‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 56 sur 352 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il est vrai, mesdames, et c'est une maxime de Tapdtre, dont vous êtes pleinement instruites : la charité , pour être chrétienne , doit être universelle , et faire, autant qu'il lui est possible, du bien à tout le monde. Mais sans déroger en aucune sorte à ce

grand principe , ni l'affaiblir, il faut après tout reconnaître qu'il y a des pauvres plus dignes de nos soins les uns que les autres, et que vous êtes par là même plus fortement engagées à les soulager : or, tels sont les pauvres dont je parle ; car, qui sontils? apprenez s'il vous plaît, à les connaître, et suivez-moi.

Ce sont de véritables pauvres, associés en cette qualité de pauvres, et réunis dans une communauté spécialement formée pour les pauvres ; qui n'y sont admis qu'après un examen de leurs personnes, de leur état, et surtout de leur pauvreté; par conséquent qui n'en imposent point par des misères feintes et apparentes, et dans le discernement desquels vous ne pouvez être trompées.

Je sais que la charité n'est point défiante ni soupçonneuse; je sais même qu'elle doit être, au contraire, facile à croire, Omnia crédit (i. Cor, y 15); qu'elle doit plutôt courir le hasard de se tromper en assistant le prochain , que de manquer au moindre de ses devoirs; mais , du reste, elle a des mesures à garder et des extrémités à éviter; elle doit être éclairée , sage , circonspecte, pour préférer les vrais pauvres à ceux qui ne le sont pas, les plus pauvres à ceux qui le sont moins , les pauvres certains et déclarés aux pauvres suspects et douteux. Une crédulité trop prompte pourrait dégénérer en imprudence, comme aussi une défiance extrême et trop vigilante serait souvent inhumanité et dureté. Mais de ces deux écueils , vous n'avez à craindre , mesdames , ni Tun ni l'autre , dans la charité que vous exercerez à Tégard de cette maison. Vous y trouverez des pauvres de bonne foi , des pauvres éprouvés ; tout ce qu'ils recevront de vous, et tout ce que vous leur mettrez dans les mains sera sûrement employé , parce qu'il sera employé avec connaissance. Je pourrais donc en demeurer là, et m'en tenir précisément à la raison générale du précepte de l'aumône, et de l'indispensable commandement que Dieu vous a fait de prêter secours à l'indigent dans sa nécessité : commandement d'autant plus absolu et moins sujet aux excuses et aux prétextes, que cette indigence vous est plus connue, et que vous en avez de plus évidents témoignages.

Mais il y a quelque chose ici, mesdames, de plus particulier et de plus touchant encore pour vous. Car ce ne sont pas seulement de véritables pauvres ; ce sont de saints pauvres, des pauvres qui vivent dans l'ordre, qui servent Dieu, qui édifient le public, qui ne scandalisent point par une pauvreté déréglée, à qui la licence et le libertinage ne tiennent point lieu de richesses; des pauvres qui observei.t une discipline exacte , qui joignent à la disette où U s réduit leur condition l'assujettissement de l'esprit , l'obéissance à leur supérieur, la pureté des mœurs et une parfaite régularité ; des pauvres qui

SUR LA CHARITÉ ENVERS UN SEMmAlRB.

quent la vie la plus austère , et toute la mortîGcation, toute la perfection du christianisme : tellement que ce séminaire peut passer pour le modèle d'une pauvreté évangèlique, d'une pauvreté contente du pur nécessaire, d'une pauvreté ennemie par profession de tout ce qui peut flatter les sens, et tant soit peu fomenter la mollesse et la délicatesse du corps. Or, par là c'est une pauvreté plus conforme à celle du Sauveur, plus spirituelle, plus intérieure, plusdu caractère de cette pauvreté que Jésus-Christ a érigée en béatitude , et à qui le royaume du ciel appartient : Beati pauperes spiritu.

Il y a des pauvres en qui la pauvreté n'est nullement une vertu , parce qu*elle n'est pas dans leur cœur, et qu'au contraire la cupidité y règne , l'avarice, l'injustice, un désir presque insatiable d'amasser par quelque voie, et quelque prix que ce soit. Mais celle-ci , bornée à une simple subsistance , et ne vouhnt rien de plus, n'a ni vue, ni desseins, ni intrigues, ni sentiments qui puissent la corrompre en aucune sorte et en altérer l'innocence. De là même, pauvreté respectable. La pauvreté par elle-même inspire la compassion sans inspirer le respect; bien loin de relever les sujets sur qui elle tombe, et qu'elle afflige de ses calamités temporelles , elle les rabaisse, elle les avilit, elle les dégrade dans l'estime des hommes : mais la pauvreté qui se présente ici à vos yeux,|toute obscure et toute dépouiHée qu'elle est, doit attirer le respect et non la compassion. Si nous sommes chrétiens, nous devons lui porter en* vie , ou du moins nous ne pouvons lui refuser l'honneur qui lui^est dû et les éloges qu'elle mérite ; mais encore moins pouvons-nous l'oublier et la délaisser.

