‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 53 sur 352 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Cest par la fin et par la convenance ou le rapport des moyens qu'on emploie pour y parvenir, qu'il faut juger de l'utilité d'une entreprise. Car de travailler pour une fin peu importante, ou de n'user pas des moyens qui y sont propres , c'est un zèle mal entendu, et que la charité même ne peut justifier. Or, suivant ce principe , je prétends que, de toutes les œuvres qui se pratiquent dans le christianisme, une des plus utiles et des plus nécessaires est celle dont j'ai présentement à vous faire connaître les avantages. Quelle en est la fin , et quels en sont les moyens? voilà ce qui demande une attention toute nouvelle.

La fin , mesdames , c'est la sanctification de l'Ëglise, et cette sanctification de l'Eglise consfste à en arrêter les désordres, à en retrancher les scandai es, à en réformer les mœurs , à en faire observer lès lois, à en rétablir la discipline. La fin est de remédier à la perte d'une infinité d'âmes , qui périssent tous les jours , soit par l'ignorance des vérités de la foi et l'oubli de leurs devoirs, soit par la contagion des vices qui se répandent avec plus d'impunité que jamais , et portent partout avec eux la licence et la corruption : dommage infini , et perte inestimable. 0 abîme des conseils et des jugements de Dieu ! pouvons-nous être témoins de tant de chutes et de tant de malheurs, et n'en pas sécher de douleur comme le prophète : Tabescere mefecit zelus meus. {Psalm. 118.) La fin est de faire cesser la profanation des choses saintes , l'abus des sacra»

SUR LA CHARITÉ ENVERS UN SÉMINAIRE

mentSf les relâchements de la pénitence , les sacrilèges dans Tusage de la communion. La fin est de relever le culte du Seigneur, d'inspirer aux peuples du respect pour nos redoutables mystères , de les rendre plus assidus à nos prédications, à nos instructions, à nos offices , à nos cérémonies ; de rallumer l'ardeur de leur dévotion presque entièrement éteinte, et de renouveler ainsi tout le troupeau de Jésus-Christ. En un mot, mesdames, imaginez-vous tout ce quMl y a dans le ministère apostolique de plus parfait et de plus divin , c'est ce qu'ont eu en vue des hommes de Dieu , de fervents zélateurs de sa gloire, et de dignes ministres de sa parole.

C'eût été peu néanmoins qu'une fin si noble , s'ils n'eussent sagement pensé aux moyens. Ils ont donc cru que le moyen le plus court, le moyen le plus efficace, le plus infaillible, était de former de bons prêtres, qui, comme le sel de la terre, selon la figure de Jésus-Christ, et comme la lumière du monde , éclairassent l'Église et en conservassent la pureté. Ils ont considéré que ce sel de la terre étant une fois corrompu, et cette lumière du monde obscurcie, c'était une conséquence immanquable que les esprits devaient tomber dans les plus épaisses ténèbres, et les cœurs, se pervertir; que la désolation du christianisme était venue, dans tous les temps , beaucoup moins des peuples que de c«ux qui les devaient conduire; et que pour aller à la source du mal, il fallait avoif des prêtres savants, des prêtres vigilants, des prêtres laborieux et appliqués , des prêtres d'une vie régulière et sans reproche, d'habiles prédicateurs, de sages confesseurs , de fidèles et de zélés pasteurs : qu'il était pour cela nécessaire qu'il y eût des maisons où ils fussent élevés et perfectionnes; des maisons qui servissent aux ecclésiastiques de noviciat, comme il y en a pour les religieux, et que de même que les ordres religieux ne se sont maintenus dans l'esprit de leur institut que parce qu'ils ont eu de ces maisons d'épreuve où l'on instruisait et Ton disposait ces sujets , en leur faisant pratiquer toutes les observances de leur état , aussi l'on ne pouvait se promettre que jamais le clergé fût florissant , je dis florissant en vertu , si de bonne heure dans des séminaires l'on ne préparait à la vie cléricale ceux qui se proposaient de l'embrasser, et qui s'y sentaient appelés de Dieu : que ces séminaires, au reste, devaient bien être d'une autre conséquence par rapport aux ecclésiastiques qu*aux simples religieux , parce que les simples religieux , en se relâchant , ne nuisent qu'à eux-mêmes, au lieu que le dérèglement des ecclésiastiques et des prêtres est préjudiciable à tout le monde chrétien , dont ils doivent être les guides et les conducteurs : que l'on n'eût pas vu si souvent le clergé réduit dans la plus déplorable dé-

