‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 339 sur 352 · DU RETOUR DE JÉSUS-CHRIST AU QEL · texte numérisé non relu

DU RETOUR DE JÉSUS-CHRIST AU QEL

nière leçon plus courte, plus persuasive que tous les discours, et ce fut de les rendre eux-mêmes témoins de son ascension , et de s'élever en leur présence à cette demeure céleste où il les appelait. A ce spectacle, tous leurs doutes s'évanouirent. Tout ce qu'il leur avait dit du royaume de Dieu se retraça vivement dans leur souvenir : savoir, que ce royaume était leur véritable patrie ; qu'il y avait des places pour chacun d'eux , et qu'il les allait préparer, qu'il devait les précéder comme leur chef, et qu'étant ses membres, ils devaient un jour le suivre; par conséquent , qu'il ne les laissait sur la terre que comme dans un lieu de passage, et qu'ils ne devaient s'y regarder que comme des étrangers et des voyageurs. Toutes ces pensées se réveillèrent , et les touchèrent de telle sorte, qu'ils en conçurent un parfait mépris du monde, et n'eurent plus désormais de prétentions ni de vues que pour cette autre vie, dont ils avaient dans la personne de leur maître un gage si assuré.

Or, tout cela ne m'est pas moins propre qu'à eux, et toutes les assurances que leur donna Jésus-Christ, il me les donna dès lors à moi-même. 11 est donc vrai que le ciel doit être toute mon attente, et que je n'ai point d'autre terme à me proposer. Je le crois, car c'est un point do foi ; mais comment est-ce que Je le crois? En ai-je une certaine conviction qui se fait sentir à l'âme, qui la saisit et la possède tout entière ? Si je suis bien attaché à ce grand principe de religion , et si j'en suis bien prévenu , pourquoi est-ce que j'en tire si peu de conséquences , lorsqu'il a des conséquences qui s'étendent si loin ?

Car la vérité de ce principe une fois reconnue , je ne dois plus tendre que vers le ciel ; je ne dois plus en toutes choses et par préférence à tontes choses, envisager que le ciel ; je ne dois plus, aussi bien que l'Apôtre, avoir de conversation que dans le ciel. {Philipp.^ 3.) Tout ce qui se fait sur la terre, et qui n'a de rapport qu'à la terre, quelque part d'ailleurs que j'y puisse avoir, me doit être indifférent, ou plutôt ne doit rien être pour moi. Et en effet, dès que la terre n'est qu'un passage, quel intérêt dois-je prendre à tout ce que j'y aperçois ? J'y Vois bien des mouvements ; j'y vois des grandeurs et des pompes humaines , des fortunes et des prospérités dont l'éclat éblouit les yeux. Dans mon état même et dans la profession religieuse, je vois des degrés, des places, des distinctions, une diversité d'emplois, qui tout obscurs qu'ils sont selon le monde , ne laissent pas quelquefois d'exciter des sentiments tout mondains et de former divers intérêts tout naturels. Mais là-dessus qu'ai-je à dire que ce que disait un grand saint : TotU cela n'est point mon Dieu; tout cela n'est point le ciel , ni mon terme ? Ainsi je dois être insensible atout cela, )6 n'en dois tenir nul compte. En quelle innocence

et en quel dégagement de cœur m'entretiendrait une telle disposition! Je vivrais en vrai religieux, parce que je vivrais en homme vraiment mort au monde, et comme ces solitaires de l'ancienne loi , dont le monde n'était pas digne, {Hebr.y 11.) Quelle était leur continuelle occupation ? de considérer le ciel et d'y adresser tous leurs vœux. Voilà ce qu'ils fai* saient dans leurs déserts et dans leurs cavernes; qu'ai-je à faire autre chose dans ma solitude et dans la maison de Dieu?

Second point. Ce ne serait point assez que le ciel fût notre terme , si le bonheur qui nous y est promis n'avait pas de quoi combler tous nos désirs. Mais c'est un bonheur parfait , puisqu'il consiste dans la possession même du souverain bien , qui est Dieu. Aussi quel empressement témoigna le Sauveur du monde , et quelle ardeur de retourner dans son royaume I Quelles idées en donnait -il à ses apôtres, en les disposant à son départ , et les consolant de la perte qu'ils allaient faire de sa présence visible? Il leur représentait cette béatitude céleste comme un repos inaltérable, où ils seraient exempts de tous les troubles et de tous les maux de cette vie ; comme une gloire éternelle , que nul événement, ni nul changement ne leur pourrait jamais enlever; comme l'assemblage de tous les biens, où rien ne leur manquerait, et où ils seraient pleinement rassasiés. Il y a lieu de croire que le jour même qu'il se sépara d'eux, il leiir retraça toutes ces pensées et leur confirma ces grandes promesses. De sorte qu'après qu'une nuée l'eut dérobé à leur vue, ils ne laissèrent pas de rester sur la montagne, ne pouvant plus retirer du ciel leurs regards ni les abaisser vers la terre, tant ils étaient épris des beautés de ce bienheureux séjour, qu'ils ne voyaient pas encore , mais dont ils avaient néanmoins l'esprit tout rempli , et qui seul leur semblait digne de leur attention.

