DEUXIÈME PARTIE
Il est difficiki, mesdames, que vous ignoriez l'état déplorable où se trouve réduit un royaume jusqu'à présent si fidèle à l'Église, et si catholique. L'erreur a prévalu, non par la force de la persuasion , mais par la violence des armes. L'hérésie , après avoir désolé l'Angleterre et l'Ecosse, pour comble de ses prétendus triomphes , a pénétré dans l'Irlande, et y a porté ses ravages. Il n'est permis à nul prêtre d'y entrer ; tous les évoques en sont chassés, tous les missionnaires, exilés. Si on y tolère encore quelques pasteurs , c'est seulement jusqu'à leur mort et sans espérance de succession. Voilà donc le troupeau de Jésus-Christ abandonné ; voilà son héritage détruit; voilà dans cette terre si longtemps éclairée des plus pures lumières de la foi , et si fertile en saints, la religion éteinte ; à moins que Dieu , par son aimable providence , ne daigne y pourvoir. Or, il y pourvoit par rétablissement de ce séminaire, à quoi vous devez contribuer.
Car, dans cet établissement, qu'est-ce qu'on se propose? D'élever des sujets qui puissent un jour servir cette Église afDigée, et en réparer les ruines ; qui , malgré l'injustice des lois et la rigueur des arrêts, aillent remplacer lespasteursqu'elle aura perdus, et dont elle est sur le point de se voir entièrement destituée ; qui osent hasarder pour cela leur liberté , leur vie , et que nul péril , que nulle crainte ne soit capable d'arrêter; des sujets qui consolent, qui rassurent, qui maintiennent le troupeau, non pas encore absolument dispersé , mais à la veille de l'être; qui confirment les faibles dans la foi, qui ramènent ceux que Forage aurait entraînés , qui inspirent un courage tout nouveau à ceux que la persécution n'aura pu ébranler. Car, du moment qu'ils manqueront de ce soutien , que doit-on se promettre d'eux , et quel fonds y a-t-il à faire sur des peuples intimidés, troublés, déconcertés? Tel est, dis-je, le dessein que se sont tracé les zélés instituteurs de cette maison. Ils ont eu en vue d'établir un sémiiiiare conçu et formé selon l'idée du concile de Trente, c'est-à-dire de celui de tous les conciles qui s'est appliqué avec plus de soin à la réformation du clergé, qui nous a donné là-dessus de plus solides et de plus saintes règles, et en particulier celle qui regarde l'érection des séminaires : dessein qui n*a pu être que l'œuvre de Dieu, et de cet esprit de vérité, lequel dispose tout avec autant d'efficace que de douceur et de sagesse.
SUR LA CHARITÉ ENVERS UN SÉMINAIRE
Animés d*un vrai zèle pour la gloire du Seigneur, de vertueux ministres ont entrepris d'accomplir à la lettre tout ce que les Pères du concile ont prescrit, et de le suivre de point en point. Us Pont entrepris, et c'est ce qui s'exécute heureusement en cette sainte communauté. Cest là qu'on cultive des jeunes gens, comme de jeunes plantes dans la maison de Dieu ; de jeunes hommes qui déjà ont assez de raison pour connaître leur état et ses devoirs , mais qui n'ont point encore assez d*usage, ni assez d'expérience pour en exercer les fonctions. C'est là qu'on dresse de jeunes clercs , dont on éprouve le mérite , dont on démêle les bonnes et les mauvaises qualités , les unes pour les faire croître, et les autres pour les retrancher et les corriger; dont on étudie le naturel, le génie, les forces, les talents, aGn de les appliquer chacun à ce qui leur convient, et de leur partager utilement leurs emplois. C'est là qu'on forme déjeunes ecclésiastiques à servir l'Église dans l'esprit d'humilité, de pauvreté, de patience , de renoncement à soi-même. Les gens de qualité entrent dans l'Église pour s'y agrandir, pour s'y enrichir, pour en posséder les honneurs , pour en percevoir les revenus; et, selon la fausse opinion du monde dont ils ne se laissent que trop prévenir, ce serait une honte pour eux d'être ecclésiastiques, et de n'avoir nul autre titre qui les distinguât. Mais on fait entendre à ceux-ci que le plus grand honneur où ils puissent prétendre, est de rendre à l'Église les services qu'elle leur demande ; qu'ils ne doivent avoir, en la servant, ni d'autres vues, ni d'autre ambition ; qu'ils la doivent servir pour les fruits qu'elle en peut retirer, et non pour les avantages temporels qu'ils ne peuvent espérer; et que, bien loin de vouloir proGter de ses dépouilles, ils doivent eux-mêmes se dépouiller de toutes choses , ou du moins consentir à en être dépouillés. C'est là que, dans un certain cours d'études, on leur fait acquérir toutes les connaissances nécessaires : sciences humaines , sciences divines , rien n'est omis , et rien n'échappe à leur application ; car le zèle doit être éclairé, et, sans les lumières delà doctrine, il ne peut se conduire lui-même , ni conduire les autres. C'est là que, par une pratique ordinaire et journalière de l'oraison, ils s'instruisent des voies de Dieu et des plus secrets mystères de la vie intérieure; qu'ils se nourrissent d'utiles lectures , qu'ils y puisent de salutaires enseignements , et qu'ils se disposent à être un jour d'habiles directeurs des âmes. Enfin, c'est là que , par avance et en des exercices particuliers, ils font une espèce d'apprentissage des différents ministères où dans la suite ils doivent être employés, qu'ils s'accoutument à chanter l'office divin , à en observer toutes les cérémonies , à enseigner, à catéchiser, à exhorter, à prêcher. Quelle ressource pour cette Église où ils sont destinés! et
sans cette ressource , en quelle décadence va-t-ell« tomber, et que pourra-t-on recueillir de tant d'ouailles livrées au pouvoir et à la fureur du loup ravissant?
