DE LA DESCENTE DU SAINT-ESPRIT, OU DE L'AMOUR DE DIEU
Charitas Dei di/fusa ett in eordibui nottrisper Spiritum Sanchtm , qui datus est nobis.
La charité de Dieu s'est répandoe dans nos cœars fiar le Satnt-Esprit, qui nous a été donné. Rom,^ chap. 6.
Premier point. Toutes les créatures nous annonçaient les perfections de Dieu , et toutes les créatures étaient à notre égard autant de bienfaits de Dieu , dont nous étions , comme nous le sommes encore , redevables à sa providence, et dont il ne cessait point de nous combler. Ainsi elles nous excitaient toutes à l'amour de Dieu. Mais , après tout , cette voix des créatures ne touchait point encore assez nos cœurs , et rien , à ce qu'il semble , n'était capable de les émouvoir et de les engager. Quel est donc le moyen le plus excellent que Dieu a pris pour inspirer aux hommes son amour? c'a été de nous envoyer le Saint-Esprit, qui est lui-même personnellement et substantiellement l'amour de Dieu. Aussi, comment est-ce que descendit ce divin Esprit ? en forme de feu ; pour nous donner à connaître qu'il était tout amour par son ardeur, et qu'il venait embraser de cette même ardeur toutes les âmes.
Or, ce n'est pas pour cette fois seulement qu'il s'est
communiqué sur la terre. Il s'y communique tous les jours, et il y a même des temps particuliers où il se fait sentir, et où ce feu céleste agit dans une âme avec plus de force. Tel est le temps de la retraite. Ce fîità lafin de laretraiteque firent les^ apôtres dans le cénacle, que cet Esprit d'amour leur ftit envoyé; et, sijemesuis bien acquitté de celle quejè viens de faire, j'ai lieu de penser que je l'ai reçu tout de nouveau. Mais en veux-jetin témoignage solidef.' je le connaîtrai par mon amour pour Dieu : car recevoir le Saint-Esprit et aimer Dieu , c'est tme même chose; et il faut que j'aime Dieu à mesure que f aurai reçu l'Esprit de Dieu.
Que dis^e , et pourquoi parler de mesure où il n'y en doit point avoir? C'est sans mesure que Dieu nous donne son Esprit; c'est donc sans mesure que nous devons aimer Dieu. Non, mon Dieu , point de bornes dans mon amour pour vous , puisqu'il n'y en a point dans tout ce qui vous rend si aimable pour moi. Vous êtes un Dieo infini; ma charité doit donc être , en sa manière , une charité Infinie. Quelque étendue qu'elle puisse avoir, elle n'ira jamais au delà de ce que vous méritez ; et c'est ce que votre Esprit , si j'en suis aimé, me représenté continuellement au fond de mon âme. Il me retrace tontes vos grandeurs , toutes vos vertus, toutes vos perfections; et de là il me fait bientôt conclure qu'à quelque degré d'amour que je me portie, je ne puis excéder en vous aimant.Dans tout le reste il peut y avoir de l'excès. Je puis user dans les rencontres de trop de circonspection et de prudence, je puis prendre garde aux choses avec trop d'attention et trop de vigilance , je puis même aller trop loin dans la pratique de la mor^ tification et de la pénitence, mais je ne puis trop, Seigneur, vous aimer. Sur ce point, TEsprit de charité est insatiable, et je ne dis jamais, C'est assez.
Hélas ! je ne le dis , moi , que trop et qu'en trop d'occasions. Au moindre acte d'amour que je crois former pour Dieu dans un bon moment où le Saint- Esprit me fait goûter l'attrait de sa grâce et la douceur de sa divine onction , je m'imagine déjà être ravi au troisième ciel , et avoir marqué à Dieu l'attachement le plus parfait. Mais cette étincelle n'est pas longtemps à s'éteindre. Ah! un cœur perd-il si aisément le souvenir de ce qu'il aime, et y penset-il si rarement? Tout homme sur cela est inexcusable; mais, entre tous les autres hommes, un religieux est sur cela même encore plus coupable : car, dans la religion , il y a beaucoup moins d'objets qui me détournent de Dieu; et m'étant séparé du monde , que me reste-t-il autre chose que Dieu ? Heureux partage que je ne puis assez estimer! Si je n'en suis pas content , que £aut-il pour me satisfaire , et que trouverai-je qui puisse me contenter? Bien avare est une âme à qui Dieu ne suffU pas ! (AuG.) mais eo même temps bien malheurMst «t
DB LA DESCENTE DU SAINT-ESPRIT, ne.
bien crimiDelle est cette âme qa\ n*a que Dieu et qui ne s'attache pas à Dieu.
Second point. Cest dans le camr que l'Esprit d'amour vient d'abord se répandre : c'est là qu'il établit sa demeure, et là même aussi qu'il commence à faire sentir ses plus merveilleuses opérations; car l'amour, avant toutes choses , consiste dans l'affection. Quen'inspire-t-il point à l'âme? de quoi ne la dégage-t-il point? à quoi ne l'élève-t-il point? On le vit dans les apôtres. Le premier effet de la descente du Saint-Esprit sur eux fut de purifier leurs cœurs ; de sorte qu'il n'y resta plus la moindre attache qui ne vint immédiatement de Dieu , et qui qe les portât directement et uniquement à Dieu ; car ils comprirent dès lors ce qu'a dit depuis un grand saint : Qu'un cœur aime d'autant moins Dieu, qu'il aime quelque chose avec Dieu, s'il ne Faime pas pour Dieu. (AiIG.)