cadence, s'il y avait eu de ces séminaires, et si l'on n'eût pas admis aux fonctions les plus sacrées des hommes sans capacité, sans régularité, et même sans piété; des hommes qui ne connaissaient ni la sainteté de leur vocation, ni la grandeur de leurs obligations; qui ne savaient ni ce que Dieu demandait d'eux, ni comment ils le devaient accomplir; des hommes qui prenaient aveuglément des fardeaux qu'ils ne pouvaient porter, et sous lesquels ils étaient obligés de succomber ; des hommes qui, sans nulle préparation et nul examen, commençaient par ce qu'il y a de plus difGcile et de plus terrible; des hommes que la nécessité, que la cupidité, que l'ambition, que des vues toutes humaines et toutes profanes faisaient entrer dans l'Église contre les desseins de Dieu , et pour de sordides intérêts : qu'afin de tirer plus d'avantage de ces séminaires , il convenait d'y recevoir les pauvres gratuitement, et de ne rien exiger d'eux, parce que, autrement, les meilleurs sujets se trouveraient exclus; parce que les pauvres ont communément plus d'application et plus de talent ; parce qu'il n'était pas juste que de là dépendît un aussi grand bien que celui qu'on attendait de leur éducation. Voilà, dis-je, mesdames, les réflexions qu'ils ont faites, et le plan qu'ils se sont tracé. Mais peuvent-ils l'exécuter, si vous n'y coopérez ? Or c'est pourquoi ils ont recours à vous. Cest par ma bouche qu'ils vous parlent etqu'ils vous exposent leurs saintes intentions et leurs pressants besoins. C'est en leur nom et de leur part que je vous dis, selon les règles et les belles maximes du grand apôtre, que votre abondance doit suppléer à leur indigence : f'^estra abundarUia illorum inopiam stfppleat (2. Cor,, 8) : que travaillant à vous communiquer les biens spirituels , il est raisonnable qu'ils recueillent quelque chose de vos biens temporels : Si nos vobis spiritualia seminavimus, magnuwi est si nos camalia vestra metamusf (t. Cor, , 9.)

Mais que fais-je, et pourquoi vous citer l'apôtre , lorsque le maître s'est expliqué.' Car il s'agit d'obéir à l'ordre de Dieu , qui vous dit aujourd'hui ce (fue le Sauveur du monde disait autrefois à ses disciples : Messis guident multa, operarii autem pauci (Luc, 10) : Levez les yeux, et voyez; la moisson est abondante, mais il y a peu d'ouvriers pour faire larécolte. Adressez-vous donc au maître de la moisson : priez-le d'appeler des ouvriers, et d'en envoyer : Rogateergo Dominum messis, ut mittat operarios, (Id.) Il y est déjà disposé; mais c'est de vous qu'il veut se servir pour les envoyer. Vous me direz que jamais il n'y eut tant de ministres de l'Église qu'il y en a présentement; et moi }? vous réponds deux choses : premièrement, qn:' plus il y en a, plus il faut de fonds pour les entretenir; secondement, que s'il y a plus d'ouvritis que jamais, c'est ce qui vous montre évidemmeiit

SUR LA CHARITÉ ENVERS UN SÉMINAIRE

rUnportance et Tutilité des séminaires. Car voilà ce quUls ont produit. Avant qu'ils fussent érigés , il n'y avait qu'un petit nombre de prêtres, la plupart ignorants et méprisés du public : l'hérésie en triomphait, le libertinage s'en prévalait. Mais dans la suite, la face des choses a bien changé, et cela par les séminaires. Si l'on voit encore quelques prêtres scandaleux qui déshonorent leur caractère, îlu moins y en a-t-il d'autres qui les confondent par leur conduite, et qui nous édifient par leurs exemples.