Or, le moyen , mesdames , de leur procurer ce secours , et de l'entretenir, si la charité n'y contribue ? Comment cette maison subsistera-t-elle sans fonds? et quel autre fonds a-t-elle présentement que la Providence , et que les aumônes des fidèles ! C'est donc à vous que s'adresse toute une Église autrefois si florissante, mais maintenant plongée dans l'amertume , et accablée sous l'oppression de ses ennemis. C'est vers vous qu'un nombre infini de catholiques tendent les bras, et c'est sur vous qu'ils appuient toute leur espérance. Il est rapporté aux Actes des apôtres , que saint Paul vit en songe un homme de Macédoine, c'était l'ange tutélaire de cette province, qui l'invitait à y venir annoncer l'Évangile : Transiens in Macedoniam, adjuva nos. {Act.^ 16. ) Aidez-nous, lui disait-il, et pensez à nous. Après cette vision, ajoute l'historien sacré, Paul ne tarda pas à partir; nous nous mîmes promptement en chemin , assurés que Dieu nous appelait pour instruire les Macédoniens : Uôautem visumvicUty statim quœsivimus prqficisciin Macedoniam, certi facti quod vocasset nos Deus evangelizare eis. ( Ibid. ) Ce n'est point l'ange protecteur de l'Irlande qui vous parle ici, mesdames; mais c'est le ministre du Seigneur envoyé de sa part, et chargé de vous recommander une des plus chères portions de son troupeau. Ce n'est point pour des idolâtres et des infidèles que je viens intercéder, ce n'est point pour des schismatiques et des hérétiques; c'est pour des enfants de la même Ëglise que vous , c'est pour vos frères. Je ne vous demande point que vous couriez après ces brebis errantes , ni que vous alliez les chercher sur leurs montagnes. Je ne vous dis point en leur nom : Transiens , aé^uca nos ; Passez les mers , hâtez- vous de nous apporter vousmêmes la consolation que nous attendons. Quand je vous le dirais , le même zèle qui brûlait le maître des gentils , et qui le pressait si vivement , devrait vous disposer à entreprendre les plus pénibles voyages; et retenues par de justes considérations, par des raisons de bienséance , de convenance d'état, du moins dans le sentiment du cœur, et par le désir, devriez-vous être préparées à surmonter, s'il le fallait, tous les obstacles, et à soutenir, maigre votre faiblesse , toutes les fatigues qu'il y aurait à supporter. Mais on n'en exige pas tant de vous , et voici précisément où l'on se borne : Adjuva nos; c'est que vous fassiez par d'autres ce que vous ne pouvez faire par vous-mêmes. Or, vous le ferez , en fournissant par vos largesses de quoi assembler de dignes ministres , de quoi les nourrir, de quoi les vêtir, de quoi les envoyer comme une sainte milioo
SUR L'OBSERVATION DES RÈGLES
qa\ combatte pour TÉglise, et qui achève, par l'efficace de la parole de Dieu , ce que vous aurez commencé par Tabondance de vos charités.
