‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 52 sur 352 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Toute conversion, même sincère, n'est pas, mesda mes , dans le sens que je Tentends , une conversion parfaite-, et je n'appelle conversion parfaite que celle où l'âme demeure bien affermie, sans être sujette à ces incertitudes qui rendent sa foi chancelante, ni à ces retours qui l'entraînent dans ses premiers égarements et détruisent en elle l'œuvre de Dieu. Suivant ce principe , nous pouvons dire que , s'il y a beaucoup de catholiques nouvellement convertis , il y en a peu qui le soient pleinement et parfaitement, parce qu'il y en a peu en qui la foi ne soit encore bien faible , et dont on ne doive craindre de scandaleuses rechutes. Il est donc d'une extrême conséquence de les fortifier et de nous les attacher si étroitement , que rien ne puisse les rengager dans leurs anciennes erreurs, ni les détourner du droit chemin où la miséricorde du Seigneur les a conduits. Que faut-il pour cela? Gagner leur esprit et leur coeur : leur esprit, en leur persuadant toujours de plus en plus la vérité de notre religion ; leur cœur, en les affectionnant à cette même religion et la leur faisant aimer. Or, l'un et l'autre , mesdames, dépend de vous , et sera le fruit de votre zèle pour eux et pour tout ce qui les concerne. Voici comment : écoutez-le , s'il vous plalt.

Car , je soutiens d'abord que vous ne leur ferez jamais mieux connattre la vérité de notre religion que par la charité qui s'y pratique, puisque la charité est la marque la plus certaine de la sainteté, et que la sainteté est un des plus favorables préjugés de la vérité. Je ne prétends point néanmoins que ce soit là le seul motif de leur créance. On sait assez que toutes les hérésies ont affecté l'éclat des bonnes oeuvres et d'une charité fastueuse. On sait que $aint Augustin pour cela voulait qu'on jugeât des personnes par la foi , et non de la foi par les personnes. Mais quand, aux autres motifs, la charité se joint , une charité bienfaisante , une charité prévenante, une charité toujours vigilante et constante, c'est ce qui achève de déterminer les esprits et de les fixer. Aussi est-ce cette charité envers les pauvres , qui si longtemps adonné du crédit à la religion prétendue réformée. Ce n'était pas une preuve suffisante pour elle, parce que ce n'était pas une preuve entière et complète ; mais enfin cette preuve , quoique suspecte de sa part, ne laissait pas défaire

impression et de lui attirer une infinité desectateurs.

C'était un faux métal, mais qui frappait les yeux ; et ces pauvres, dont vous êtes présentement chargées, n'étaient la plupart retenus que par là, et n'avaient point de plus puissante raison qui les convainquît.

