PREMIÈRE PARTIE
Choisir le Seigneur, et par ce choix en faire son Dieu, c'est un des secrets de la prédestination divine, qu'il n'appartenait qu'à Dieu même de nous révéler; et dire qu'en quittant le monde pour embrasser l'état religieux, nous avons trouvé ce secret, c'est une vérité, mes chères sœurs, aussi consolante pour nous qu'elle est propre à nous soutenir dans la pratique de nos devoirs. Mais cette vérité , quoique constante, a besoin d'éclaircissement.;Car enfin, demandent les interprètes , expliquant ce passage du Deutéronome, Dominum elegisti, ut sit tibi Deus , Dieu ne serait-il pas notre Dieu, si nous ne lecboisissions de la sorte ; et dépend-il de nous qu'il soit notre Dieu ou qu'il ne le soit pas, qu'il le soit plus ou qu'il le soit moins , qu'il le soit par un titre ou pai un autre ; et en conséquence du choix que nous avons fait de lui, sommes-nous en droit de prétendre qu'en effet il soit plus notre Dieu , qu'il ne Test du reste des hommes? C'est à ces importantes questions que Je répondrai, et c'est de ces questions mêmes que je tirerai les preuves les plus convaincantes et les plus touchantes de la première proposition que j'ai avancée. Mais auparavant concevons-la bien, et formons-nous-en une idée juste, et qui puisse désormais être la règle de toute la conduite de notre
vie.
Oui , mes chères sœurs , je le répète , quand nous nous séparons du monde pour nous consacrer à Dieu par le vœu solennel de la religion , nous accomplis sons en vérité et en esprit ce que les Israélites charnels n'accomplirent qu'en figure, lorsqu'ils entrèrent dans la terre promise. Non-seulement nous choisissons le Seigneur, mais nous le choisissons dans celte vue, qu'il soit particulièrement notre Dieu. Or, je veux vous montrer d'abord combien d'une part ce choix lui est honorable, et de l'autre combien il nous est avantageux. Rapport à Dieu et
SUR LE CHOIX MUTUEL DE DIEU
à iious-mémes , par où nous devons mesurer Texcellence et la perifection de ce chok. Il y a plus : car ce choix présupposé, je veux vous faire remarquer, et même vous faire sentir, combien Dieu nous est nécessaire dans la séparation du monde où la religion nous engage. Mais aussi veux-je au même temps vous obligera reconnaître que, quelque séparés du monde que nous soyons , ce choix pr^upposé. Dieu nous suffit. Appliquez-vous à ma pensée dont voici le précis réduit à cinq chefs : choix glorieux à Dieu , choh heureux pour nous , choix qui nous rend Dieu nécessaire, choix qui fait que Dieu nous sufQt, et choix enfin d'où il s'ensuit que Dieu est tout autrement notre Dieu qu'il ne Test des chrétiens du siècle. Plaise au ciel que je puisse bien imprimer dans vos esprits et dans vos cœurs des vérités si édifiantes !
Première vérité : choix glorieux à Dieu. La démonstration en est sensible , et vous en devez être touchées. C'est qu'en vertu de ce choix nous rendons à Dieu un authentique témoignage qu'il est Dieu , et parfaitement notre Dieu, et , à l'exclusion de tout autre , notre seul et unique Dieu , puisqu'il mérite que nous quittions tout pour lui, et que pour lui nous renoncions à nous-mêmes , car il n'y a que Dieu qui mérite cet abandonnement total , et pour qui il nous soit permis de renoncer à nous-mêmes , jusqu'à nous sacrifier nous-mêmes , comme il n^ a que rame religieuse qui rende à Dieu cet honneur, au moins dans toute l'étendue que cet honneur peut lui être rendu sur la terre. Et c'est ici , mes chères sœurs , que je commence à découvrir le privilège inestimable de notre vocation. Non, disait saint Basile à ses disciples , il n'y a que Dieu seul à qui ce sacrifice volontaire de la profession religieuse puisse être dû , et pour qui il puisse être louable. Quitter tout pour tout autre que pour Dieu , ce serait un excès de folie; mais pour Dieu , c'est une éminente sagesse. Renoncer à soi-même pour la créature , ce serait une idolâtrie secrète et une impiété; mais pour Dieu, c'est un acte héroïque de religion. En cela, ' dis-je, consiste la grandeur de Dieu , et par un admirable enchaînement des intérêts de Dieu avec les nôtres, en cela la grandeur de Dieu, quoique absolue et indépendante de nous , semble ne pouvoir être séparée de nos intérêts. Car vous seul , ô mon Dieu , TOUS seul êtes digne que nous quittions tout pour TOUS , parce que dans vous seul nous trouvons tout ce que nous quittons , et infiniment au delà de tout ce que nous quittons ; vous seul avez droit d'exiger que pour vous nous renoncions à nous-mêmes, parce que vous seul pouvez nous dédommager de ce renoncement, et qu'étant Dieu, vous avée seul de quoi pouvoir être la récompense de notre sacrifice.