Ce sont des pauvres qui ont choisi Jésus-Christ , et que Jésus-Christ a choisis. Car quoique Dieu , à parler en général, ait choisi les pauvres pour les enrichir des dons de sa grâce, et pour les faire héritiers de son royaume céleste : Nonne Deus elegit pauperes in hoc inundo, divites infide et hœredes regni? (Jacob. ,2) il ne les a pas néanmoins tous choisis également, et tous ne l'ont pas également choisi. Il y en a qu'il rejette et qu'il réprouve , parce qu'ils sont criminels ; il y en a sur qui il n'a nulle vue particulière , et qu'il ne destine à rien autre chose dans le monde qu'à y tenir le dernier rang que sa providence leur a marqué : mais il n'en est pas de même de ceux-ci. Ce sont des pauvres dont Dieu a fait un choix spécial, des pauvres qu'il a distingués entre les pauvres, en les appelant à lui, et les prédestinant pour son service par une vocation qui leur est propre; des pauvres qui , répondant à cette vocation , ont eux-fnémes fait choix de Dieu , ont embrassé pour cela l'état ecclésiastique, et ainsi conéacré leur pauvreté même et leur personne au mmistère des autels. Il n'y a point de pauvre dans la vie qui n'ait droit de dire comme le prophète :

Dominus pars hxreditatis tnesè (Psalm. 16); le Seigneur est ma portion et mon héritage : mais qui le peut dire avec un titre mieux établi que ces pauvres, qui là-dessus ont rengagemçnt le plus solennel f

C'est donc à vous , mesdames , de prendre garde que ce titre ne leur manque pas ; car Dieu vous en commet le soin , et vous ne pouvez , sans contrevenir à ses ordres , le négliger. Dans l'ancienne loi il y avait des terres , des villes mêmes , assignées aux lévites; mais ces lévites de la loi de grâce, si je puis ainsi les nommer, Dieu veut qu'ils n'aient pour en* tretienet pour appui que votre charité. D'autres ont des bénéflces, ont des pensions, ont des revenus : ceux-ci n'ont de revenus, n'ont de pensions, n'ont de bénéfices que vos libéralités dont ils n'abuseront jamais. Si ces aumônes et ces libéralités, si ces sources viennent à tarir pour eux , que feront-ils? à qui s'adresseront-ils? et ne pourront-ils pas se plaindre à Dieu qu'il les abandonne, qu'il les avait choisis pour leur tenir lieu de tout, et pour ne les attacher qu'à lui ; que dans cette vue ils ont renoncé à toutes les affaires humaines , et n'ont voulu s'occuper que de lui; qu'ils se sont séparés du monde et retirés dans ce séminaire, comptant sur sa providence et se confiant en lui ; mais que cette providence ne leur fournit rien, et qu'ils demeurent les mains vides, sans fonds et sans assistance? Plaintes qui retomberaient sur vous , mesdames , et dont vous vous exposeriez à porter un jour toute la peine.

Que dirai-je encore ? ah ! voici, ce me semble, ce qui doit faire sur vos cœurs une impression toute nouvelle et plus sensible : ce sont des pauvres étrangers, bannis de leur patrie, en haine de leur religion et de leur foi ; des pauvres persécutés , qui souffrent pour la cause de Dieu ; des pauvres à qui le lieu de leur naissance n'est interdit que parce qu'ils sont prêtres , ou qu'ils se disposent à l'être , que parce qu'ils sont catholiques et qu'ils défendent les intérêts de l'Église. Dans les premiers siècles du christianisme , on les eût mis au nombre des martyrs et des confesseurs de Jésus-Christ; cardans le temps des persécutions, c'était une espèce de martyre d'être exilé pour ia foi, d'être prisonnier et captif pour la foi. Or, voilà l'état et la situation de ces pauvres. La foi qu'ils professent leur a suscité autant d'ennemis que Terreur a formé d'hérétiques parmi des peuples indociles et rebelles à la lumière. Ils ont enduré pour cette foi les traitements les plus rigoureux : Angustiati, afflicti. (1. Hebr., 11.) Ils ont été proscrits, poursuivis, emprisonnés : Insuper et vincula et carceres. Ils ont été obligés de se cacher dans des déserts et dans des cavernes ; et ce n'est qu'après avoir essuyé mille périls, qu'ils ont pu parvenir jusqu'à nous , et chercher en ce royaume un asile : In solUudinibus errantes, in montibus et ca^ vernis terras. (Ibid. }

