PREMIER POINT
Les mesures de sagesse que prit saint Benoit pour bien disposer sa règle et pour attirer sur lui l'esprit de Dieu. Je ne puis mieux sur cela le comparer qu'avec le législateur du peuple juif. Que fit Moïse pour se préparer à recevoir la loi de Dieu et à la publier? Il fit trois choses. 1. Il se sépara de tout commerce, et se retira sur la montagne de Sinaî, où il demeura quarante jours dans une profonde
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solitude, éloigné du bruit et de la conversation des hommes. 3. Il y observa un jeûne très-exact et trèsrigoureux, mortifiant sa chair pour épurer son esprit et pour le rendre plus capable des communications divines. 3. Il y entra dans un entretien familier et continuel avec Dieu, qui se manifesta à lui, qui lui parla au cœur, qui lui découvrit les mystères les plus intimes de sa loi, et tout ce qui appartenait au gouvernement du peuple dont la conduite lui était confiée. Ainsi Dieu appelle saint Benoît. Il le destine à former dans TÉglise un grand ordre, et à lui tracer une règle propre. Fidèle à sa vocation , que fait ce sage fondateur ? Il ne compte point sur luimême; il ne se laisse point préoccuper des vaines idées d'une philosophie présomptueuse : il comprend que la véritable sagesse de Tbomme , surtout en ce qui regarde les œuvres de Dieu , est de se défier de toute la sagesse humaine, et d*aller d*abord à la source de cette sagesse étemelle , que le Père des lumières ne refuse point à ceux qui la demandent, et qui se mettent en état de Fobtenir. Comment en état, et par où? Par la retraite, par le jeûne, par Ja prière.
De là donc il quitte le monde , il sort de la maison paternelle, il renonce à tout, et, dès la première fleur de Tâge, il se confine dans un désert où il n*a que Dieu qui Tinstruise. Ce n'est pas assez : rempli d*une sainte haine de lui-même , il déclare la guerre à tousses sens. Il jeûne, non point quarante jours, comme Moïse, mais trois ans entiers. Il se porte à des excès de pénitence qui semblent surpasser toutes les forces de la nature , et où il a besoin de toutes celles de là grâce pour le soutenir. Et si vous me demandez pourquoi le jeûne de saint Benoît est plus austère et plus long que celui de Moïse, je vous réponds avec le vénérable Bède, Tun de ses plus illustres panégyristes, que c'est parce qu'il méditait une loi bien plus parfaite que la loi de Moïse , je veux dire une r^le qui , dans le plus* sublime degré , devait contenir toute la perfection de la loi évangélique. Enfin , seul avec Dieu , il ne s'occupe que de Dieu, que de la présence de Dieu, que des grandeurs et des infinis attributs de Dieu. Il prie, et dans sa prière il parle à Dieu, il consulte Dieu , il apprend de Dieu ce qu'il sera bientôt obligé d'enseigner lui-même : quelle forme de vie il doit prescrire à ses disciples ; quelles hautes maximes et quel genre de sainteté il doit leur inspirer ; à quelle police spirituelle et extérieure il les doit soumettre ; et quel ordre de discipline il doit établir parmi eux. Reprenons encore, s'il vous plaît, et donnons à ceci un nouvel éclaircissement. 1 . Il quitte le monde. De quitter le monde , ce ne dut pas être pour saint Benoît un léger effort, ni une médiocre vertu, il était grand selon le monde; et en renonçant au monde, il renonçait à de riches
prétentions. Mais cette séparation du monde était nécessaire pour l'accomplissement des desseins de Dieu sur lui. Qu'eût-il appris dans le monde? les coutumes, les règles, les lois du monde. Quelle prudence y eût-il acquise? une prudence mondaine , cette prudence réprouvée de Dieu. Il n'y avait que le désert où il pût être éclairé d'une sagesse supé> rieure et toute céleste. C'était là que Dieu devait lui déclarer ses volontés, et lui faire connaître ses voies. Cétait là même que, dégagé de toutes les vues humaines et de tous les objets capables de le distraire , il devait être plus attentif à la voix de Dieu et qu'il pouvait mieux l'entendre.
3. Il jeûne, et ce jeûne s'étend à toutes les œuvres de la plus sévère pénitence. Cest un autre Élie : malgré la délicatesse de son corps, il se couvre du . vêtement le plus grossier. C'est un autre Jean-Baptiste : on peut dire de lui comme du saint précurseur, qv^il ne mange ni ne boit '. Sa demeure, c'est un antre ténébreux et plein d'horreur : on dirait plutôt que c'est un sépulcre, que la demeure d'un homme vivant. Le lit où il repose, c'est la pierre dure. Et s'accorde-t-il même quelque repos , ou du moins ne regrette-t-il pas le peu de repos qu'il est forcé d'accorder à ses sens , et à quoi la nature malgré lui l'assujettit? quelle vie! quelle mortification! quelle abnégation de soi-même ! et pourquoi ? afin que tous les appétits sensuels étant réprimés et comme éteints, nul sentiment naturel, nulle inclination, nulle passion ne pût troubler les opérations de l'âme, ni l'empêcher d'apercevoir les rayons de ce soleil de justice d'où lui devaient venir les plus pures et les plus sublimes connaissances. Sans cela, dit saint Basile , sans le jeûne et ce qui l'accompagne. Moïse n'eût osé approcher de cette nuée lumineuse où le Seigneur lui apparut. Aussi est-ce le jeûne, poursuit le même Père, qui élève l'esprit , qui suggère les bons conseils, qui donne la sagesse aux législateurs.