Mettons nos intérêts à part : ce n'est point encore de quoi il s'agit. J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, parce que vous n'avez nul besoin de mes biens :
Dixi Domino; Detu meus es tu, quoniam bonorum meorum non eges. (Psalm. 15.) Ainsi parlait David. Et moi, peut et doit ajouter l'âme religieuse, j'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, parce que, non content de mes biens, dont vous n'avez ni ne pouvez avoir besoin , vous avez attendu de moi un hommage plus digne de vous, qui est le sacrifice de moi-même , et c'est celui que je vais vous présenter. Où sont les chrétiens du siècle qui choisissent Dieu à ce prix , et à qui , pour le posséder, il en coûte ce dépouillement de toutes choses, et ce sacrifice d'eux-mêmes complet et entier ? L'âme chrétienne, je l'avoue, est obligée, comme chrétienne, de renoncer à tout, au moins d'esprit et de cœur, puisque sans cela elle ne peut être à Jésus-Christ : Qui non renunticU omnibus quœ possident, nonpotest meus esse discipulus ( Luc. , 14) : et , par la raison seule qu'elle est chrétienne, elle doit renoncer à elle-même , puisqu'elle est incapable sans cela de suivre Jésus-Christ, qui nous a dit à tous, sans exception : Si quUvultpost mevenirey abneget se* meiipsum, (Luc. , 9. ) Mais où sont ceux qui , dans le monde , observent à la lettre ces deux préceptes ; et entre ceux qui s'efforcent de les observer, où est celui qui les observe sans restriction ? Prenez et considérez le chrétien du. siècle le plus zélé, et dans sa condition le plus parfait; quelque parfait que vous le supposiez , en se donnant à Dieu , que ne se réserve-t-il pas? quelque détaché du monde que nous le concevions , à combien de choses est-il néanmoins vrai qu'il ne renonce pas réellement, et qu'il n'a pas même intention de renoncer? Maître de ses biens et de sa liberté, que quitte-t-il et de quoi se dépouillet-il? Il n'y a que l'âme religieuse, qui, par un retour et un généreux effort de sa reconnaissance , pu isse dire à Dieu sans présomption : Qu'ai-je pu vous donner. Seigneur, que je ne vous aie pas donné ? qu'ai-je pu quitter pour vous que je n'aie pas quitté? qu'ai-je pu faire pour m'offrir à vous comme une hostie vivante, que je n'aie pas fait? Je dis, par un effort de sa reconnaissance ; car si elle parle de la sorte, ce n'est point pour exalter le mérite de son sacrifice , mais pour honorer au contraire le don de Dieu : ce n'est point pour se glorifier, ni pour se prévaloir de son état, mais pour reconnaître devant Dieu que ce qu'elle quitte n'est qu'un léger tribut de ce qu'elle lui doit : ce n'est point par un esprit d'ostentation , mais par une vive expression de son respect infini pour ce souverain Être. Et voilà, mes chères sœurs, comment le choix que nous faisons de Dieu lui est si glorieux.
Mais il est encore plus heureux pour nous : seconde vérité dont vous allez convenir. Car, fondés sur ce choix, et tandis que ce choix subsiste, nous sommes sûrs , autant qu'on le peut être en celte vie , que nous aimons Dieu, et que nous l'aimons de cet amour
ET DE L*AME RELIGIEUSE
pflfffaî t, qui est inséparable de sa grâce, de cet aiuour souverain qui nous justifie aux yeux de Dieu , et qui seul, fussions-nous d'ailleurs chargés de crimes, a la Y^u de nous réconcilier avec Dieu; de cet amour de préférence en quoi consiste la plénitude de la loi , et à quoi le salut de Thomme est immanquablement attaché : amour de préférence, dont nous avons le gage le plus certain. Permettez-moi de vous développer ce point ; vous y trouverez un fonds inépuisable de Consolation. Hors de l'état religieux, il est aisé de dire à Dieu qu'on l'aime par-dessus toutes choses , et qu'on l'aime plus que soi-même; mais autant qu'il est aisé de le dire et de le penser, autant est-il rare et difficile de le pratiquer; autant que ce langage est ordinaire dans le christianisme, autant est-il douteux dans un chrétien qui n'a pas renoncé au monde , et qui jouit tranquillement et à son aise des biens de la vie. En un mot, dit saint Chrysostôme , on peut facilement se tromper en se flattant qu'on aime Dieu , et que pour Dieu , s'il le fallait, on serait prêt à tout quitter, pendant qu'on ne quitte rien, et qu'on ne se dessaisit de rien. Au moment que nous prenons le parti de la religion , nous tenons le même langage ; mais nous le tenons à bien meilleur titre. Pour montrer que nous aimons Dieu préférablement à tout , nous le préférons actuellementà tout, non pas en idée ni en spéculation, mais en pratique et par l'engagement le plus réel. Pïous ne voulons pas que Dieu nous en croie sur notre parole : en quittant tout pour lui , nous lui en donnons une preuve qui ne peut être équivoque ni sujette à l'illusion. Convaincus, par une fatale expérience , que nous ne devons pas nous en fier à nos propres sentiments pour nous assurer de nous-mêmes , nous nous vouons à Dieu jusqu'à nous ôter la disposition de nous-mêmes, et jusqu'à renoncer pour Dieu à tous les droits que nous avons sur nousmêmes. Mais aussi pouvons-nous après cela , sans craindre de mentir au Saint-Esprit, protester à Dieu que nous l'aimons , et lui répondre de nousmêmes sur l'article le plus essentiel de la loi. Donnons encore plus de jour à cette pensée. Dans cette vie, personne, dit l'Écriture, ne sait s'il est digne d'amour ou de haine : NescUhomo tUrum amore an odio dignus sit ( Eccles.'j 9) ; et par conséquent personne dans cette vie ne sait s'il aime Dieu , ou s'il ne l'aime pas : car si j'étais certain que j'aime Dieu, je serais certain que Dieu m'aime et qu'il me trouve digne de son amour. Il est vrai, personne ne le sait infailliblement; mais si quelqu'un le peut savoir, et si quelqu'un le sait de cette science qui , sans être infaillible, ne laisse pas de rendre l'espérance des justes ferme et tranquille, je soutiens que c'est l'âme religieuse : pourquoi ? Parce qu'elle sait qu'il n'y a rien au monde qu'elle n'ait abandonné pour Dieu ; parce que , sans vouloir se comparer avec
l'apôtre de Jésus-Christ, ellesait qu'elle a l'avantage de pouvoir dire comme lui : Cuis nos separabit a charitate Christif {Rom,, 6.) Qui désormais me séparera de l'amour de mon Dieu ? sont-ce les biens de la terre que j'ai quittés? sont-ce les plaisirs des sens que je me suis retranchés ? sont-ce les honneurs du siècle que j'ai méprisés? Non, peut-elle conclure : car malgré l'afQigeante incertitude où Dieu veut que je sois touchant son amour et sa haine, après le choix que j'ai fait de lui , en sacrifiant tout et en me sacrifiant moi-même pour lui, j'ai l'assurance la plus raisonnable et la plus solide que son amour est en moi , et que jamais rien ne m'en détachera. Ce choix lui est donc une espèce d'évidence de l'amour qu'elle a pour Dieu ; or qu'y a-t-il pour elle de plus heureux que d'être ainsi assurée de cet amour, que de pouvoir se rendre ainsi le témoignage de cet amour, que de posséder ainsi cet amour comme le titre le plus légitime de sa prédestination ? Avançons.