Cest le même royaume qui m'est destiné , c'est la même gloire. Je n'en puis avoir maintenant qu'une connaissance imparfaite, car nul homme en ce monde n'a vu , ni entendu , ni compris ce que Dieu prépare à ses élus. Mais la foi m'en apprend assez. Cette seule vue même de la foi, et ces hautes espérances qu'elle me donne, ont eu déjà assez de vertu sur moi pour me faire renoncer au monde et à tous ses biens. J'ai cédé aux mondains tous les héritages temporels dans l'attente de l'héritage étemel, et en cela fcd choisi la meilleure part (Luc « 10.), comme Madeleine. Mais après un tel choix , qui m'a coûté tout ce que je possédais sur la terre , ou tout ce que j'y pouvais un jour posséder, ne suis-je pas bien à plaindre, si ne m'étant réservé que le ciel, je m'occupe de quelque autre chose, et si je «uis sensible à quelque autre chose.

BU RETOUR DE JÉSUS-CHRIST AU CIEL, btg.

Or, voiîà toutefois ce que je suis dans la pratique, et ce que je fais : car, en vérité, n'ai-je pas encore Tesprit et le cœur tout terrestres? Où se portent plus communément mes réflexions , mes affections, toutes mes prétentions? Les anges reprochèrent aux apôtres qu'ils s'arrêtaient trop à contempler le ciel ; et il fallut qu'ils leur fissent une espèce de violence pour les tirer de cette profonde contemplation où ils demeuraient. Hélas ! j'ai bien un autre reproche à me faire , et je puis bien me dire, tout au contraire : Pourquoi tant d'attention à de vains objets, indignes de m'attacher, comme ils sont incapables de me contenter ? Il faut à mon âme un bonheur solide et un plein repos : mais où estil ? où Tai-je cherché jusques à présent ? l'y ai-je trouvé? puis-je compter de l'y trouver jamais? Toute ma vie se passe donc et se passera, si je n'y prends garde , en de frivoles amusements , car puisje autrement appeler tout ce qu'on regarde , surtout dans la religion, comme de petites fortunes et de prétendus avantages ? Encore si ce n'était que de simples amusements ; mais n'a-ce pas été souvent pour moi , et n'est-ce pas pour bien d'autres , par les inquiétudes et les embarras que tout cela cause, devrais tourments? Qu'heureuse dès ce monde est l'âme qui, détachée de tout bonheur humain et présent, ne soupire qu'après le bonheur à venir, et se met ainsi en état d*en goûter par avance la divine onction et les saintes douceurs !

Troisième point. Après nous avoir donné à connaître , et le terme ou nous sommes appelés , et le bonheur qui nous y est proposé, il restait de nous apprendre à quelle condition cette souveraine félicité nous y est promise , et par quelle voie nous y pouvons parvenir. Or, c'est enfin ce que nous enseigne le Fils de Dieu dans ce mystère. Il monte au ciel , et il y entre comme dans une place de conquête. Pour l'emporter , il a fallu qu'il versât son sang et qu'il donnât sa vie. Vérité que nous déclarent bien sensiblement les cicatrices de ses plaies , qu'il conserve toujours sur son sacré corps, tout glorieux qu'il est, et au milieu même de son triomphe. En nous les montrant , il nous dit : Voilà le prix que m'a coûté le royaume que je vais posséder , et voilà comment vous devez Tacheter , et à quel titre vous le devez posséder vous-mêmes ; car vous ne l'aurez point autrement que moi.