3. Il prie. N'entreprenons point de le suivre jusque dans le sein de la divinité , où par le secours de l'oraison il va s'abîmer et se perdre. Que dis-je, se perdre? Jamais le disciple bien-aimé, saint Jean, ne pénétra plus avant dans les secrets de la sagesse divine , qu'après s'être paisiblement endormi sur la poitrine de Jésus-Christ; et qui peut dire tout ce que l'esprit de vérité dictait intérieurement à notre saint solitaire , dans le doux et mystérieux sommeil d'une profonde contemplation? C'était là son école, et il ne lui fallait point d'autre maître que vous. Seigneur; il n'en voulait point d'autre. Sages du siècle , faux savants , taisez- vous , ou si , pourOatter votre orgueil, vous faites, en de longs et vains discours, le pompeux étalage de cette science
* Niqut mandttcan$t neque bibens, MAirn., II-
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profane dont vous êtes adorateurs , parlez tant quil TOUS plaira : ce n*est point à vous que Benoît aura recours , ce ne sont point vos leçons qu'il prendra. Aux pieds du crucifix où il tend incessamment et affectueusement les bras , dans une union étroite avec le Dieu qu'il adore, et à qui il ouvre son cœur, il en apprendra plus mille fois qu'au milieu de tous les philosophes et dans les plus fameuses académies.
Voilà, mesdames, quels furent les principes qui donnèrent naissance à votre règle , à cette règle marquée, selon l'expression de saint Grégoire , d'un caractère singulier de sagesse et de discrétion ; à cette règle, ni trop courte ni trop étendue, ni trop vague ni trop détaillée, ni trop rigide ni trop indulgente ; à cette règle qui , par le plus juste tempérament, mortifie tellement la nature qu'elle ne l'accable point, et la ménage aussi de telle sorte qu'elle ne la flatte point; qui s'accommode à tous les âges et à toutes les dispositions , aux faibles et aux forts , aux sains et aux malades , aux jeunes et aux vieux , à l'un et à l'autre sexe ; à cette règle que les conciles ont approuvée et confirmée , que les instituteurs des siècles suivants ont étudiée comme un excellent modèle, et dontils ont profité pour le gouvernement des saintes sociétés qu'ils avaient à conduire. Voilà, dis-je, mesdames, comment elle fut originairement conçue; et voulez-vous en prendre vous-mêmes l'esprit, la voulez- vous former et maintenir dans vous, ce ne peut être, avec la grâce d'en haut, que par les mêmes moyens , je veux dire que par la fuite du monde , que par la sévérité de la pénitence, que par l'exercice de l'oraison.
Fuite du monde. Car l'esprit de votre règle est un esprit de retraite; et il en est de cet esprit comme de ces essences précieuses, qui ne peuvent se conserver et qui s'évaporent dès qu'on les produit au jour. Vous savez ce que disait cet homme si intérieur et si versé dans la vie spirituelle et religieuse : Toutes les fois que je me suis mêlé dans les conversations des hommes f fen suis sorti moins homme et plus imparfait que je n'y étais entré'. Ah! mesdames, la belle parole, et qu'elle contient un grand sens ! Si pour converser avec les hommes on en devient moins homme , à plus forte raison en devient-on moins chrétien , moins religieux , moins régulier, moins fervent, et , dans votre état , moins rempli de l'esprit de saint Benoît. J'en parle avec d'autant plus d'assurance et plus de consolation , que c'est en présence d'une communauté où cet esprit de solitude n'a pas reçu jusqu a présent l'atteinte la plus légère de la part du monde.
Austérité de la pénitence. Il y a dans nous deux lois toutes contraires : la loi de l'esprit, et la loi du
* QuoUes inUr homines fui, minor Homo redit. Imit. Christ.
péché, qui est celle des sens. Afin donc que l'esprit prévale , afin que , dégagé de tout obstacle , il puisse agir dans une pleine hberté, il faut que les sens soient soumis, et ils ne le peuvent être que par la mortification et la pénitence. C'est à quoi , mesdames , il n'est pas besoin que je vous exhorte. S'il y avait quelque diose à corriger sur cela parmi vous , ce serait plutôt un saint excès dans le retranche* ment des commodités et des aises de la vie. Excès, il est vrai, qui doit être réduit à de justes bornes : mais du reste , excès plus louable que toute la prudence de la chair et ses faux ménagements; excès où porte cette sainte folie de la croix , dont le grand apôtre se glorifiait; excès , dit saint Bernard, qui', par l'affaiblissement volontaire du corps , élève l'esprit à la véritable sagesse, et fait la sanctification de rame.
Exercice de l'oraison. En est-il un plus propre que la retraite, et, par conséquent, plus conforme à la règle que vous avez embrassée? Moins vous traitez avec le monde, plus devez-vous traiter avec Dieu, car ce n'est que pour traiter plus librement, plus assidûment, plus familièrement avec Dieu, que vous vous êtes retirées du monde. Dans la voie où vous marchez, toute droite qu'elle est, il peut y avoir pour vous des écueils à éviter, des égarements à craindre, des chutes, des déc4idences, des relâchements à prévenir. De prétendre trouver dans vous-mêmes les règles de votre conduite, les vues , les secours nécessaires , ce serait une présomption
et une illusion 11 faut donc aller plus haut; il
faut vous dégager de vous-mêmes, il faut chercher ailleurs que dans vous-mêmes , et cela par une fréquente prière. La prière vous approchera de Dieu, et plus vous approcherez de Dieu, plus vous participerez à ce don de sagesse qu'eut en partage votre bienheureux père , et qui fut particulièrement en lui le fruit de Toraison.