SDR LA CHARITÉ ENVERS UN SÉMINAIRE

Mais quel asile y trouvent-ils, s*ils n*y peuvent subsister ? et que leur sert d'être échappés aux traits de leurs persécuteurs et aux attentats de Thérésie, si nous les laissons languir dans la misère au milieu delà catholicité? Comprenez, mesdames , comprenez bien qu'il ne s'agit point seulement ici de la charité et de la miséricorde chrétienne , qui vous oblige à secourir les pauvres ; mais qu'il s'agit de votre religion, laquelle vous engage, par un devoir encore plus inviolable, à secourir des pauvres qui ne sont pauvres que parce que leur constance à soutenir sa gloire les a réduits dans oette pauvreté. Quand les martyrs autrefois étaient arrêtés dans les fers , tout le eorps des fidèles s'employait à leur soulagemeut. On les allait trouver dans les prisons; on iina ginait mille moyens de leur adoucir leur captivité et leurs peines; on s'exposait pour cela soi-même au martyre : tant on les honorait , et tant on prenait de part à tous leurs besoins. Il n'y a plus présentement le même danger : ces ministres du Dieu vivant, ces généreux confesseurs de la foi , vous pouvez sans obstacle les aider; et s'il vous reste quelque zèle pour cette Église dont vous êtes oomme eux les membres et les enfants, combien vous doivent être chers et vénérables des hommes préparés à lui-faire le sacrifice de leur sang, après lui avoir déjà sacrifié toutes leurs espérances temporelles et leur repos ?

Ce sont des pauvres envers qui vous pratiquerez tout à la fois et l'aumône corporelle et l'aumône spirituelle, c'est-à-dire, envers qui vous pratiquerez toute la perfection de la charité. Car prenez garde, je vous prie : la charité qui est la reine des vertus, ne se rend pas seulement attentive aux besoins corporels du prochain ; et je puis dire même que ces besoins qui regardent la vie présente, sont les moindres sujets de sa vigilance et de ses soins. Contribuer à l'instruction, à l'éducation, à la sanctification du prochain ; lui procurer les secours du salut, et non-seulement de son salut, mais du salut d*autrui auquel il peut travailler : voilà l'objet principal delà charité. A Fégard des pauvres vagabonds, on n'exeree que cette charité commune qui soulage le corps. Il est vrai que Dieu l'ordonne et qu'il la récompense; mais ce n'est du reste qu'une charité du dernier ordre, bien inférieure à celle qui va jusqu'à l'âme, puisque l'ftme est infiniment plus noble que le corps. Dans les hôpitaux on joint l'une et l'autre, et l'on ajoute au soulagement du corps la conduite de l'âme; mais, après tout, la fin immédiate et directe de ces maisons de charité, et si j'ose amsi m'exprimer, de ces infirmeries publiques , e'^est la saiité du corps. Tout ce qui concerne l'âme n*en est que l'accessoire; au lieu que l'aumône corporelle ne se fait ici qu*en vue de l'aumône spirituelle; qu'en jut d'affermir des hommes apostoliques dans leur attachement à la vraie créance, et de leur assoder

de zélés ouvriers qui puissent les seconder dans leurs saintes eut reprises.

Enfin , mesdames , ce sont des pauvres qui , par leurs prières, vous rendront au centuple ce qu'ils auront reçu de vous ; et qui sans cesse feront monter, en votre faveur, vers le trône de Dieu les vœux les plus ardents et les plus puissants. Deux choses qu'il ne faut point séparer , et que vous devez bien remarquer : les vœux les plus sincères et les plus ardents , et les vœux auprès de Dieu les plus efficaces et les plus puissants. Car oe ne sont point de ces pauvres grossiers et mal nés, tels que nous en voyons dans le monde, qui ne pensent qu'à leurs personnes , et dont vous ne pouvez attendre aucun retour. Ce ne sont poiut de ces pauvres tout matériels qui ne sentent que leurs misères , sans être touchés de leurs obligations envers les riches , et sans en avoir aucun sentiment. Ce ne sont point de ces pauvres libertins qui souvent n'ont aucun usage des exercices de la religion , et ne prient presque jamais pour eux-mêmes, bien loin de prier pour ceux qui les assistent. Ce sont des pauvres reconnaissants , des pauvres sensibles aux bienfaits , des pauvres qui , par christianisme et par piété, encore plus que par une gratitude naturelle, se tiendront obligés de lever pour vous les mains au ciel et de lui offrir leurs sacrifices.