Mais on ne peut pas fournir à tout : vous le dites, mesdames , et c'est un langage spécieux dont on se prévaut dans le monde : mais écoutez ce que j'ai à y opposer . Car je soutiens d'abord qu'il n'y a communément rien à quoi la charité chrétienne ne puisse satisfaire , lorsqu'elle agit par l'esprit de la foi , et qu'elle est secondée par la conGance en Dieu. Cette foi et cette conGance en Dieu rendent tout possible. Avec l'une et l'autre on est capable défaire des miracles; et c'est ce qui §e vériGe tous les jours , surtout au sujet de l'aumône. ConGezvous en Dieu , et il n'y aura point d'occasion d'exercer la charité, que vous n'embrassiez : ce que vous croyez aujourd'hui ne pas pouvoir, vous deviendra praticable , et peut-être facile. Mais je vais plus loin, et je prétends que celles qui s'autorisent de cette excuse , sont justement celles qui devraient moins l'alléguer : pourquoi ? parce que ce sont ordinairement celles qui pratiquent moins les œuvres de miséricorde , celles qui donnent moins aux pauvres, celles qui, possédées du monde et remplies des maximes du monde , ont moins d'attention et moins de zèle pour le soulagement du prochain ; et par conséquent, qui, bien loin d'être justiGées par l'impossibilité imaginaire de fournir à tout, devraient rougir et se confondre devant Dieu de ne contribuer et de ne fournir à rien. Je prétends que cette excuse cesserait , s'il était question de toute autre chose que de la charité et de l'aumône, s'il s'agissait de fournir à vos divertissements, de fournir à votre jeu , de fournir à votre luxe et à votre faste.
Mais pour cela on se retrancherait d'ailleurs : oui, mesdames, on se retrancherait pour cela; et que ne se retranche-t-on aussi pour une des œuvres les plus importantes, qui est celle que je vous propose? Vous savez ce qui se passa parmi les Israélites, lorsque, Moïse étant sur la montagne où il s'entretenait avec Dieu , il leur vint dans la pensée de construire un veau d'or, et de l'adorer. Quel empressement , quelle ardeur de tout le peuple ! il n'y en eut pas un qui ne s'employât à l'exécution de ce détestable dessein ; et toutes les femmes , pour y concourir, se défirent de leurs plus précieux ornements. Voilà ce que leur inspira l'esprit d'idolâtrie; et que ne doit pas à plus juste titre vous inspirer l'esprit de religion ? Ne remontons pas si haut , ne nous éloignons point des temps où nous vivons , et des affaires présentes : vous savez par quelle triste révolution trois couronnes ont été enlevées à l'un des plus saints et des plus déclarés protecteurs de l'Église. Providence de mon Dieu , vous l'avez permis par un de ces conseils Impénétrables que toute
B0URDAI/>17E. - T. lil.
la raison de l'homme ne peut approfondir! Quoi qu'il en soit, vous savez, mesdames, quelles ont été, je ne dirai pas les contributions, mais les profusions du parti hérétique pour susciter une guerre où la justice a succombe, où tous les droits ont été violés, où l'usurpateur a détrôné le prince légitime, et où l'Église, parla chute de ce prince, a perdu de si belles espérances. Héquoilà cet exemple, si toutefois c'est proprement un exemple , et non pas un sujet d'horreur; à cette vue ne vous sentez-vous point piquées d'une pieuse et généreuse émulation.' Quoi ! l'hérésie n'aura rien épargné contre la foi que vous professez, elle aura travaillé de tout son pouvoir à en arrêter les progrès et à la détruire ; et vous , pour la rétablir, pour en sauver au moins les débris , vous ne prendrez rien sur vous : tout vous coûtera, tout vous paraîtra excéder vos forces! Sur cela je vous renvoie au témoignage de cette foi même , qui vit encore assez dans votre cœur pour se faire entendre. Rendez-vous attentives à sa voix, à ses cris, à ses reproches. Que dis-je, mesdames ? Soyez toujours de plus en plus sensibles à ses intérêts . comme je dois croire que vous l'avez été jusqu'à présent, et que vous l'êtes. Agissez pour sa cause et pour sa gloire en ce monde , et elle agira pour votre défense devant le tribunal de Dieu , et vous élèvera dans l'éternité à une gloire immortelle., que je vous souhaite, etc.
EXHORTATION
SUR
L'OBSERVATION DES RÈGLES
£t quicumque hanc regulam secuti fuerint, pax super illos et misericordia.
Paix et miséricorde à tous ceux qui observeront celle rè^le . Aux Gâtâtes, cLap. 6.
