‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 333 sur 352 · DE LA CHARITÉ DE · texte numérisé non relu

DE LA CHARITÉ DE

me serait pas nécessaire, parce qu'elle ne me serait de nul usage. Mais j*ai à vivre avec des esprits qui ont leurs idées particulières, comme nous avons chacun les nôtres; qui ont leurs humeurs, leurs caprices, leurs préjugés, leurs erreurs. D'entreprendre de les changer, c*est ce qui ne m'appartient pas, et de quoi je ne viendrai pas à bout. Il ne me reste donc, pour le bien de la paix et pour l'entretien de la charité , que de m'accommoder à eux autant qu'il est possible , et de les gagner par ma douceur.

Bienheureux les débonnaires, parce qu'ils posséderont toute la terre (Matth., 6), c'est-à-dire, qu'ils se concilieront tous les cœurs. Suis-je de ce nombre; ou plutôt, combien là-dessus ai-je de reproches à me faire? Combien de fois , au lieu d'user envers le prochain d'une charitable indulgence , lui ai-je fait ressentir mes dédains et mes hauteurs ? Combien à son égard m'est-il échappé, et m'échappet-il sans cesse de paroles aigres , de manières brusques, de mépris? Souvent même je n'y fais nulle attention , et je ne crois pas qu'il y ait rien en tout cela dont on doive s*offenser. Ce serait bien pis si je venais , comme quelques-uns , à m'en applaudir et à m'en savoir bon gré. Voilà ce qui trouble toute une communauté; voilà ce qui y fait naître les divisions , et ce qui y cause les différends et les démêlés. Un peu plus d'empire sur soi-même préviendrait tous ces maux, et qu'y a-t-il que je ne dusse sacrifier pour les arrêter?

Second point. La même charité qui fit supporter à Jésus-Christ avec tant de douceur et tant de patience les imperfections de ceux avec qui il eut à converser et à traiter, lui fit encore employer son pouvoir tout divin à les combler de ses grâces. Car ce fut une charité bienfaisante. // parcourait les viUes et les bourgades, en faisant du bien à tout le monde {Act., 10) ; chassant les démons, consolant les afOigés, guérissant les malades, ressuscitant les morts , annonçant le royaume de Dieu , et travaillant sans relâche au salut des âmes. > Je ne suis pas en état de faire, comme Jésus- Christ, des miracles en faveur du prochain. Il ne dépend pas de moi de rendre , comme ce Dieu sauveur, la vue aux aveugles , l'ouïe aux sourds , la parole aux muets, la santé aux paralytiques et aux moribonds. Mais, du reste, il y a chaque jour , surtout dans une communauté , mille occasions de se rendre des services mutuels , de s'entr'obliger et de g'entr'aider. Or , voilà ce que fait la charité chrétienne , à plus forte raison la charité religieuse. Aije là-dessus tout le zèle et toute l'ardeur nécessaire? I9e suis-je point de oes âmes indifférentes , qui ne tont occupées que d'elles-mêmes , et qui ne veulent •e gëûer en rien pour faire plaisir aux autres ? Si, par mun ofiice , je me trouve dans une obligation parti-

JÉSUS-CHRIST, ne.

culiére de leur prêter secours et de pourvoir i lean besoins, comment est-ce que je m'en acquitte? Le fais-je avec exactitude ? Le fais-je volontiers et avec affection ? Du moins suis-je assez charitable pour leur souhaiter le bien que je ne puis leur procarer? Le suis-je assez pour prendre part à celui qui leur arrive , et pour m'en réjouir ? Le suis-je assGK pour compatir à leurs maux et pour entrer dans leurs peines , lorsqu'il leur survient quelque affliction et quelque disgrâce? Car la charité exige tout cela de moi.

