faut leur obéir, et m'acquitter le plus parfaitement que je pourrai des ministères où ils me destineront. Mais quand j'agirai de la sorte, et quand surtout je ne me produirai au dehors que lorsque mes supérieurs me l'ordonneront, et qu'autant qu'ils me l'ordonneront, j'y paraîtrai beaucoup moins ; et y paraissant moins , Dieu n'en sera que plus gloriflé, le monde que plus édifié, les bienséances de mon état que mieux gardées, et toutes mes fonctions que plus fidèlement et plus saintement exercées. Je n'ai donc qu'à attendre en paix les ordres de la Providence ; et tant qu'elle me permettra de rester dans l'obscurité, je dois m'en réjouir, chérir ma retraite, et dire comme le Prophète royal : J^ai choisi d'être abject et lederfUer dans la maison de mon Dieu. {Ps. 83.)
Sbcond poiif t. Quelles étaient les occupations de Jésus-Christ dans sa vie cachée? Si nous en jugeons par les apparences , ce n'était que des occupations basses en elles-mêmes, communes et serviles. Il travaillait avec Joseph; il partageait avec Marie les soins nécessaires pour le bon ordre de cette sainte famille; il exécutait ponctuellement ce que l'un et l'autre lui prescrivaient, sans rien omettre ni rien négliger des moindres offices. Qu'était-ce là pour le Messie, pour l'Envoyé de Dieu, pour le Fils unique de Dieu? Or, Dieu cependant tirait autant de gloire de ses actions, que de tout ce que
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ce Saaveur des hommes devait faire dans la suite de plus graad. Dieu les agréait; et le Toyant adonné à de tels exercices « il disait déjà de lui, quoique avec moins de solennité et moins d*éclat qu'an jour de son baptême : FoUà mon fiU bîenraimé , en qui J'ai mis mes complaisances. (Màtth., S.) Pourquoi cela ? parce qu*en toutes ces actions , Jésus-Christ se conformait au bon plaisir de son Père ; parce que toutes ces actions étaient animées d'un esprit intérieur, et relevées par des vues toutes divines. De là vient qu'elles étaient si méritoires devant Dieu et si agréables à ses yeux.
Il y avait en ce temps-là des princes sur la terre et des empereurs. II y avait de fameux conquérants qui remplissaient le monde de leur nom et du bruit de leurs actions héroïques. On parlait de leurs desseins, de leurs entreprises, de leurs faits mémorables. On les publiait partout, et on les exaltait : mais dans Pestime de Dieu ce n'était rien; et n'en étant ni le principe, ni la fin , il n'y avait nul égard. Au contraire , on ne parlait point de Jésus-Christ, on ne le connaissait point, on ne savait ni son nom, ni sa naissance, ni sa demeure, ni comment il vivait, ni à quoi il s'employait. Il était dans un coin de la Judée comme s'il n'y eût point été; mais Dieu tenait ses regards sans cesse attachés sur lui , et n'en retirait pas un moment les yeux. C'était un objet digne de l'attention de tout le ciel, et il ne faisait pas une action qui ne fût d'un prix infini.
Quel soutien et quel sujet de confiance pour une personne religieuse, qui, dans son .état, n'est employée qu'à des exercices dont le monde ne tient nul compte! Souvent même sout-ce les dernières fonctions d'une maison, et les plus humiliantes. Mais ce qui la console , et ce qui est en effet bien consolant pour elle , c'est la parole de l'Apôtre qu'elle s'applique à elle-même : f^otis êtes morts , et ootre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu, {Coloss,y 8.) Car dès que c'est une vie cachée en Dieu , c'est une vie selon le gré de Dieu , par conséquent une vie toute sainte ; et puisque c'est une vie cachée avec Jésus-Christ , c'est donc une vie toute conforme à la vie de Jésus-Christ, à son esprit et à ses sentiments. Or, quelle vie est plus à souhaiter pour moi , que celle qui m'unit de la sorte à mon Dieu, et qui me donne des rapports si étroits avec mon Sauveur et mon modèle ? C'est là proprement la vie intérieure, et dans une telle vie, y a-t-il rien de si vil en apparence et de si méprisable, que je ne doive estimer au-dessus de tout? Ce serait bien dégénérer de ma profession , si je réglais autrement l'estime que je fais des choses, que par la sainteté qui y est attachée, et par la volonté de Dieu que j'y accomplis. Avec l'un et l'autre, tout est d'une valeur inestimable , tout est grand.
TBOisiàMS POINT. De quel repos était accompagnée la retraite de Jésus-Christ, et queUe paix n'y goûtait-il pas? Inconnu au monde, il n'était point exposé à ses discours, ni sujet à ses contradictions. Dans l'étroite enceinte d'une maison pauvre où il se tenait renfermé, et où il se bornait à son travail, Il n'avait point de part à tous les mouvements qui agitaient le reste des hommes. Il jouissait tranquillement du silence et du calme de sa solitude , et s'il s'entretenait, c'était, dans le secret de son âme, avec son Père, dont il recevait les plus sensibles et les plus douces comunications.