Cest la promesse que l'apôtre saint Paul faisait aux Galates , en leur proposant l'excellente règle du renouvellement intérieur qu'ils devaient faired'euxmémes en Jés^is-Christ, et sans quoi il leur déclarait que toutes les observances et toutes les cérémonies de la loi leur étaient absolument inutiles. Je me sers aujourd'hui des mêmes paroles , mes très-chères sœurs ; et à l'occasion du saint renouvellement de vos vœux , auquel vous vous préparez suivant l'usage de cette communauté, je ne crois pas pouvoir vous entretenir d'une matière plus importante que de l'observation de vos règles. Il y a deux choses à maintenir dans la religion : le vœu et la règle. L'un et Tautre sont sujets à déchoir; et par là même, nous devons , autant qu'il nous est possible, nous renouveler dans la pratique de l'un et de
SUR L'OBSERVATION DES RÈGLES
Fautre. Le rœu'est comme le corps de cette forteresse mystérieuse où nous nous sommes retranchés en quittant le monde, UrbsfartUudinis nostrœ (Isai., 26); et la règle lui tient lieu de rempart, de défense, de dehors : Ponetur in ea mwrus et antemurale. (Id.) Je ne vous parlerai point ici du vœu. Je ne puis douter que parmi des âmes si religieuses, il ne se soit toujours conservé et ne se conserve dans toute son intégrité; mais à l'égard de la règle, nous confessons tous, chacun dans notre état, que comme elle est plus exposée aux atteintes de notre faiblesse naturelle, il nous est beaucoup plus commun aussi d'y faire des brèches d'une conséquence même dangereuse, et qui demandent tous nos soins pour les réparer, si nous voulons être fidèles à la grâce de notre vocation. Saint Paul assurait les premiers chrétiens, que quiconque suivrait exactement la même règle que lui, faisant profession du christianisme, jouirait d'une heureuse paix : Et quicumque hanc regulam sectUi fuerint,pax super Ulos : et moi • réduisant la proposition de ce mattre des gentils à la règle particulière que nous avons embrassée en entrant dans l'état religieux (car ceci me regarde aussi bien que vous , mes chères sœurs ) , je dis , par une juste opposition , que si nous venons à nous relâcher dans l'accomplissement de nos règles, à les négliger, à en secouer le joug et à nous faire une criminelle habitude de les violer, nous ne pouvons alors conserver la paix, ni avec Dieu, ni avec nous-mêmes, ni avec le prochain; c'est-à-dire, avec nos supérieurs et toutes les personnes qui vivent sous le même habit et dans la même maison que nous ; ni avec Dieu, qui nous en demandera compte; ni avec nous-némes, qui sans cesse en ressentirons au fond de nos consciences le reproche ; ni avec le prochain, puisque le lien qui nous unit tous dans une parfaite société, c'est la règle, et que ce lien se trouve rompu par le désordre d'une vie peu exacte et peu régulière. Trois points auxquels je me borne, et qui feront le sujet de votre attention.
PREMÈRE PARTIE.
A prendre la chose dans son principe , Dieu seul est la règle primitive et essentielle de toutes nos actions; et nous pouvons dire que, comme il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu , il n'y a point aussi de règle, de constitution, de loi qui ne soit une participation de la loi de Dieu, et qui ne parte originairement de cette source divine. Qu'est-ce que la règle qui nous est prescrite dans la religion? est-ce une simple production de la sagesse des hommes? Non, mes chères sœurs : du moment que les hommes ont été suscités de Dieu pour l'établir ; dumoiufcnt qu'il les a remplis de son esprit pour eu (Ure teâ fbndateurs et les instituteurs; qu'il leur a donné pcarcela un pouvoir légitime; que la r^le
qu'il leur a dictée lui-même a été ensuite juridiquement approuvée , autorisée et scellée par l'Ëglise , nous ne la devons plus considérer comme leur Soufrage, ni par rapport à eux; et ils ne sont plus , se* Ion le terme de l'Écriture, que les ministres dont Dieu s'est servi en qualité de législateur et de souverain , pour nous déclarer ses desseins et nous intimer ses ordres.
dette règle, conclut saint Thomas , est donc une volonté spéciale de Dieu , et les hommes , à notre égard , n'en sont que les interprètes. Volonté que saint Paul appelle de bon plaisir et de perfection , pour la distinguer d'une autre volonté plus absolue et qui nous impose une plus rigoureuse obligation : f^oluntas Dei hona, et beneplacens, et perfecta. {Rom, y 12.) Volonté par laquelle Dieu nous sanctifie, en nous marquant les voies où il veut que nous marchions, et nous préservant ainsi des égarements inévitables où notre conduite serait exposée, si nous étions abandonnés à nos propres lumières et même à la droiture de nos intentions. Volonté que Dieu n'a pas formée pour le commun des hommes , mais singulièrement pour nous, et que nous devons par conséquent envisager comme une grâce de choix. Enfin , volonté dont nous nous sommes fait un mérite d'être dépendants , et dont nous avons préféré la bienheureuse servitude à tous les avantages de la liberté du siècle. Voilà ce que c'est que notre règle, je dis celle que nous avons à suivre dans la profession religieuse.