Mais n'est-ce pas en tout cela que je l'ai mille fois blessé, et que je la blesse encore? Je n'ai que trop de vivacité quand il s'agit de moi-même, et je ne porte que trop loin les devoirs de la charité, quand je demande qu'on l'exerce à mon égard et que je crois qu'on me la refuse. Je ne lui prescris point sdors de bornes , et je suis si touché de ne la trouver pas tou.jours disposée à me servir I Est-ce aipsi que je la pratique envers les personnes à qui je la dois pas tant de titres ? Tout me coûte, dès qu'il est question d'autrui. Au lieu de leur faire tout le bien qui est ea mon pouvoir, peut-être envié-je celui qu'on leur fait, et peut-être en certaines rencontres voudrais-je le traverser et y mettre obstacle. Au lieu de les prévenir sur les choses mêmes où nul devoir propre et personnel ne m'engage, combien peut-être dans mes fonctions et mes emplois me suis-je rendu difficile à leur accorder ce qui était de ma r^le et de mon ministère? Au lieu de m'intéresser dans leurs peines , et de chercher à les adoucir, n'en ai-je point eu peutêtre une joie maligne, et n'en ai-je point même été quelquefois le sujet? Jésus-Christ nous a expressément avertis que nous serions traités de son Père comme nous aurions traité nos frères et les siens. Suivant cette mesure, qu'aurais-je à espérer de Dieu, et avec quelle assurance pourrais-je le prier de répandre sur moi l'abondance de ses grâces, si j'avais toujours un cœur aussi resserré que je l'ai eu à l'égard de SCS membres et de ses enfants?

Tboisièmb point. En quoi la charité de Zéms- Christ fut enfin plus admirable, c'est dans son étendue : car ce fut une charité universelle. Comme il avait été envoyé de son Père pour tous les hommes,, et que c'était en vue de son Père qu'il les aimait , il se partageait également entre tous , et leur donnait à tous ses soins , sans acception de personne» Juifs et Gentils recevaient de lui les mêmes instructions et les mêmes guérisons, tant de l'âme que du corps. On ne le vit jamais, ni se rebuter de la mfsère et de la pauvreté des uns , ni se laisser préoccuper en faveur des autres par leur éclat et leur opulence. Ceux-là même qui se déclaraient le plus ouvertement et avec plus d'injustice contre lui , il était disposé à leur faire tout le bien qu'ils en pou-

DE L4 CHABITÉ DE JÉSUS-CHRIST, etc.

Taîent attendre , et il ne tenait qu'à eox , en reeourant à ce divin Maître, d*en obtenir toutes les grâces dont il était le dispensateur. Non-seulement il y était disposé , mais pour cela il les appelait , il les invitait et les recherchait. Si je ne porte jusquelà ma charité pour le prochain , je n*ai qu'une charité imparfaite, ou je n'ai même qu'une fausse charité , parce que ce n'est point une charité chrétieune. Car la charité chrétienne nous fait aimer le prochain par rapport à Dieu et en vue de Dieu. Or, ce motif n'est point limité, et vouloir le restreindre à certains sujets, sans l'étendre aux autres , c'est le détruire absolument et l'anéantir.

Aussi le Fils de Dieu , et après lui les apôtres , en nous recommandant la pratique de la charité comme une de nos obligations les plus essentielles , se sont-ils servis d'un terme commun : Aimez vos frères, aimez votre prochain. Cette qualité de frère, de prochain , ne convient pas moins à l'un qu*à l'autre, et par conséquent elle ne nous oblige pas moins envers l*un qu'à l'égard de l'autre. Si vous ne faites du bien , ajoutait le Sauveur du monde, et si vous n'êtes préparés à en faire qu'à ceux qui vous plaisent, qu'à ceux avec qui vous êtes liés d'une société plus étroite, qu'à vos amis, par où différez-vous des païens? Car ils ont comme vous leurs connaissances, leurs amitiés, leurs liaisons. Or, la charité évangélique doit avoir un caractère de distinction et de sainteté qui la relève au-dessus d*une charité purement humaine , telle qu'était celle du paganisme, et telle qu*est encore celle du monde. C'est pourquoi le Sauveur des hommes, dans le commandement qu'il nous fait de nous aimer les uns et les autres , et qu'il appelle son précepte et sa loi , comprend même ceux qui se tournent contre nous et dont nous avons reçu les plus sensibles offenses : Bénissez ceux qui voiu maudissent j souhaitez du bien à ceux qui vous veulent du mal, priez pour ceux qui vous persécutent, (Luc, 6.) Que ce degré est éminent, mais qu'il est rare! Tout rare néanmoins et tout éminent qu'il est , c'est un devoir néeessaire; et le christianisme, ni conséquemment la religion, ne reconnaît point d'autre vraie charité que celle-là : Dieu n'en récompense point d'autre. • Où en suis-je donc, et comment est-ce que je satisfais à cette obligation ? Car ce que Jésus-Christ nous a lui-même annoncé, qu'il viendrait des temps où la charité de plusieurs se refroidirait, ne s'accomplit pas seulement parmi les gens du monde , mais parmi les religieux. Elle ne s'y refroidit en effet que trop, et autant qu'elle s'y refroidit , elle s'y rétrécit. On a ses inclinations et ses antipathies ; et selon cette différence de sentiments, on tient une conduite toute différente. On a ses amis particuliers poor qui l'on n'épargne rien ; mais on ne s'intéresse guère à ce qui regarde tout le reste de la commu- 1