De tous les biens que nous pouvons désirer sur la terre, il est constant qu'un des plus précieux c'est la paix: mais il n'est pas moins certain que de tous les moyens pour acquérir cette paix , ou intérieure ou extérieure, un des plus assurés, c'est une vie retirée et cachée. Le monde est comme une mer orageuse; au lieu que la retraite est comme un port et un asile où l'on est à couvert de tous les orages. Voilà par où les gens du monde estiment eux-mêmes la profession religieuse ; et voilà ce qui leur fait dire en tant de rencontres , qu'un bon religieux , une bonne religieuse, sont mille fois plus contents dans leur cellule , qu'on ne l'est dans le tumulte et les embarras du siècle.
Les plus mondains le disent, et en cela ils disent encore plus vrai que peut-être ils ne le pensent. Mais ils le diraient bien autrement, s'ils avaient en effet connu par quelque épreuve les douceurs solides que goûte une Âme accoutumée à vivre seule, et qui sait se borner à cette vie particulière. Elle a ses occupations, qui lui ont été marquées par l'obéissance, ou qu'elle s'est tracées elle-même. Ce ne sont point des fonctions d'éclat, et c'est par là justement qu'elles lui plaisent davantage. Elle s'en acquitte avec fidélité, mais du reste sans vouloir s'ingérer en aucune autre chose. Ainsi elle est peu troublée de tout ce qui se passe dans le monde , et de mille événements qui sont pour tant d'autres une source d'inquiétudes et de chagrins. Souvent même n'en est-elle pas instruite, ni ne veut -elle pas s'en instruire. Et comment s'inquièterait-elle de tout ce qui arrive au dehors , puisqu'à peine elle sait une partie de ce qui se fait auprès d*elle et dans l'intérieur de la communauté ? Dès que les choses ne la regardent point, et qu'il ne s*agit ni de la charité , ni du bien commun de la maison , elle ne s'informe de rien , ni ne s*entremet en rien : car la retraite religieuse va jusque-là.
Ah! que de religieux auraient mené dans leur état et y mèneraient une vie paisible, s'ils avaient pris de bonne heure cet esprit de retraite, et s'ils savaient se renfermer dans eux-mêmes! Mais il semble que nous nous soyons à charge à noos- I mêmes , et que nous ne puissions demeurer avec
eeo SUR LES CONVERSATIONS AVEC LE PROCHAIN.
nous-mêmes. On veut se mêler de tout. Pour cela il faut se trouver partout. Si Ton est arrêté, c'est une peine : et si Ton peut suivre sou impétuosité naturelle et aller où elle nous emporte, c'est encore le principe d'un plus grand mal. Car il n'est pas possible que la diversité des objets, que lesdiiïërents intérêts où Ton entre, n'excitent bien des désirs et bien des passions dont la paix du cœur est altérée. La clôture et la cellule s'adoucissent à mesure qu'on les garde : mais c'est en les quittant trop souvent et trop longtemps, qu'on se les rend insupportables. Il y faut néanmoins revenir, et voilà ce qui cause les dégoûts et les ennuis. N'est-ce pas peutêtre ce qui m'en a causé une inGnité à moi-même? Pourquoi sur la terre chercher si loin mon bonheur et hors de moi, lorsqu'avec Dieu et avec sa grâce, je puis le trouver dans moi et au milieu de moi?
Conclusion. Soyez éternellement béni. Seigneur, de la miséricorde que vous m*avez faite, en me retirant dans votre sainte maison. Ce n'est pas seulement pour la vie future et pour mon salut un lieu de sûreté, mais c'est pour tout le cours de cette vie présente une demeure de paix. Il est vrai , Seigneur, qu'il y faut avoir un certain attrait et un certain goût, et ce goût de la retraite n'est pas une des moindres grâces que puisse recevoir de vous une âme religieuse. Vous me l'accorderez, cette grâce, puisque je vous la demande, et que vous savez combien elle m'est nécessaire.
Détachez mon cœur de tous les vains amusements qui peuvent le distraire et le dissiper, et qui ne l'ont en effet que trop dissipé et que trop distrait jusqu'à cette heure. Faites-le rentrer au dedans de lui-même et inspirez-lui cet esprit intérieur, qui seul est capable de le tenir dans le recueillement et dans le calme. Toute autre chose où je voudrais établir mon repos en ce monde peut me manquer ; mais ma retraite ne me manquera point, et ee sera toujours ma ressource et mon refuge.
• Vous surtout , mon Dieu , vous ne me manquerez point dans la vie la plus obscure et la plus cachée. Je vous y trouverai, et qu'ai-je à souhaiter déplus? C'est là que l'âme s'entretient avec vous, qu'elle vous parle et qu'elle vous entend, qu'elle vous possède et qu'elle vous goûte. Mais vous n'êtes point dans le bruit : du moins vous ne vous y faites guère connaître ni guère sentir. O mon Dieu, où 'serais-je bien sans vous , et où puis-je être mal avec vous ? Que m'importe d'être connu du monde , honoré dans le monde, ou de ne l'être pas, si je vous ai toujours pour témoin, et si vous m'honorez de votre présence? Vous seul me tiendrez lieu de toutes choses ; et dans mon obscurité et mes ténèbres, je serai plus en état de vous dire sans cesse, •TM la même consolation que vous le disait un
de T08 plus fldèles serviteurs : Mon Dieu et mon tout.
CONSIDÉRATION