Que fais-je donc, quand, par un esprit de soumis* sion et de ferveur, je m'attache à l'observer? Prenez garde , s'il vous plaît : je m'unis à Dieu de la plus excellente manière dont une créature faible comme moi lui puisse être unie sur la terre : et comment cela? parce que j'applique cette volonté parfaite qui est en Dieu aux moindres actions de ma vie, ou que je conforme les moindres actions de ma vie à cette volonté parfaite qui est en Dieu; parce que je me fais à chaque moment une loi de ce qui lui plaît, et qu'à chaque moment je rectifie mes sentiments et mes désirs par cette loi ; parce que j'agis en toute chose selon son cœur, et que, dans mes emplois, je ne dispose point, autrement que selon son gré, de tout mon temps et de toute ma personne. Or en cela consiste la paix que je suis capable d'entretenir avec lui, etdont je jouis tranquillement, tandis que je me tiens ainsi dans le devoir et dans une constante régularité. Mais, par un effet tout contraire, quand je désobéis à ma règle, je me sépare en quelque sorte de Dieu; je m'affranchis de cette aimable sujétion qui m'attachait à lui ; je ne veux plus que ce soit sa volonté qui me gouverne , je veux que ce soit mon amour-propre. Comme si je lui disais : Cette volonté. Seigneur, sous laquelle vous voulez que je nie captive , est trop gênante pour moi , elle contredit en
SUH UOBSERVATION DES RÈGLES.
trop de rencontres mes inclinations , et j'aime mieux renoncer aux biens inestimables qu'elle me pourrait procurer, que me réduire dans un pareil esclavage. Elle me trace une telle route : elle m'ordonne le silence, et je veux parler; elle m'appelle à la prière, et je veux travailler; elle m'engage à l'action, et je veux le repos. Car Tinfraction de la règle, sans qu'on s'en déclare si expressément, dit tout cela ; et dans cette contrariété qui se trouve alors entre Dieu et nous, le moyen que la paix subsiste?
J'ai péché, mon Dieu, s'écriait le saint homme Job, pénétré du sentiment de ses misères, j'ai péché, et quelle réparation puis-je vous faire de tant d'offenses? Peccavi: quid faciam Ubi, o custos hominumf {Job, 7.) Mais permettez-moi , ajoutaitil, sans prétendre accuser votre justice , de me plaindre respectueusement et humblement de votre providence. Pourquoi m'avez-vous créé dans des dispositions si différentes de celles où je devrais être envers vous? Pourquoi , vous qui êtes mon souverain auteur, m'avez-vous donné une volonté si opposée à la y ôtre ? Qtiare posuisti me contrarium Ubit (Id.> Ainsi parlait-il à Dieu dans Tamertume de son âme. Mais Dieu, dit saint Grégoire , pape, aurait pu lui répondre : Pion , je ne t'ai point créé avec cet esprit et ce cœur rebelle , et en vain voudrais-tu m'imputer cette opposition de ta volonté à la mienne. Ma providence n'y a point de part : c'est l'effet de ton péché. Quand je t'ai formé de mes mains, il n'y avait rien en toi qui ne fût réglé; et si tu n'étais pas sorti de la dépendance où te bornait ta condition et où ma grâce te contenait , il y aurait eu entre moi et toi une éternelle paix. Mais en pé< chant, tu l'as troublée cette paix, et tu m'as donné lieu de tourner contre toi la même plainte que tu m'adressais : Quare posuisti te contrarium mihi f Pourquoi toi-même, détruisant l'œuvre de ma gloire et abusant de ta liberté, t'es-tu perverti jusqu'à me refuser l'obéissance qui m'est due? Voilà , mes chères sœurs , ce que Dieu peut dire par proportion à chacun de nous, et ce qu'il nous dit dans le secret de rânie , lorsque nous craignons si peu de transgresser ces saintes règles qu'il nous a marquées, et auxquelles nous nous sommes volontairement assujettis : Quare posuisti te oontrarium mihi? Pourquoi , à force de vous émanciper des lois communes, vous faites- vous une conduite particulière qui renverse toutes mes '.lies sur vous? Pourquoi, par un dérèglement de vie où vous vous abandonnez, tombez-vous dans ce malheur, de vouloir presque toujours ce que je ne veux pas, et de ne vouloir presque jamais ce que je veux? Pourquoi vous arrive-t il, en me servant, moi qui aime Tordre, et qui n'ai rien fait que dans l'ordre, d être si souvent hors de l'ordre ?