J'ai dit que le choix que nous faisons de Dieu dans la vocation religieuse et dans l'éloignement du monde où nous vivons, nous rend Dieu souverainement nécessaire : troisième vérité , mes chères sœurs, à laquelle il est impossible que vous ne vous intéressiez pas , et qui suit du principe que j'ai établi. Car ayant tout quitté pour Dieu, si Dieu venait à nous manquer, où en serions-nous? Si par notre infidélité, frustrés de notre attente, nous venions à ne pas trouver Dieu dans la religion , ne pouvant d'ailleurs y trouver les consolations du monde, que nous resterait-il? où serait notre ressource? De cette vérité, le mondain, plein de ses erreurs , voudrait inférer qu'au moins en cela notre condition est à plaindre; mais c'est en cela même, reprend saint Bernard, qu'elle nous paraît préférable à toute autre condition , et voici l'excellente raison qu'il en apporte : Car il est vrai , mes chers frères , disait-il à ses religieux , séparés , comme nous le sommes , de tout ce qu'il y a d'agréable dans le monde , Dieu nous est nécessaire dans la religion ; mais c'est justement de quoi nous bénissons Dieu, qui par là nous a mis dans une sainte et absolue nécessité de nous attacher à lui et de ne vivre que pour lui. Il est vrai. Dieu, dans la religion , nous est infiniment plus nécessaire qu'aux chrétiens du siècle; mais c'est en quoi nous nous sentons plus redevables qu'eux à Dieu : car malheur à nous, si Dieu ne nous était plus nécessaire, ou s'il nous rétait moins; malheur à nous si, hors de lui, nous pouvions trouver du repos et de la douceur dans la vie; malheur, si, venant à oublier Dieu et à le méconnaître , nous pouvions nous passer de lui ! Les mondains dissipés par les fausses joies et les vains amusements du siècle , peut-être peuvent-ils quelquefois, quoique faussement, se
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flatter d*étre parvenus à cette prétendue et imaginaire indépendance de Dieu; mais c*est ce qui fait la réprobation de leur état. La béatitude du nôtre est de ne pouvoir être heureux qu'en Dieu , de ne le pouvoir être qu'avec Dieu, de ne Tétre qu'à proportion que nous nous unissons à Dieu ; sans Dieu nous serions malheureux. Vous l'avez ainsi ordonné, Seigneur, et la loi que vous en avez faite, n'est pas tant un arrêt de votre justice , qu'une disposition favorable de votre miséricorde : Jussisti, Domine, et sic est. ( AueusT.) Sans vous, nous serions malheureux, mais nous le serions encore bien plus, si nous voulions sans vous ne l'être pas, puisque le comble de notre misère serait de cliercher hors de vous la véritable félicité. Quoiqu'il en soit , mes frères , poursuivait saint Bernard, en qualité de religieux, nous mettons au nombre des grâces , et des plus précieuses grâces de notre état , le besoin même que nous avons de Dieu; car, selon la parole sainte, plus nous avons besoin de Dieu , plus Dieu se tient obligé à répandre ses dons sur nous; plus nous avons besoin de Dieu , plus il veut que nous ayons droit de recourir à lui , de compter sur lui et de tout attendre de lui. Sans lui , nous ne trouverions dans la religion qu'un vide a£&eux de toutes les consolations humaines : mais étant, comme il est, un Dieu fidèle, il sait abondamment remplir ce vide par d'autres consolations toutes spirituelles dont il est lui-même la source. Autant que par la privation de tout le reste il nous devient nécessaire, autant se fait-il un honneur et prend-il soin de ne nous manquer jamais , tandis que nous soutenons par une sainte persévérance le choix que nous avons fait de lui. Aussi aije ajouté, mes chères sœurs, que, quelque séparés du monde que nous soyons, ce choix présupposé, Dieu nous sufQt : et c'est la quatrième vérité, encore plus capable de nous faire goûter le bonheur de notre profession. Écoutez-moi ; je n'en dis qu'un . mot, mais qui, joint à vos réflexions y4)ourra vous tenir lieu d'un discours entier.