Cependant, mesdames, nous en pouvons toujours revenir à la parole de Jésus-Christ : Messis muUay operarii pauci : Grande moisson, et peu d'ouvriers, ou , si vous voulez , beaucoup d'ouvriers, mais peu par rapport à l'ouvrage et aux soins qu'il demande. Beaucoup d'ouvriers, mais peu qui réunissent dans leurs personnes toutes les qualités requises : la doctrine, la piété, le zèle, la discrétion, la patience, Famour du travail. Beaucoup d'ouvriers, mais peu qui, pourvus de tous les dons nécessaires, veuillent soutenir les fatigues du sacerdoce , y consumer leur vie , s'y dévouer et s'y sacrifier. Beaucoup d'ouvriers pour remplir certaines places, pour posséder certaines dignités, pour en avoir l'honneur, les privilèges , les revenus ; mais peu pour en porter la charge et le fardeau. Beaucoup d'ouvriers pour les ministères éclatants, mais peu pour les emplois obscurs ; beaucoup pour les villes, mais peu pour les campagnes; beaucoup pour Paris, mais peu pour les provinces. Et je ne m'en étonne pas; car pour se confiner dans les provinces , surtout pour travailler dans les campagnes , il faut se résoudre à tout ce qu'il y a de plus pénible , de plus mortifiant, de plus ennuyeux et de plus rebutant : il faut être préparé à la plus triste solitude , vivre avec des hommes qui n'ont presque de l'homme que la figure , se familiariser avec eux , s'accommoder à leurs manières barbares , essuyer leurs grossièretés , leur répéter cent fois les mêmes instructions pour les leur îfaire comprendre, et s'épuiser de voix et de force pour leur donner quel<fue teinture de la religion.

Or, l'établissement de ce séminaire regarde aussi bien les campagnes que les villes , aussi bien les provinces que Paris , aussi bien les emplois obscurs que les ministères les plus éclatants. On n'y envisage que la gloire de Dieu et le salut du prochain. Partout où l'un et l'autre peut se rencontrer, on est résolu de l'y chercher sans distinction de lieux et d'états. Tels sont les sentiments qu'on inspire à de jeunes ecclésiastiques , et qu'ils remportent de cette maison après s'y être quelque temps exercés. A quoi leur zèle ne les porte-t-il point.' je l'ai vu, mesdames, et j'en puis rendre témoignage. Honoré des ordres ûe notre incomparable monarque, et envoyé pour annoncer l'Évangile à des peuples éloignés, j'ai vu

sur ma route de ces missionnaires et de ces dignes pasteurs du troupeau de Jésus-Christ. Mais avec quelle consolation les ai-je vus ! avec quelle admiration ! J'en ai encore le souvenir vivement imprimé dans la mémoire , et je ne le perdrai jamais. J'ai vu des hommes toujours prêts dès qu'il s'agissait de Tavancement des âmes; des hommes occupés sans relâche à cultiver des terres sèches et arides , je veux dire à ramener des esprits égarés, à détromper des esprits prévenus , à gagner des esprits opiniâtres , à éclairer des esprits plongés dans le plus profond aveuglement, à se les concilier, pour les réconcilier avec FÉglise. Je les ai vus, et j'ai béni mille fois la maison d'où ils sont sortis , comme les apôtres sortirent du cénacle : c'est celle-ci. J'ai souhaité mille (ois qu'ils pussent assez se multiplier, pour faire part de leurs travaux à toute notre France. Quelle réforme suivrait de là , et dans le clergé, et dans tout le corps des fidèles! Si donc, mesdames, vous n'êtes pas tout à fait insensibles à l'honneur de Dieu et au bien spirituel de vos frères ; si vous i n'êtes pas insensibles à vos propres intérêts, et si vous voulez pleinement et solidement réparer tous les scandales que peut-être vous avez donnés, les uns avec connaissance, et les autres sans le remarquer ni le savoir, est-il rien que vous deviez ménager, et rien que vous puissiez refuser pour maintenir un séminaire où se forment de tels ministres? Combien d'âmes gagnerez- vous à Jésus- Christ par vos aumônes , en leur procurant de si habiles maîtres et de si zélés prédicateurs ! Toute la maison où était Madeleine fut remplie de la bonne odeur du parfum qu'elle versa sur les pieds de Jésus-Christ ; et pour achever le parallèle que j'ai commencé , le fruit de votre charité se répandra dans toute l'Église. C'est la troisième partie*

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