Il n'y a qu'une chose dont les âmes imparflûtet pourraient ici se prévaloir, et qui semble dans on sens leur être favorable , savoir, que le péché seul trouble la paix de l'homme avec Dieu. Or, la règle, ainsi qu'on nous l'a fait entendre, séparée ùa vœu et du précepte, n'oblige point sous peine de péché. On nous l'a dit, mes très-chères sœurs, et il est vrai : mais vous savez , aussi bien que moi , le correctif important et nécessaire, dont en même temps on a eu soin de nous prémunir pour ne pas abuser de cette maxime. Je n'entre point dans l'examen d'un sentiment qui pourrait faire impression sur vos esprits, et que de savants théologiens ont soutenu : qu'un religieux, qui , de dessein formé et par état, viole ouvertement sa règle et la néglige, dès là tombe dans un péché grief; pourquoi? parce que dès là , disent-ils , il n'est plus dans la voie de la perfection où il doit tendre ; parce que dès là il renonce à ce qu'il est, et qu'il déshonore son caractère ; parce que dès là il se met dans une impuissance morale d'accomplir son vœu, et par conséquent dans un danger prochain de se damner et de se perdre. Mais sans m'arrêter à cette question, ni vouloir la décider, je m'en tiens à la belle remarque de Hugues de Saint-Victor. Car, dit ce saint docteur, il y a ici deux choses à distinguer : une rupture entière de l'homme avec Dieu , et un simple reÛDidissement entre l'homme et Dieu. L'un est l'effet du péché, j'entends du péché mortel; et l'autre est la suite de certaines fautes moins grièves, de certaines imperfections qui ne vont pas jusqu'à ce divorce , mais qui ne laissent pas d'éloigner Dieu de l'homme. Or, pour troubler la paix avec Dieu, cetéloignement sufQt. Je ne dis pas qu'il suffit pour la rompre absolument , mais pour la troubler : c'est-à-dire, pour entretenir l'âme religieuse dans un état de contrariété avec Dieu ; pour interrompre le commerce intime et secret qu'elle avait , ou qu'elle pouvait avoir avec Dieu; pour arrêter le cours des communications de Dieu , des grâces de Dieu , des lumières de Dieu; et voilà ce que fait au moins la transgression de la règle. Dieu n'est pas content d'une telle âme, et ne doit pas l'être. Plus donc pour elle de ces faveurs particulières qu'il accorde aux âmes exactes, et qui sont la récompense de leur Odélité; plus de goût dans la prière, plus de vues dans l'oraison, plus de bous mouvements dans la communion, plus de ferveur dans tous les exercices de religion : aridité, sécheresse, insensibilité. L'âme de sa part, si je puis m'exprimer de la sorte , n'est pas contente de Dieu, parce qu'elle s'en trouve ainsi délaissée, et que souvent elle est assez aveugle pour ne pas voir qu'elle s'est elle-même attiré ce châtiment. Elle ose se plaindre que Dieu l'abandonne , qu'elle n'en reçoit rien , qu'elle ne sentr ien, que tout lui devient insipide, et que rien ne lui adoucit le fardeau. Ah!