Les chrétiens du siècle, même les plus réglés dans leurs désirs, ont, malgré eux, mille besoins qui, par l'engagement inévitable de leur condition , les assujettissent au monde, et les mettent par là dans une impuissance morale de parvenir jamais sur la terre à être contents. De combien de choses, et de choses hors de leur pouvoir, leur repos ne dépendil pas; et s'il en manque une seule, quand ils auraient toutes les autres, combien de chagrins et de troubles ce seul défaut ne leur fait-il pas essuyer? Quel malheur, disait un pafen , de dépendre de la sorte pour être heureux! Dans la religion, si nous avons besoin de Dieu, au moins avons-nous l'avantage de n'avoir besoin que de Dieu : car avec Dieu, nous nous passons sans peine 4le tout; avec
Dieu, nous n'envions point au monde ses prospérités; avec Dieu, quoique pauvres, nous sommes riches, et bien plus riches que si nous possédions tout , parce que nous ne désirons rien : Tanquam nihil habentesy et omtUapoisidentes. (2. Cor., 6. ) Quand on nous dit que Dieu seul fera notre béatitude dans le ciel , et que tout insatiables que nous sommes, au moment que sa gloire paraîtra, nous en serons rassasiés, selon la parole du prophète royal; quoique ce soit un point de foi, nous avons de la peine à le comprendre, et nous voudrions qu'on nous en donnât une preuve sensible. La voici , mes chers auditeurs : car la preuve sensible de cet adorable attribut de Dieu, qui fait que, dans le séjour de la gloire. Dieu nous suffira, c'est qu'il sufBt dès mamtenant à l'âme religieuse, qui, fidèle à la grâce de sa vocation, Jouit indépendamment du monde d'un solide et parfait contentement. Je m'explique : ce qui montre que les justes dans la gloire trouveront en Dieu seul toute leur félicité, c'est que, par une anticipation de cette gloire, on voit dans ia religion des âmes qui ne veulent que Dieu , qui trouvent tout en Dieu, après avoir tout quitté pour Dieu , et qui , contentes de Dieu , renoncent , pour le posséder, à toutes les grandeurs du monde , à tous les héritages du monde, à tous les établissements et à toutes les fortunes du monde. Oui , l'on en voit, et Dieu, par sa miséricorde, nous en met aujourd'hui devant les yeux des exemples vivants. Voilà ce que la grâce de Jésus-Christ opère dans ces âmes ferventes dont je parle et à qui je parle : c'est un miracle incompréhensible pour ces mondains qui n'ont que des vues terrestres et animales; mais ce miracle n'en est pas moins réel ni moins vrai. Le monde, avec tous ses biens , ne suffit pas à un avare ; le monde, avec tous ses honneurs, ne suffit pas à un superbe; le monde, avec tous ses plaisirs, ne suffit pas à un sensuel; et Dieu seul, sans ces plaisirs du monde, sans ces biens, sans ces honneurs,, suffit à l'âme qui le choisit pour son Dieu. £st-il rien de plus convaincant que ce témoignage? Être content de Dieu , et de Dieu seul , voilà ce qu'éprouvent ceux et celles qui, faisant divorce avec le monde , cherchent Dieu dans la religion ; et que ne pouvez-vous là-dessu^ous expliquer hautement , mes chères sœurs , et rendre ici à la grâce de votre Dieu toute la gloire qui lui est due? voilà ce que vous éprouvez tous les jours , et voilà ce qu'éprouvent tant d'autres dans l'humble et pauvre condition qu'ils ont, comme vous, choisie. Or quel dégagement et quelle liberté de l'âme, lorsqu'on se peut dire à soi-même : Dieu me suffit! Je n'ai ni terre , ni héritages , ni revenus en ce monde , mais Dieu me suffit; fortune, dignités, grandeurs du monde, tout cela n'est point pour moi, mais Dieu me suffit ; d'autres ont toutes les commodités de b
ET DE L'AME RELIGIEUSE
▼ie» toutes les douceurs que le monde peut leur fournir, et moi je n'en ai aucune , mais Dieu me sufQt ; 11 me suffît maintenant, il me suffira jusqu*à mon dernier soupir, il me suffira dans Féternité ; car étant mon Dieu, il est mon tout, et tout ce qui n*est pas mon Dieu , ne m'est rien : Quid mihi est in ceelo, et a te quid volui super terram f (Psalm, 72.) Enfin , pour cinquième et dernière vérité, je conclus que Dieu , en conséquence du choix que nous lEiîsons de lui par la profession religieuse, devient singulièrement et spécialement notre Dieu, et voilà, heureuse épouse du Sauveur, ce qui doit vous rendre votre vocation également chère et vénérable : en conséquence de Faction que vous allez faire, le Seigneur que vous choisissez, sera votre Dieu avec toute la distinction qu'il peut Tétre dans Tordre de la grâce; pourquoi? parce qu'en conséquence du renoncement que vous faites à tout pour lui, il sera lui-même votre partage, votre héritage, votre possession, et que de cette sorte vous aurez sur lui , pour ainsi dire, tout le droit de propriété qu'une créature peut avoir sur son Dieu. Appliquez-vous ù ce que je dis : quand Dieu divisa la terre promise entre les tribus d'Israël , il ne donna , remarque l'Écriture, aucun partage à la tribu de Lévi, parce que la tribu de Lévi , toute dévouée à Dieu , ne devait point avoir d'autre partage que Dieu même : Quia ipse Dominus possessio ejus est, {Deut,, 10.) Excellente figure , ma chère sœur, de ce qui va se passer à votre égard; car vous allez être dans la loi de grâce cette âme choisie dont Dieu fera le partage , et à qui Dieu , comme Dieu , appartiendra tout autrement qu'il n'appartient aux chrétiens du siècle. En effet , le chrétien du siècle peut bien dire comme David , Dominas pars hxrediiatis mex. {Psalm, 15.) Le Seigneur est une portion de mon héritage; mais il ne peut pas dire absolument dans le même sens que l'âme religieuse, Dominus hœreditas mea, le Seigneur est mon héritage ; parce qu'avec Dieu , dit saint Bernard , il possède encore d'autres biens , et qu'en possédant ces autres biens avec Dieu , il en possède moins purement et moins parfaitement Dieu. C'est vous , fervente épouse de Jésus-Christ, qui, désormais ayant renoncé au monde, aurez droit de regarder Dieu comme un bien qui vous est uniquement propre, comme un bien qui vous est affecté , comme un bien d'autant plus votre bien que vous en faites votre seul bien. Au Heu que vos frères et vos sœurs selon la chair partageront entre eux un héritage temporel que vous leur abandonnez, et dont la mort les dépouillera; vous allez en acquérir un, lequel, quoique immense et infini, sera tout entier à vous, comme s'il n'était que pour vous ; et cet héritage, encore une fois, c'est Dieu même oui vous tiendra lieu de tout. Or vous tenir lieu de tout, c'est être non-seulement Dieu, mais spé-
cialement votre Dieu. Et voilà le sens littéral de ces belles paroles : QtUa ipse Dominus possessio ^us est.