Ainsi, mesdames , pour se conformer à leurs dispositions , il faut maintenant que vous les détrompiez de la fausse opinfon où Ton s'étudiait à les élever : que de toutes les religions, il n'y avait que la protestante qui s'intéressât pour les pauvres. Il faut que vous leur fassiez voir qu'entre les autres prérogatives de la religion catholique , elle a encore celle-ci , d'être la plus compatissante et la plus miséricordieuse. On prépare des missions pour leur instruction, et je ne puis assez louer un dessein si digne du zèle apostolique. Mais du reste, il faut avant toutes choses , que vous soyez vous-mêmes leurs missionnaires : par où? Par vos libéralités. Car, pour appliquer ici la parole de saint Paul , Prius quod animale^ deinde quod spiritale (1 . Cor,, 15), le temporel ouvre la voie au spirituel , et c'est un des préparatifs les plus eflicaces. Voilà ce qui conciliera aux ministres du Seigneur l'attention de ces nouveaux disciples; voilà ce qui donnera de la force à leurs paroles, et ce qui appuiera leurs prédications. Quand ces pauvres , que TÉglise a recueillis dans son sein, verront des dames de qualité les rechercher elles-mêmes , les visiter, les encourager, les aider, c'est ce qui les touchera. Ils concluront qu'une religion qui inspire une charité si pure , n'est point aussi affreuse que leurs ministres la leur dépeignaient. Ils reviendront des fausses idées qu'ils en avaient conçues , et ils en prendront de plus justes et de plus vraies. Sans cela , les prédicateurs auront beau parler, toutes nos exhortations seront inutiles, et tout ce que nous dirons ne produira rien. Car comment recevront nos discours des gens à qui nous refusons le pain et la vie , et qui , comparant ce qu'ils sont avec ce qu'ils étaient , se trouveront parmi nous assaillis de toutes sortes de calamités et sans espérance d'aucun soutien ? Ne croiront-ils pas que leur misère est une punition du ciel ; que Dieu condamne leur changement et qu'il les en châtie ? ne penseront-ils pas à retourner en arrière et à rompre l'engagement qu'ils avaient contracté avec nous ? Dangereuse tentation contre laquelle il ne tient qu'à vous, mesdames, de les prémunir, et illusion subtile dont vos charités les détromperont. Il y a plus : en persuadant leurs esprits , vous gagnerez leurs cœurs : car rien ne gagne plus le cœur que l'affection qu'on nous témoigne et que le bien qu'on nous fait. Ils trouveront de la douceur dans la foi catholique, et par là ils la goûteront; elle leur deviendra chère et aimable. Tel est le moyen dont se servait le Sauveur même du monde : pour sauver les âmes, il guérissait les corps, et à

SUR LA CHARITÉ ENVERS UN SEMINAIRE

cx>rps mystique de Jésus-Christ, et sur ses membres, qui sont les pauvres. Ces clieveux', dont les pieds du Fils de Dieu furent essuyés , nous représentent , dans la pensée de saint Augustin , les biens superflus qui servent ou qui doivent servir à l'entretien des pauvres. Si donc ce qui n'était encore que Tombre , que la figure , fut néanmoins d'un tel mérite auprès du Sauveur des hommes , combien plus est-il glorifié de la vérité même et de Teffet?

Je vais plus avant , et j'ajoute que Jésus-Glirist n'agréa l'action de Madeleine , que parce que c'était la figure de l'aumône et de la charité chrétienne. Car, dans le fond , cette action n'avait rien par ellemême qui dût lui plaire , ni qui répondît aux inclinations de son cœur. Il put être sensible à la piété de Madelei ne , et au zèle qu'elle eut de lui en donner quelque marque : mais cette marque , de répandre sur lui des parfums , ne convenait nullement à la morale et à l'esprit de ce divin législateur, puisqu'il était venu prêcher le renoncement aux délices de la vie, et enseigner, soit par sa doctrine, soit par son exemple, l'austérité et la mortification. Pourquoi donc loua- t-il non-seulement l'intention, mais l'action de Madeleine? Parce que l'action de Madeleine devait être pour nous non-seulement la figure, mais l'exemplaire et le modèle d'une des plus essentielles vertus du christianisme. Or, jugez par là de quel œil et avec quels sentiments cet Homme- Dieu vous voit accomplir aujourd'hui, dans un exercice réel et véritable, ce qui , de la part de Madeleine , n'était qu'une image et qu*une disposition. Jugez si vous devez envier le service qu'elle eut le bonheur de rendre à Jésus-Christ. Que dîs-je? jugez si vous n'avez pas de quoi vous féliciter devant Dieu, de quoi le bénir et le remercier, de quoi lui témoigner la plus vive reconnaissance , lorsqu'il vous met en pouvoir et qu'il vous fournit les moyens et l'occasion d'agir plus selon ses affections et son gré , que cette femme si vantée toutefois dans l'Évangile, et dont l'amour fut si promptement et si abondamment récompensé par l'entière rémission de ses péchés.