SUR L'OBSERVATION DES RÈGLES
vous TOUS en étonnez , âme négligente et infidèle ; mais en devez-vous être surprise? car dites- moi, pour qui est la paix de Dieu? Pour ceux qui aiment Dieu ; et c*est à proportion âe leur amour, que Dieu leur fait goûter ses douceurs célestes : Pax miUta diligentibus legem tuam, (Psal. i 18.) Or, comment l'aimez-vous? Si vous n'avez pas encore perdu ce fonds d'amour absolument nécessaire pour vous préserver de sa haine et vous maintenir en grâce avec lui , du reste avez-vous cet amour vigilant qui étudie toutes ses volontés, cet amour agissant qui se porte à tout ce qui peut lui plaire, cet amour prévenant qui n'attend pas même ses ordres , et qui les exécute, pour ainsi parler, avant que de les avoir reçus? Avez-vous cet amour généreux à qui rien ne coûte , dès qu'il y va de sa gloire ; cet amo«r libéral qui ne ménage rien , dès qu'il est question de ses intérêts ; cet amour prompt , fervent, constant, que rien n'arrête et que rien ne lasse, dès qu'il faut, et dans les grandes occasions, et dans les plus petites choses, lui obéir? L'avez-vous, dis-je, cet amour parfait, ou travaillez- vous à l'avoir? Si cela était, n'auriez-vous pas tout une autre exactitude dans la pratique de la règle où Dieu vous déclare ce qu'il veut de vous, et de qu'elle manière il veut être servi ? Sachant qu'il en est l'auteur et qu'elle vient de lui, ne larespecteriez-vous pas, et oseriez- vous en omettre un point ? Est-il donc étonnant , lorsque vous la violez avec tant de liberté, qu'il vous traite comme vous le traitez lui-même , et qu'il laisse son amour se ralentir pour vous , comme à son égard vous avez laissé ralentir le vôtre? Or, cet état est ce que j'appelle une espèce de guerre entre lui et vous; et c'est alors que doit s'accomplir dans votre personne cette parole de l'Écriture , que quiconque résiste à Dieu , ne peut être en paix avec Dieu : Quis restU tu ei, etpacem habuit? (Job. , 7. )
Mais , dites-vous , de transgresser ma règle , ce n'est pas même une offense de Dieu vénielle. Je le yeax : car je ne prétends point, mes chères sœurs, vous rendre le joug plus pesant qu'il n'est, et en toutes choses je fais profession de m'en tenir à la plus exacte vérité. Il est donc certain, et je le reconnais, que ni votre règle, ni la mienne, ne sont point en soi des sujets de péché, et pas même du moindre péché ; mais en même temps que je le dis 4^mme tous, voici ce que j'ajoute, et de quoi vous devez convenir avec moi : c'est que l'infraction de la règle peut n'être pas péché prise en elle-même , et l'être par rapport aux circonstances qui l'accompagnent. Ainsi , que ce ne soit point précisément un péché de parler, de s'entretenir, de converser à une heure et dans un lieu où la règle ordonne de se taire, j'y consens : mais le scandale que vous causez alors est un péché ; mais le mépris que vous faites alors de votre règle est un péché; mais l'immortification. la
dissipation, la curiosité, peut-être la passion, Tanimosité, l'esprit de censure, tous les sentiments du cœur, qui vous font alors parler, sont des péchés. Or, qui ne sait pas combien il est facile et ordinaire que ces circonstances , ou d'autres semblables , se rencontrent dans la transgression de nos règles? Ahî mes chères sœurs, rentrons en nous-mêmes, et faisons une sérieuse réflexion sur nous-mêmes ; nous nous trouverons beaucoup plus coupables devant Dieu que nous ne l'avions cru jusqu'à présent. Quoi qu'il en soit, des âmes dévouées h Dieu doivent-elles donc compter si exactement avec Dieu? et pour me faire observer ma règle dans toute son étendue , pour m'engager à n*en pas omettre Tarticle le plus léger, ne doit-il pas me suffire , Seigneur, que ce soit au moins une imperfection de la violer; que ce soit m'opposera l'exécution de vos desseins, et agir contre vos vues? Dans cet état de contradiction, d'opposition mutuelle et habituelle entre vous et moi, que puis-je attendre de vous? et par quel titre pourrais-je me promettre de conserver une sainte union avec vous ? Ne serait-ce pas, si je m'en flattais, le dernier aveuglement? ne serait-ce pas la plus grossière et la plus dangereuse illusion ? Il faut donc, si je veux avoir la paix de Dieu, comme parle saint Paul , Pax Dei (Philip., 4) , cette paix qui est audessus de tous les sens; cette paix plus précieuse que toutes les richesses , que toutes les grandeurs , que tous les plaisirs du monde ; cette paix que j'ai dû chercher dans la retraite religieuse, et que j'y dois chérir comme mon unique trésor; il faut, dis-je, pour ravoir cette paix divine, que je me soumette à ma règle. La nature y répugnera, et cette condition lui paraîtra onéreuse; mais le fruit que j'en retirerai, ce fruit de paix, et d'une telle paix, est un assez grand bien pour me dédommager de tout jc qu'il m'en coûtera de violence et d'efforts. Avançons : sans l'observation de la règle, point de ^aix avec Dieu; et point de paix avec nous-mêmes : c'est la seconde partie.