Revenons donc , mes chères sœurs , aux questions que j'ai d'abord proposées. Dieu ne serait-il pas no« tre Dieu, si nous ne le choisissions pas de la manière que je le viens d'expliquer? Écoutez sur cela saint Basile : Il serait notre Dieu, répond ce saint docteur, mais il ne le serait pas dans cette étendue et cette perfection qui suppose le sacrifice que nous lui faisons de nous-mêmes par les vœux de la religion : c'est-à-dire, il serait notre Dieu par la nécessité de son être , et par le droit inaliénable de sa souveraineté; mais il ne le serait pas avec ce surcroît de domination et d'empire qu'il a sur nous quand nous nous dépouillons pour lui de notre liberté. Malgré nous, il serait le Dieu de toute la nature; mais il ne serait pas, au point qu'il l'est, le Dieu de notre cœur. Il dépend de nous en ce sens, qu'il soit notre Dieu; comme au contraire, quoique Dieu de l'univers, il n'est pas le Dieu des mondains, parce que les mondains se font volontairement, et de leur choix, d'autres divinités que lui. C'est lui-même qui le leur déclare : Et ego non cro Deus vester. Par conséquent il est plus notre Dieu , qu'il ne l'est du reste des hommes, puisqu'il W^x plus ou moins , selon que nous nous dévouons plus ou moins à son culte. Or y pouvons-nous être plus dévoués , que nous ne le sommes en qualité de religieux? D'où il s'ensuit qu'en nous consacrant à Dieu, nous ajoutons à tous les autres titres, en vertu desquels il était déjà notre Dieu, celui de notre choix, et celui du choix le plus parfait que nous puissions faire. Quel trésor de grâce pour nous, si nous savons connaître le don de Dieu et en profiter! Ils ont appelé ce peuple heureux, disait David, parce qu'il a des biens en abondance , parce qu'il jouit paisiblement des plaisirs de la vie , parce que le monde le loue et lui applaudit : Beatum dixe* runt populum cul hœc su?U, (Psalm, 143.) Mais moi , ajoutait ce saint roi , j'ai dit : Bienheureux le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu : JJeatus populus cujus Dominus Deus e/us, (Ibid.) Et voilà, digne épouse de Jésus-Christ, votre vocation : vous avez choisi le Seigneur, afin qu'il soit singulièrement votre Dieu, Dominum elegisti, ut sil tibl Deus; et le Seigneur vous choisit aujourd'hui , afin que vous soyez singulièrement sa créature, en vous associant à une communauté de vierges, qui , dans le christianisme, est à la lettre son peuple particulier ; Et Dominus elegit te hodie, ut sis ei populus peculiaris. C'est le sujet de la seconde partie.
Comme il est de la foi que la grâce, qui est le principe du mérite, doit par conséquent précéder
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en nous tout mérite, aussi est-ce pareillement un point de foi, que le choix que Dieu fait de nous , doit , par une absolue nécessité , précéder le choix que nous faisons de Dieu. Et voilà pourquoi saint Bernard, instruisant une épouse de Jésus-Christ, et lui donnant une juste idée de sa vocation , en concluait toujours pour elle Tobligation indispensable où elle était de marcher saintement devant Dieu, et de se tenir dans une profonde humilité, accompagnée d'une vive reconnaissance, par ce raisonnement invincible : NUi enim pHus quxsUa, non quxreres ; sicut nec eligeres , nisi elecia ( Bbr- If ÂBD. ) : car, lui remontrait-il , quelque fidèle et quelque fervente que vous puissiez être dans la voie de Dieu, vous ne chercheriez pas Dieu, si Dieu le premier ne vous avait cherchée ; et vous n*auriez pas Tavantage de l'avoir choisi , s'il n'avait eu auparavant la bonté de vous choisir lui-même, en vous prévenant par sa grâce, et en vous attirant à son service. Appliquons-nous, mes chères sœurs, cette grande vérité; et remontant jusqu'à la source des miséricordes de notre Dieu , entrons dans les desseins de son aimable providence sur nous quand il nous a appelés à la religion. Les voici. Dieu nous a choisis, afin que nous soyons dans le monde, je dis dans le monde chrétien, son peuple particulier : Et Dominas elegit te hodie^ ut sis ei popultts peculiaris. Qu'est-ce à dire, son peuple particulier ? saint Paul nous l'apprend en deux mots, dans ce beau passage de l'épttre aux Éphésiens : Elegit nos in ipso , ut essemus sancti et immaculati in conspectu ^tts. {Ephes., 1.) J'avoue que saint Paul parlait là des chrétiens en général; mais, du reste, il est évident qu'il parlait des chrétiens parfaits, et qu'ainsi sa proposition convenait encore mieux à ceux et à celles qui , dans la suite des temps , devaient renoncer au monde , pour embrasser la profession religieuse , puisque c'est dans la profession religieuse que se trouvent plus communément les parfaits chrétiens. C'était donc vous et moi , mes chères sœurs , que l'apôtre de Jésus-Christ avait surtout en vue, lorsqu'il disait : Elegit nos, ut essemus sancti et immaculati. Entre les élus mêmes , Dieu nous a élus , afin que nous soyons saints ; il nous a élus , afin que nous soyons irrépréhensibles; et j'ajoute, suivant la même pensée : Il nous a élus , afin que nous servions d'exemples aux chrétiens du siècle ; il nous a élus , afin qu'au milieu d'eux nous paraissions comme la lumière du monde et comme le sel de la terre. Définition très-naturelle et très-vraie de l'état religieux. C'est le peuple saint du Seigneur : en comparaison des mondains , c'est le peuple sans tache et sans reproche ; c'est le peuple suscité et prédestiné pour être le modèle des chrétiens ; c'est le peuple établi de Dieu pour confondre les erreurs et l'infidélité du
siècle , et pour en arrêter la corruption : en un mot , c'est le peuple de Dieu particulier, dont les Israélites n'ont été que la figure. Voilà, dis-je, âmes religieuses , à quoi se termine le choix que Dieu a £eiit de nous. Encore quelques moments de votre attention.