Prenez garde , je vous prie : INIadeleine ne se contenta pas de répandre ce parfum sur les pieds de Jésus-Christ, elle le répandit encore sur la tête de ce divin Sauveur : Et super caput ipsius recumbeniis. (Matth. , 26.) Circonstance que l'évangéliste a remarquée , circonstance qui ne fut pas sans un mystère particulier, et bien propre à redoubler votre ardeur pour l'œuvre sainte à laquelle je ne puis trop fortement vous exhorter; car entre les pauvres , qui sont les membres de Jésus-Christ , et qui composent son corps mystique , il y en a de différents ordres. Les uns, dit saint Augustin , en sont comme les pieds, et les autres comme la tête. Ceuxlà, ce sont les pauvres ordinaires, qui, quoique chers à Jésus-Christ , ne tiennent après tout dans

son Église que le dernier rang. Mais ceux-ci , ce sont les ministres du Seigneur, ses prêtres , par qui l'Église est gouvernée, est conduite, est dirigée , et dont la pauvreté n'avilit ni le caractère , ni la dignité. Que fit donc Madeleine quand elle versa co parfum sur la tête du Fils de Dieu ? Elle nous donna la première idée du devoir de charité dont vous venez vous acquitter; elle nous traça le premier plan de cet établissement que nous voyons enfin commencer, et qui ne peut être achevé que par votre secours et par vos soins ; elle vous apprit à honorer et à soulager non-seulement les pieds, mais la tête de ee grand et sacré corps , où nous sommes tous attachés en qualité de chrétiens.

Ainsi j'ai droit de vous dire en vous la montrant : Insj)lce, etfac secundum exemplar, ( Exod. , 25. ) Considérez, mesdames, examinez, et formez-vous sur ce que l'Évangile vous met devant les yeux. Voilà votre règle, voilà votre instruction, voilà le sujet de votre imitation , et le digne sujet. Ce parfum que Aladeleinc répand sur les pieds de Jésus- Christ, vous fait connaître à quel usage vous devez destiner tous ces agréments de la vanité humaine , dont le sexe est si curieux et dont le prix , quelquefois excessif, serait bien mieux employé en faveur des pauvres. Ces larmes que Madeleine verse sur les pieds de Jésus-Christ, vous apprennent à compatir aux maux du prochain , et de quels sentiments vous devez être touchées en voyant les misères des pauvres. Ces cheveux avec lesquels Madeleine essuie les pieds de Jésus-Christ , vous donnent à entendre où doit aller tout le superflu de vos biens , et qu*au lieu de se dissiper en d'inutiles dépenses , il ne doit sortir de vos mains que pour passer dans celles des pauvres.

Leçons générales, mais en voici une particulière : Inspice , etfac seoundum exemplar. IMadeleine ne s'en tient pas :\\\\ pieds de Jésus-Christ; et parmi les pauvres , il y en a qui sont comme les chefs du peuple de Dieu. Ce sont des pauvres , mais des pauvres respectables par leur ministère , mais des pauvres, tout apostoliques, mais des pauvres spécialement chéris de Dieu, qui les a établis pour être les gardiens des âmes et les pasteurs de son troupeau. C'est de ceux-là qu'il disait par le prophète Zacharie : Quiconque s'attaque à vous et vous blesse , s'attaque à moi-même , et me blesse dans la prunelle de l'œil : Qui tetigerit vos, tangît pupillam oculimei. (Zach. , 2.) Expression qui nous marque qu'après les avoir honorés de son sacerdoce, il les honore d'une protection toute singulière ; que sa providence veille particulièrement sur eux , et que c'est surtout pour eux et pour leur subsistance qu'if vous ordonne de vous intéresser.