Qui peut se plaindre d'une loi si raisonnable , et qui peut aspirer à la même couronne que Jésus- Christ , sans vouloir la mériter comme lui ? Cependant que fais-je pour cette éternité bienheureuse? Ce n'est pas que je ne mène une vie assez contraire aux sens et assez dure; car toute vie religieuse est par elle-même une croix. Mais si ce n'est pas purement pour Dieu , ni en vue de la récompense qu'il

m'a préparée que je porte cette croix , quoi que j*aie ï souffrir, c'est, par rapport au ciel , comme si je ne souffrais rien , et quoi que je fasse, c'est comme si je ne faisais rien. Je ne marche point proprement après Jésus-Christ, et la malédiction de saint Bernard tombe sur moi : Malheur à Vàme qui parie la croix de Jésus-Christ y et qui néanmoins ne suit pas Jésus- Christ! (Bebn.) Or, dans tous mes devoirs et dans les exercices de mon état, quel esprit me fait agir? Est-ce un vrai dessein d'accomplir les volontés de Dieu et d'obtenir sa gloire? Sans cela il serait bien à craindre que la vie religieuse ne fût point pour moi la voie du ciel.

Mais pour qui l'est-elle? pour une âme fervente, plus religieuse encore d'esprit et de cœur que d'habit et de nom. C'est pour la vie éternelle qu'elle a embrassé la pauvreté de Jésus-Christ, son obéissance, ses humiliations, sa mortification; et cette espérance qu'elle n'oublie jamais , lui fait soutenir avec constance toute l'austérité et toute la sainteté de sa profession. Et est-il en effet une pensée plus touchante et plus capable de l'animer que celle-ci : Je tiens la même route que Jésus-Christ, pour arriver au même terme? Autant d'observances que je pratique religieusement et constamment, ce sont autant de pas pour m'avancer vers ce saint héritage , et autant de degrés pour m'y élever. Dans cette vue, à quoi ne se résout-on pas , et que trouve-t-on dans la religion de trop rigoureux et de trop pénible? Quelle estime conçoit-on pour un état qu'on regarde comme la porte du royaume de Dieu ? Serais-je moimême si tiède et si négligent , si j'avais toujours cette réflexion bien imprimée dans le souvenir? O quel comble de consolation pour un religieux, quand, après s'être revêtu des livrées de son Sauveur pauvre et souffrant , il entrera en partage de la même béatitude et de la même immortalité que son Sauveur glorieux et triomphant!

Conclusion. Qu'est-ce que l'homme, Seigneur, et qui suis-je pour avoir part à votre gloire, et pour régner éternellement avec vous dans l'assemblée de vos élus ? Vous êtes un Dieu vraiment magnifique dans vos dons , et non moins fidèle dans toutes vos paroles. Ce n'est pas seulement pour vous-même que vous êtes rentré dans le sein de votre Père; c'est pour moi , et pour m'y recevoir au temps et au jour marqué par votre providence. Vous me l'avez ainsi annoncé, et c'est sur votre promesses! authentique et si infaillible, que j'attends ce suprême bonheur. Mais, dans une telle attente, comment puis-je , Seigneur, rester sur la terre? Qu'y a-t-il dans le monde qui puisse nje retenir? Ou si , jusques à la fin de ma course, je demeure encore nécessairement selon le corps dans cette vie mortelle, tout mon cœur n'est-il pas déjà avec vous dans le ciel, et n'y doit4l pas^lre?

DE I4A DESCENTE DU SAIHT-ESPRIT, me.

Ah I mon Dieu , voîlà tua confusioï» etma condamnation. Malgré les dWines espérances que vous me donnez, mon coeur est encore tout humain : car ce n'est paâ seulement aux gens du monde , dissipés par le bruit du monde, et enivrés de ses douceurs , mais c'est à nioi-même que convient te reproche de votre prophète, lorsqu'cn votre nom et inspiré de votre Esprit il s'écriait : Enfants des hommes ,Jttsques à quand votre ccewr sera-t-U dans un si profond appesaniissementî Jusques à quand vous attacherezvous à la vanité qtd passe , et au mensonge qui vous séduit? (Ps. 4.) Je ne puis trop le reconnaître, ni Irop m'en humilier : l'état religieux , quoique saint d'ailleurs-, et très-saint, n'est pas néanmoins exempt de vanités et d'illusions à quoi l'on se laisse surprendre. Vous m'en détromperez , Seigneur, et vous m'en détacherez : je vous le demande. Vous me ferez comprendre ces trois points essentiels , qui ne doivent jamais partir de mon esprit : l'un , qu'il n'y a que le bonheur du ciel que je puisse compter pour un bonheur véritable; l'autre, que ce bonheur ne doit point être seulement un don dé votre miséricorde, mais la récompense de mes œuvres; enfin, que ce n'est point précisément le mériter que d'être religieux, mais d'agir en religieux. Suivant ces maximes , je réglerai toute ma conduite et je trouverai bien à y changer.

TROISIÈME MÉDITATION

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