Dieu nous a choisis, afin qu'en qualité de religieux nous soyons son peuple saint : Elegit nos, ut essemus sancti. Choix adorable , qui nous a séparés du monde profane , pour nous associer, si j'ose m'exprimer de la sorte, à la sainteté de Dieu même : Sancti estote, quia ego sanctus sum. Car Dieu, dans le fond de son être, éUnt saint et le Saint des saints, il voulait, dit saint Chrysostême, et il devait être servi par des saints. Or c'était l'état religieux qui, par une divine fécondité, devait produire ce nombre de saints que Dieu voulait former pour la perfection de son culte. Cétait l'état religieux qui , dans la retraite et dans l'éloignement du monde, devait élever cette multitude de saints éprouvés, de saints mortifiés, de saints consommés en toute sorte de vertus , de saints victorieux du monde et d'eux-mêmes , tels qu'il les fallait à Dieu pour être servi en Dieu. David se plaignait autrefois, et gémissait de ce qu'il n'y avait plus de saints dans le monde. Sauvez-moi , Seigneur, s'écriai^il , touché des progrès que faisait le vice , et des désordres qu'il voyait croître de jour en jour : sauvez-moi , parce qu'il n'y a plus de saints dans le monde. Or qu'est-ce que le monde, sinon un enfer, du moment qu'il n'y a plus de saints ? 5a/rttm me /ac, Domine, quoniam defecit sanctus. (Psalm. 11.) Telle était la prière de ce saint roi, dans l'ardeur de son zèle, à la vue des iniquités du monde. Mais par un sentiment bien contraire, je me console aujourd'hui de ce que , malgré les iniquités du monde , il y a encore des saints dans le monde. Car tandis que je vois des communautés de vierges consacrées à Dieu, et uniquement appliquées à remplir les devoirs de leur vocation , des communautés qui se distinguent par leur inviolable et constante régularité, qui édifient l'Église , et qui sont de celles que saint Cyprien appelait la plus noble portion du troupeau de Jésus-Christ; tandis que je vois des maisons religieuses de ce caractère ( or il y en a ) , je dis hardiment sans crainte : Non, la main du Seigneur n'est pas raccourcie; et, malgré l'envie du démon, il ne laisse pas d'y avoir encore des saints. Comme il y en a dans le ciel que Dieu glorifie , il y en a sur la terre qui glorifient Dieu , et ce sont au moins, mes chers auditeurs, ces chastes épouses du Sauveur, qui se vouent à lui comme à leur unique époux; ces âmes pures, qui, possédées de l'esprit de Dieu , font un divorce éternel et solennel avec le monde; ces élue^ rachetées d'entre les hommes , pour être , dans les familles où elles sont nées ,
ET DE L'AME RELIGmUSE.
comme les prémices offertes au Dieu qu*elles ado- , rent ; ces vierges dont les vêtements blanchis dans le sang de Tagneau , n ont jamais été souillés , et qui , tout innocentes qu'elles sont , s'imposent tout lejoug de la pénitence. Voilà les saintes de Dieu sur la terre : Sanctis qux sunt in terra ejus. ( Psalm., 15. ) Tout le reste du monde, si vous voulez, est corrompu : et je consens qu'indignés des scandales dont le monde est plein, vous disiez avec le prophète : Tous se sont égarés ; Omnes declinaverunt : Tous , en quittant Dieu, se sont livrés aux plus abominables désirs ; Àbominabiles facti sunt in studiis suis : II n'y en a pas un qui ne vive dans le dérèglement , pas un qui ne fasse de ses passions de secrètes idoles ; Non est quifaciat bontwi , non est usque ad unum. Oui , je consens que vous parliez de la sorte, pourvu que vous en exceptiez ces saintes filles, qui suivent des voies si opposées à celles du monde , et qui par là , se préservant de sa contagion , ne peuvent avoir aucune part à cet égarement universel : pourvu que vous reconnaissiez que dans leurs personnes Dieu s'est réservé des servantes fidèles, qui n'ont point fléchi le genou devant Baal ; de sincères adoratrices qui le servent en esprit et en vérité, et qui, jour et nuit occupées du soin de lui plaire, lui font aux dépens d'elles-mêmes des sacrifices dont il n'y a que lui seul qui sache le prix et le mérite. Car voilà toujours , mes chères sœurs , la fin pour laquelle Dieu vous a choisies.
Je dis plus : Dieu nous a choisis, afin que dans le monde chrétien nous soyons irrépréhensibles : Ut essemus sancti et immaculati. Car dans Tétat religieux , une sainteté ordinaire ne nous suffit pas; H nous faut une sainteté irréprochable , une sainteté à l'épreuve de toute censure , une sainteté où le monde critique ne puisse découvrir aucune tache, j'entends de ces taches honteuses qui déshonorent notre profession : pourquoi ? parce qu'il nous faut une sainteté propre à confondre le libertinage du monde et son impiété. Or, jamais notre sainteté ne sera telle, si elle ne monte jusqu'à ce degré d'irrépréhensibilité. Et en effet, c'est par ce motif que saint Pierre engageait les premiers fidèles à se con- 'duire parmi les gentils d'une manière qui les mît à couvert , non-seulement de tout blâme , mais de tout soupçon , aGn , leur disai^il , mes frères , que vous fermiez ainsi la bouche aux hommes ignorants et insensés, c'est-à-dire, aux ennemis de la foi : Ut bene facientes y obmutescere faciatis imprudentium hominum ignorantiam. C'est par cette même raison que saint Paul conjurait les ministres de l'Église d'être des hommes sans reproche, afin, feprenait-ii, que nos adversaires, qui étaient les païens et les idolâtres , n'ayant aucun mal à dire de nous, soient forcés de nous respecter et de glorifier Dieu dans nous : Ut is qui ex adverse est, verea-
BOURDÀLOCE. — T. III.