nauté. Dans un office où l'on doit à chacun les mêmes soins, on a ses prédilections; et tandisqu'on est d'une attention et d'une vigilance infinie en faveur de quelques-uns , on est d'une négligence et d'une difficulté extrême envers les autres. Se senton blessé en quelque chose, on a ses ressentiments et ses peines dans le cœur; et au lieu que la charité devrait les étoulTer, on sait bien dans l'occasion uset de retour et les faire connaître.

Ce qui est encore très-ordinaire , et ce qui renverse tout l'ordre de la charité, c'est qu'on se montre plein de douceur et plein de zèle pour des étrangers, pour toutes les personnes du dehors ; et qu'on n'a que de la froideur, et quelquefois de Tamertume pour ses frères , avec qui néanmoins on est uni par des liens si intimes et si sacrés. Où est la charité de Jésus-Christ ? car ce ne l'est pas là. Elle n'est qu'en certaines âmes, dont Dieu, pour notre édification, nous met les exemples devant les yeux. N'en ai-je pas vu moi-même, et n'en vois-je pas? Il semble que ce soit la charité même ; ou il semble que leur charité se déploie sans cesse et se multiplie, à mesure quil se présente des sujets sur qui l'exercer. On les admire : mais y en a-t-il beaucoup qui les imitent? Que me sert toutefois de les admirer, si je ne travaille pas à les imiter?

Conclusion. Dieu de charité. Seigneur, c'est dans les maisons religieuses que vous avez voulu conserver l'esprit de votre Église naissante, et de ces premiers chrétiens qui la composaient. Or, ils n*étaient tous qu'un cœur et qu'une âme ; et comment, sans la charité, puis-je donc être vraiment religieux ? II n'est pas en mon pouvoir de concilier ainsi tous les cœurs , et de les réduire à cette conformité parfaite et à cette sainte unité; mais j'y dois au moins disposer le mien , je l'y dois former, et ce sera Teffet de votre grâce. <

Donnez-moi, mon Dieu, cette charité patiente qui ne s'altère de rien, cette charité bienfaisante qui ne refuse rien, cette charité universelle qui n'excepte rien. Ah! Seigneur, quelque patiente que puisse être ma charité envers mes frères , jamais le sera-t-elle autant que la vôtre envers moi ; et jamais aurai-je autant à supporter de leur part, que vous avez eu jusques à présent à supporter de moi ? Quoi que je fasse pour eux , ou que je désire de faire en vue de vous, jamais égalera-t-il tout ce que j'ai reçu de votre infinie libéralité; et dois-je enfin compter pour beaucoup d'étendre mon zèle sur tout ce qu'il y a de personnes avec qui j'ai à vivre et de sujets qui me sont présents , après que vous avez rempli de votre miséricorde toute la terre, et que vous avez étendu votre amour jusques à ceux mêmes qui vous ont crucifié?

Si donc sur la charité que je dois à mon prochain,

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