Oui, mesdames, peudant que vous êtes dans le tumulte et l'agitation du monde , recueillis devant Dieu , ils imploreront pour vous sa miséricorde , lui représenteront, pour la fléchir, vos aumônes et vos charités. Pendant que vous êtes au milieu de mille dangers , et dans des occasions si fréquentes de tomber et de vous perdre , prosternés au pied des autels, ils demanderont à Dieu pour vous des grâces de salut, et les grâces les plus fortes et les plus précieuses. Pendant que vous êtes peut-être hors des voies de Dieu et dans le désordre du péché, humiliés en la présence du Seigneur, ils solliciteront auprès de lui votre conversion , ils arrêteront les coups de sa justice, et l'engageront à jeter sur vous un regard favorable. Car, si leurs vœux sont sincères et ardents, ils ne seront pas moins efficaces ni moins puissants.

Nous savons de quel poids sont les prières des pauvres; nous savons, et l'Écriture nous apprend que Dieu exauce jusqu'à leurs simples désirs : .Desiderium f^auperum exaudivit Dominas {Psalm, 9) ; mais il y a des pauvres néanmoins plus en état d'obtenir, et cela par leur mérite personnel et par leur sainteté. Quand le pauvre prie, dit saint Augustin, si c'est un pécheur, ce n'est pas lui que Dieu écoute en faveur du riche, mais c'est l'aumône' même du ridie , qui , mise comme un dépôt dans le sein de ce pauvre , se &it entendre , et a son langage pour s'exprimer : an lien que s! c'est un juste, si c'est un

SUR LA CHARITE ENVERS UN SEMINAIRE

homme de Dieu , agréable à Dieu, et uni avec Dieu, ce n'est plus seulement Taumône qui touche le cœur de Dieu , mais le pauvre et Taumône tout ensemble; de sorte que Dieu se trouve doublement engagé à ouvrir ses trésors et à les répandre. Que ne devezvous donc pas attendre de la médiation et des prières de ces pauvres qui vous exposent aujourd'hui leurs besoins? Par le commerce de Faumône, vous entrerez en société de tous les biens spirituels qu'ils acquièrent dans la retraite , comme ils entreront en société des biens temporels que vous possédez dans la vie. Ce sont de fidèles serviteurs de Dieu, qui, selon Texpresse doctrine de saint Paul, suppléeront à votre pauvreté , comme vous suppléerez à leur indigence. Il faut , disait ce grand apôtre écrivant aux Corinthiens et leur recommandant la miséricorde et la charité , il faut que votre abondance soit le supplément de l*indigence de vos frères , afin que dans votre pauvreté vous so)[ez vous-mêmes soulagés par leur abondance. Ce maître des nations supposait que les pauvres étaient riches devant Dieu en mérites et en vertus ; c'est pourquoi cette règle ne peut pas être appliquée a tous les pauvres, mais seulement à ceux qui se sacrifient par la pauvreté, à ceux qui sont pauvres de cœur et d'esprit, à ceux qui vivent dans un détachement parfait des biens de la terre : et ce même docteur des gentils supposait au contraire que les riches sont communément trèspauvres en 'bonnes oeuvres et en sainteté; d'où il concluait que, par une communication mutuelle et utile aux uns et aux autres, ils devaient se prêter secours et s'entr'aider. »

Or voilà, madaraes, la condition avantageuse que que Dieu vous offre, ou que je vous offre moi-même de sa part. Autant que ces pauvres pour qui je m'emploie auprès de vous sont pauvres selon le monde, autant sont-ils riches selon Dieu, et autant peuventils vous enrichir, non pas de biens passagers et périssables, mais de biens éternels et incorruptibles. Voilà les amis que vous devez vous faire suivant la parole de l'Évangile , et que vous devez , pour user de cette expression, acheter au poids de l'or : Facile vobis arnicas de mamnwna iniquitaUs < Luc. ,16); des amis agréables à Dieu, chéris de Dieu, spécialement élus de Dieu; des amis qui, dans leurs longues oraisons , dans leurs austérités et leurs mortifications, dans leurs saints exercices, se souviendront de vous, et ne cesseront d'intercéder pour vous; des amis qui , comme les anges de la terre , se présenteront devant le trône du Très-Haut; je dis plus, qui, revêtus du plus sacré caractère, et célébrant chaque jour le redoutable mystère de nos autels, immoleront pour le salut de vos âmes l'agneau sans tache et la victime de propitiation. Ah! mesdames , quand au sang de ce divin agneau , ils joindront vos aumônes et leurs humbles demandes , lo ciel se

tiendra-t-il fermé.^ et que faudra-t-il davantage pour vous mettre à couvert de tous ses foudres , et pour attirer sur vous toutes ses bénédictions? De là vous voyez qui sont ceux que vous devez assister, et je vais encore vous faire voir particulièrement pourquoi vous les devez assister. C'est la seconde partie.

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