tur, nihil habens makan dicere de nohis. Or voilà Justement , mes chères sœurs , ce'que Dieu demande de vous et de moi : car les mondains, au milieu desquels nous vivons, ne sont pas moins attentifs à nous observer, ni moins déterminés à nous censurer, que Pétaient alors les païens et les idolâtres à l'égard des premiers fidèles ; et nous ne sommes pas moins obligés , comme religieux, à confondre, par l'intégrité de notre vie , l'injuste et maligne critique des libertins d'aujourd'hui, que l'étaient les chrétiens de ce temps-là à confondre celle du paganisme : comme religieux, la cause de Dieu et de son service n'est pas moins entre nos mains, et j'oserais bien dire qu'elle y est encore plus. C'est donc à nous de la soutenir par l'excellent moyen que je vous marque, et le voici. L'erreur des mondains, par exemple , est de se figurer que la piété , dans les vues secrètes de la plupart de ceux qui la pratiquent, n*est qu'un raffinement spécieux d'intérêt ou de vanité : c'est à nous de les convaincre d'ignorance, en leur faisant voir dans la religion des âmes solidement humbles, qui, bien loin d'y chercher l'éclat, font leurs plus chères délices de s'y ensevelir, et d'y mener une vie cachée avec Jésus-Christ en Dieu ; des âmes plus que désintéressées , ou dont l'unique intérêt est de n'avoir plus dans le monde nul intérêt : Ut obmutescerefaciatis imprudenUum hominum ignorantiam. La malignité des impies et des libertins est de décrier les serviteurs de Dieu par certains endroits faibles qu'ils leur reprochent, et dont ils font contre eux le sujet de leurs railleries : c'est à nous d'éviter ces faibles, et pour l'honneur de la religion , duquel nous devons personnellement répondre, de ne donner sur nous aucune prise : Ut nihil habeant malum dicere de nobis. Ainsi en usaient ces premiers chrétiens révérés par les païens mêmes, et à qui, comme religieux, nous avons dû succéder. Capite nos , disaient-ils , ou plutôt disait en leur nom le grand apôtre, en faisant aux gentils un saint défi : Capite nos; ne^ minem Ixsimus, neminem circumvenimus. Examinez-nous bien : nous n'avons fait tort à personne, nous n'avons ni offensé, ni trahi personne : qu'avez-vous à nous objecter qui puisse nous faire rougir, ou qui soit indigne de nous? voilà de quoi ils se piquaient : l'irrépréhensibilité de leur conduite était la gloire, tout ensemble, et de leur Dieu et de leur profession ; par là ils désarmaient l'impiété et par là ils triomphaient de la calomnie. Or, grâces au Seigneur, l'Église chrétienne est encore aujourd'hui en possession du même avantage. ISIais à qui est-ce surtout qu'elle en est redevable? A ces ferventes communautés dont je viens de vous parler, à ces monastères où règne l'esprit de Dieu , car sans chercher des exemples ailleurs que dans cette sainte maison, quel droit ces vierges qui m'écoutent, n'au-
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SUK LE CHOIX MUTUEL DE DIEU , ETC
raient-elles pas de dire aux mondains , comme saint Paul : CapUenos; Informez-vous de notre vie tant qu'il vous plaira, et toute votre malignité n*y trouverarien dont elle puisse se prévaloir contre la profession que nous faisons d^étre les épouses de notre Dieu. Mais parce que leur humilité ne leur permettrait pas peut-être de tenir ce langage, quoique vrai, quel droit, mes chers auditeurs , n*aurais-je pas moimême de vous le produire ^ pour vous faire ua défi pareil à celui de saint Paul , en vous disant : Considérez bien ces servantes de Dieu; et sans leur faire aucune grâce, ce que je n'ai garde de vous demander pour elles, rendez-leur la jistice qui leur est due , et confessez qu'elles sont au-dessus de la plus rigide censure. Et en effet, qui de vous les accusera d'ambition? qui de vous les soupçonnera d'hypocrisie? qui de vous les reprendra d'aucun de ces vices par où la vertu tous les jours devient si douteuse et méme'si odieuse dans le monde? Il n'y a , dans toute leur conduite , ni artiûce , ni déguisement, ni affectation, ni ostentation, ni politique , ni intrigue : quel reproche auriez-vous donc à leur faire, et par quel endroit pourriez-vous éluder ou affaiblir l'argument que saint Paul tirait de là pour la condamnation de notre vie lâche et mondaine? Or voilà, mes chères sœurs, à quoi vous et moi nous devons aspirer dans la religion; à être de ces sujets irrépréhensibles. 11 y a plus encore. Dieu nous a choisis aCn qu'en qualité de religieux, nous servions de modèle aux chrétiens du siècle ; c'est-à-dire, aûn que les chrétiens du siècle apprennent de nous ce qu'ils sont, ou plutôt ce qu'ils doivent être; afin qu'ils aient toujours dans nos personnes une idée sensible de la perfection à laquelle ils sont appelés; afin qu'en nous voyant, ils se souviennent, pour ainsi dire, de quelle tige ils sont sortis , et qu'en se mesurant à nous ils reconnaissent qu'autant qu'ils se sont éloignés de cette tige, autant ils ont dégénéré du christianisme qu'ils professent. Car quelque différence qu'on suppose entre leur état et le nôtre, qu'est-ce qu'un vrai religieux , sinon un chrétien parfait ; et comment uu chrétien peut-il espérer d'être parfait chrétien , si dans le siècle même où Dieu l'engage , il n'est religieux d'esprit et de coeur? Je serais infini si je voulais approfondir cette pensée, mais je manquerais au devoir de mon ministère , si je ne concluais de là , mes chères sœurs , combien nous sommes spécialement obligés d'être réguliers et fervents dans la pratique de nos devoirs. Car puisque , en qualité de religieux , nous sommes choisis pour être les modèles des chrétiens du siècle, je dis les modèles vivants de la sainteté de leur profession , que serait-ce si nous-mêmes nous venions à négliger la nôtre, et à nous oublier? jusqu'à quel point nos infidélités et nos tiédeurs, parles funestes consé-
quences qu'en tireraient les mondains, n'autoriseraient-elles pas leurs désordres, et jusqu'à (juel point leur libertinage ne se prévaudrait-il pas de nos moindres relâchements? Si le sel se corrompt, disait Jésus-Christ, avec quoi empêchera-t-on tout le reste de se corrompre; et si dans l'Église de Dieu, ce qui devait être lumière devient ténèbres, que sera-ce des ténèbres mêmes ? Or c'est vous , ajoutait notre divin maître, en parlant à ceux qui avaient tout quitté pour lui , c'est vous qui êtes ce sel de la terre : f^os estis sal terrx. C'est vous qui , destinés pour éclairer et pour édifier, êtes la lumière du monde : f^os estis lux mundi. Sel de la terre qui n'est plus bon à rien dès qu'une fois il a perdu sa force : lumière du monde qui , venant à s'éteindre ou à s'obscurcir, selon la parabole du Sauveur, laisse tout le oorps obscur et ténébreux. Ma consolation est de parler aujourd'hui à des vierges prudentes, zélées, vigilantes, qui sont bien à couvert de ce reproche ; à des épouses du Fils de Dieu, dont la sainte vie est dans la maison du Seigneur un flambeau ardent et hiisant, un sel pur et incorruptible, dont la vertu est à l'épreuve de toute Piniquité du siècle.