Ne doutez donc point , mesdames , que votre charité envers ces oints du Seigneur, pour parler ie

SUR LA CHARITE ENVERS UN SÉMINAIRE

langage deTÉcriture , Christos meos {Psalm, 104) ; ne doutez point, dis-je, que votre empressement à les secourir et à les seconder ne soit une des œuvres les plus glorieuses à Jésus-Christ , et que Jésus- Christ ne vous en tienne un compte exact. C*est répandre , non plus sur ses pieds, mais sur sa tête, le parfum le plus exquis ; car s'il a dit à ses prêtres -, c^Iui qui vous méprise, me méprise, ^î vos spernity me spemit, (Luc, 10)1; n'était-ce pas aussi leur dire conséquemment : Celui qui vous respecte, celui qui prend soin de vous, prend soin de moi ; et tout ce que vous en recevez d'assistance , je le reçois comme si j'en profitais moi-même. Ainsi , pour ne plus parler en figure , et pour vous faire comprendre plus simplement vos obligations, ainsi en usèrent ces saintes femmes qui , dans le cours de ses voyages, lui fournissaient et à ses apôtres les choses nécessaires , et y consacraient leurs revenus : Qux ministrabant ei de facultatibus suis» (Luc, 8.) Madeleine était de ce nombre, et cette troupe dévote suivait pour cela ce divin Maître. Maintenant qu'il est monté au ciel , et qu'il n'est plus visible sur la terre , c'est dans la personne de ses ministres que vous pouvez et que vous devez lui rendre les mêmes devoirs. Il n'est pas besoin de les suivre et de les accompagner dans leurs travaux évangéliques : il ne faut point les chercher loin de vous , puisqu'ils sont au milieu de vous et auprès de vous. Quand vous contribuerez , non pas à les entretenir dans une abondance sensuelle, mais à leur procurer une nourriture frugale et mesurée ; non pas à leur bâtir de superbes et de vastes édifices , mais à les loger modestement et dans une demeure convenable à leurs fonctions ; non pas à les vêtir et à les meubler en ecclésiastiques mondains (car il y en a de mondains et de très-mondains) , mais en ecclési£)stiques sages, humbles, retenus , ennemis d'une propreté affectée, et ne voulant que la pure décence de leur état : quand vous leur assurerez , non pas d'amples héritages plus propres à les relâcher qu'à les aider dans les exercices de leur ministère , mais assez de fonds pour n'être pas détournés par les inquiétudes et les embarras de la vie; alors vous imiterez ces âmes pieuses dont saint Luc a fait l'éloge, et vous aurez le même mérite de servir chacune Jésus-Christ selon l'étendue de vos facultés : Ministrabant ei de facultatibus suis.

Ah ! mesdames , on a quelquefois du zèle pour l'ornement des autels ; on met sa piété à embellir et à parer les tabernacles où repose le corps de Jésus-Christ, on n'y épargne rien de tout ce que l'art peut imaginer de plus riche et de plus grand. Veuxje condamner une dévotion si solide, si ancienne, et si digne de l'esprit chrétien? à Dieu ne plaise! dès qu'il est question du temple de Dieu, du sanc- , tuaire de Dieu , de la demeure de Dieu » rien ne doit

coûter à des hommes formés de sa main et comblés de ses dons , rien ne doit coûter à des enfants de Dieu. Mais ces tabernacles , après tout, ces autels ne sont que des autels , que des tabernacles inanimés : et pouvez-vous ignorer que les prêtres sont les tabernacles et les autels vivants de ce Dieu de gloire ; que c'est dans leurs mains qu'il s'incarne tout de nouveau; dans leurs mains qu'il s'immole et se sacrifie tout de nouveau; que c'est dans leur sein qu'il habite réellement, corporellement, substantiellement , et dans leur cœur qu'il a posé son trône? O excellence du sacerdoce , s'écrie là-dessus saint Augustin, dans un sentiment d'admiration ! O veneraMa sacerdotum dignitas ! Quelle honte serait-ce donc, quelle indignité, que des ministres revêtus de ce sacerdoce si vénérable fussent négligés et abandonnés! Avançons : toute agréable qu'était à Jésus-Christ l'action de Madeleine, les apôtres en murmurèrent et la traitèrent de profusioi^ : et l'œuvre sainte que je viens vous recommander est d'une utilité si évidente, qu'il n'y a personne qui puisse lui refuser son suffrage et se défendre de l'approuver. Vous l'allez voir dans la seconde partie.

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