De là s'ensuivit le second effet de la présence de ce même Esprit d'amour dont les apôtres furent remplis. Plus un cœur est pur et libre de tout attachement aux objets visibles, plus le divin amour le touche intérieurement, l'excite, l'embrase. Dès qu'un feu n'a plus d'obstacle qui l'arrête, quel incendie ne cause-t-il pas? Et comment aussi les apôtres sortirent-ils du cénacle? comme des hommes transportés ; jusque-là qu'on les croyait pris de vin, tant ils parurent animés et hors d'eux-mêmes. Voilà ee qu'ont éprouvé tant de saints. Tout ce que l'amour profane a de plus vif et de plus pénétrant, n'est point comparable aux mouvements affectueux qui les ravissaient. Us en tombaient en de saintes défaillances, et ils en perdaient jusqu'à l'usage de leurs sens. Si vous rencontrez mon bien-aimé, disait cette fidèle épouse des Caniilques^ faites-lui connaître l'état où je suis', et la langueur où me réduit mon amour. {Cantic.j 5.)
C'est ainsi qu'ils étaient disposés. Or, n'ai-je pas comme eux un cœur capable d'aimer Dieu? D'où vient donc que ce cœur, qu'il n'a fait que pour lui, est néanmoins toujours à son égard si froid et si peu sensible ? De tout ce qui a rapport à Dieu , rien ne l'affectionne, rien ne l'émeut, ni oraisons, ni offices divins , ni sacrements , ni entretiens spirituels , ni lectures de piété. On a beau me dire que dans l'anoour de Dieu la sensibilité n'est point nécessaire : cela est vrai; mais il n'est pas moins vrai que si mon cœur était bien vide des choses humaines, et bien solidement à Dieu, je me trouverais en de tout autres dispositions, et j'aurais de tout autres sentiments. Ah! j'ai tant de vivacité, et quelquefois je me laisse si aisément attendrir sur de vains sujets ! n'y aura-t-il que Dieu pour qui je serai tout de glace? ne lui suis-jepas assez redevable? ne m'a-t-il pas fait ass^z de grâces, et ne m'en fait-il pas assez
chaque Jour? n*a-t-ll pas pour moi des earaetèrei assez touchants? Ces titres iqu'il porte, de père, de créateur, de conservateur, de rédempteur, raille autres, sont-ils trop peu engageants pour m'attirer? Toutes ces idées ne me sont-elles pas assez présentes, et que vois-je autour de moi qui ne m'annonce incessamment les miséricordes infinies de mon Dieu? Elles sont incompréhensibles : mais. Seigneur, plus elles sont au-dessus de tout ce que j'en puis penser, plus l'indifférence de mon cœur me devient par là même inconcevable , et plus je dois me la reprocher devant vous et m'en confondre.
Troisième point. Mais encore qu'est-ce qu'aimer Dieu , et tout mon amourfdoit-il se borner à des affections et à des sentiments ? Afin de m'instruira là-dessus, il me suffit de considérer ce que Dieu fait pour nous dans ce mystère. Il nous aime, et, pour nous témoigner son amour, il ne se contente pas de nous avoir donné son Fils, il fait encore descendre sur nous son Esprit. Il nous le donne, et en nous le donnant, il se donne lui-même à nous. Voilà 1« caractère de l'amour de mon Dieu pour une aussi vile créature que je le suis. Rien ne lui coûte dès qu'il s'agit de mes intérêts, et il n'a rien de si grand et de si divin, dont il ne me fasse part.
Faut-il bien des raisonnements pour apprendre de quel retour je dois user envers lui, et comment je le dois aimer. Il ne m'a pas seulement aimé de cœur, mais en œuvres : ou plutôt, parce qu'il m'a aimé véritablement et de cœur, son amour n'a point été oisif, mais il s'est fait connaître par les effets les plus merveilleux et les plus éclatants. Si donc je l'aime, y a-t-il rien que je lui puisse refuser ; rien , dès qu'il est question de le servir et de lui plaire, que je doive épargner? Car sans cela, sans cette pleine fidélité à suivre ses divines volontés et à pratiquer généralement et ponctuellement tout ce qu'il demande de moi « comme il le demande de moi , autant qu'il le demande de moi , en vain je dis que je l'aime : ce ne sont que des paroles , et rien de plus.
Aussi l'amour de Dieu est-il VaccompUssement de toute la loi. Accomplissement de toute la loi , parce qu'il n'y a pas un point dans la loi , ni si petit, que l'amour de Dieu nous laisse négliger, ni si relevé dont l'amour de Dieu ne nous fasse soutenir la pratique. Que n'ai-je bien commencé à aimer Dieu ! Dès là toutes les difficultés qui m'arrêtent depuis longtemps, et tous les obstacles seraient tout à coup levés. Je m'étonne de ce que les saints ont entrepris pour Dieu , et de ce qu'ils ont soutenu jusques au dernier jour de leur vie. Mais il n'y a rien là qui me doive surprendre, quand je pense qu'ils aimaient Dieu. Je vois encore dans le même ordre et sous la même règle que moi, de saintes âmes vivre dans une