Delà, mes chères sœurs, Dieu nous a choisis, afin que nous soyons dans la loi de grâce son peuple particulier, comme les Israélites Tétaient dans l'ancienne loi. Car c'est par làqu'on les distinguait, et qu'entre tous les peuples de la terre on les regardait comme le peuple de Dieu : pourquoi ? parce que c'était à eux, dit saint Paul, qu'appartenait l'adoption des enfants, la gloire, l'alliance, le culte, la loi , les oracles de Dieu et ses promesses. Quoruin adaptio estfiliorum, et gloria, et testamentum, et legislatio, et obseqinum, et promissa. {Rom,, 9.) Or, après le choix que Dieu a fait de nous par la vocation religieuse, tout cela nous convient encore plus qu'à eux. L'adoption des enfants, puisque, en qualité de pauvres volontaires, nous sommes sans contestation les héritiers primitifs du Père céleste. La gloire, puisque, en vertu du sacrifice que nous lui faisons de nous-mêmes, nous possédons dans la religion toute la dignité, aussi bien que la sainteté du sacerdoce royal de Jésus-Christ. L'alliance, puisque, étant vierges par état, vous êtes, par un titre solennel , les épouses de cet Homme-Dieu. La loi , puisque pour l'embrasser dans toute son étendue, non contentes d'en accomplir les commandements, vous y ajoutez les conseils, et les conseils de la plus éminente perfection. Le culte, puisque, libres et dégagées des emplois profanes du siècle , vous êtes uniquement occupées des choses de Dieu. Les promesses, puisque c'est expressément pour vous que le Sauveur du monde a dit : Quiconque aura tout quitté, et s'attachera à me suivre, recevra le centuple eten cette vie, et dans la vieéter-
SUR LE RENONCEMENT RELIGIEUX
nelle. Nous avons donc, comme relîgienx, tous les dons et tous les avantages qu'on peut avoir, pohr être dans le christianisme le peuple de Dieu particulier : et au lieu que dans l'Ëcnture , Dieu dît aux mondains, Vos nonpopulus meus, Yousn'étes point mon peuple , et vous êtes indignes de Tétre ; si nous sommes fidèles à la grâce de notre vocation , Dieu nous dit au contraire , G*est vous qui , séparés du monde, méritez de porter cette glorieuse qualité; c'est TOUS qui, dévoués à mon service, êtes nonseulement mon peuple , mais Télite de mon peuple ; c'est vous qui , rachetés de la terre , êtes ce peuple conquis que j'ai choisi pour publier mes grandeurs , et pour chanter éternellement mes louanges : Populus acquisilionis, utvirtutes annuntietis ejus qui de tenebris vos vocavii in admirabile lunien suum, (t. Petb., 2.)
Or c'est à ce peuple particulier, ma chère sœur, que vous allez être associée. Dieu vous a choisie, afin que , par le plus spécial de tous les titres , vous deveniez sa créature. Comme chrétienne , vous Tétiez déjà , mais vous ne l'étiez pas encore aussi parfaitement , aussi pleinement , aussi absolument que vous pouviez l'être ; et Dieu , par la prédilection qu'il a eue pour votre persomiç , a voulu que vous le fussiez dans la même étendue de perfection qu'il est votre Dieu. Comme chrétienne, vous n'étiez qu'un commencement , qu'un essai , et, si j'ose user de ce terme , qu'une ébauche de sa créature : car c'est ainsi que le saint Esprit même s'en explique : Genuit nos verbo veritatis, ut simus initium aUquod creatursstfjus (Jacob., 1) : Il nous a engendrés comme chrétiens par la parole de la vérité, afin que nous soyons au moins un commencement de cette créature parfaite que sa grâce est capable de former en nous : Ut simus initium aliquod. Mais, comme religieuse, vous allez être cette créature parfaite, cette créature à qui rien ne manquera pour être totalement à Dieu, pour être uniquement à Dieu, pour être irrévocablement à Dieu; puisqu'il est vrai qu'on ne peut être plus à Dieu , qu'en se consacrant à la religion. H ne me' reste donc qu'à conclure par les paroles de mon texte, et qu'à vous dire, ma chère sœur : Mémento et ne obliviscaris ; Souvenez-vous-en, et ne l'oubliez jamais. Souvenez-vous-en dans les occasions importantes, où il s'agira de remplir les devoirs pénibles de votre état. Souvehez-vous-cn dans les épreuves que Dieu voudra faire de vous, quand il sera question de lui donner des marques de votre persévérance. J*ai choisi le Seigneur, et le Seigneur m'a choisie : ces deux pensées vous soutiendront et vous fortifieront. Avec cela il n'y aura point de difficulté que vous ne surmontiez , point de tentation que vous ne repoussiez , point de chagrin et de dégoilt au-dessus duquel vous ne vous éleviez. J'ai
choisi le Seigneur, et le Seigneur a bien voulu agréer le choix que j'ai fait de lui; le Seigneur m'a choisie, et par un libre consentement j'ai ratifié le choix qu'il a fait de moi : ces deux pensées, dis-jc, vous feront goûter le bonheur de votre état, vous en adouciront toutes les peines, vous exciteront à en acquérir toute la perfection. Souvenez-vous-en durant le cours de la vie, pour vous maintenu dans l'inviolable fidélité que notre Dieu attend de vous. Vous vous en souviendrez aux approches de la mort, pour vous animer d'une sainte confiance, à la vue de ce jugement si formidable pour les mondains, mais plein de consolation et de gloire pour les âmes vraiment religieuses. C'est la grâce que je vous souhaite, etc.
FROISIEME SERMON
SUR
L'ÉTAT RELIGIEUX