Comment une âme peut-elle être bien avec ellemême, lorsque dans elle-même elle est déréglée ; et le moyen qu'elle jouisse de la paix intérieure, tandis qu'elle entretient au milieu d'elle-même deux ennemis qui se combattent sans cesse et se livrent les plus rudes assauts? Or, voilà l'état d'uiie âme religieuse qui ne vit pas coniorinément à sa profession , et qui veut s'affranchir des observances de sa règle. Saint Bernard , parlant ds lui-même , s'expliquait en des termes qui de vi rient nous surprendre, si nous ne savions pa.<; que. esprit les lui inspirait , et qu'ils partaient du fond de son humilité. Vous me voyez , mes frcres , disait-il à ses religieux ; mais me connaissez-vous , et savcz-vous qui je suis? Ahî
BtfB L'OBSEBVATION DES BËGLES.
poursuivait cet liumble serviteur de Dieu , j'aurais ■ peine n le dire inoi-même , et à me bien définir. Car de la iiiaDière que je vis, je ne suis, ni du monde, ni de la religion. Je ne suis pas du monde , puisque l'y ai renoncé; et je ne suis pas proprement de la religion , puisque toute ma conduite est si peu religieuse. J'étais appelé de Dieu à la solitude, et il n'y a point d'Iiomnie sj dissipé que moi. J'ai fait vœu de vivre dans le cloître , et toute ma vie se passe au dehors, dans les voyages, dans les cours des princes, dans les assemblées publiques. Mon emploi devait être de vaquer à la contemplation des choses du ciel, et Je me trouve chargé de toutes les af&iresde la terre. Qu'est-ce que tout cela, et, dans une telle disposition , ne dois-je pas me regarder comme un monstre? Ainsi lepensaitcegrand saint, ainsi le confessait-il; et c'était, encore une fois, ■on humilité seule qui lui inspirait ce sentiment et lui feisait tenir ce langage. Car il n'agissait en tout que par l'ordre de Dieu. S'il traiUit avec les rois et les potentats du siècle, ce n'était que pour travailler à leur conversioD. S'il se trouvait dans les plus célèbres assemblées, ce n'était que pour terminer les schismes et pour accommoder les différends. Occupations où la cause de Dieu t'engageait, et qui valaient mieux que le repos de sa solitude; outre qu'il la portait toujours dans son coeur, cette solitude si cbère , qu'il l'y conservait au milieu de tous les embarras , et que s'il sortait de son monastère , c'était pour aller répandre dans le inonde l'esprit de la religion, et non point pour apporter dans la religion l'esprit du monde.
Mais nous, mes chères sœurs, quand nous négligeons notre règle , et que nous en abandonnons la pratique, ne pouvons-nous pas dire, à notre confusion et avec vérité, ce que saint Bernard disait pour son instruction et pour s'humilier.' Car, qu'est-ce qu'une personne religieuse sans régularité? n'est-ce pas commeunfantâmeetune chimère? Elle est du corps de la religion, et elle n'en est pas. Elle n'est pas du monde , et elle en est. Prenez garde : elle est du monde, puisqu'elle a l'esprit du monde , qui est de vivre sans règle; et elle n'est pas du monde, puisque son état l'en sépare. Elle est du corps de la religion, puisqu'ellea les engagements de la religion ; et néanmoins elle n'est pas membre de la religion , puisqu'elle n'est pas animée de l'esprit de la religion. Elle est l'une et l'autre tout à la fois ; car elle tient quelque chose de l'un et de l'autre : et elle n'est tout à la fois ni l'un ni l'autre; car elle ne veut pas être l'un , et elle ne peut pas être l'autre. Or, dans cette contrariété, je prétends qu'il est impossible qu'elle ait la paix : pourquoi ? parce que de là doivent naître dans elle des affections, des désirs, des sentiments tout opposés , et que cette diversité de sen-
timents, de désirs, d'affections, doit exciter dans son cœur une guerre perpétuelle.
VoDs savez ce qui faisait gémir saint Paul. Mallieureux que je suis, s'écriait ce grand apôtre, qui me délivrera de ce corps mortel, où j'ai tous les jours de si violents combats à soutenir? Je sens presque à chaque moment la chair s'élever contre l'esprit, et l'esprit contre la chair; tellement qu'ils ne s'accordent jamais, et que j'en porte toute la peine : Caro enim concupucit adiersui spiritum, spirilui aulem advenus camem : kxc enim sibi invicem adversantitr. (Calât., 5.) Hélasl mes clières sœurs, ne sommes-nous pas encore dans un état plus fâcheux , quand deux esprits contraires et ^solument incompatibles se trouvent tout ensembls ao milieu de nous pour nous tourmenter, l'esprit de la règle , et l'esprit de la liberté? l'esprit de la règle, que nous avons reçu dès notre enfance spirituelle, si je puis m'exprimer de la sorte, c'est-à-dira dès notre entrée dans la maison de Dieu ; et l'esprit de liberté , qui dans la suite a repris sur nous son empire , et s'est emparé de notre coeur : l'esprit do la règle , qui nous inspire la soumission ; et l'esprit de la liberté , qui nous porte à l'indépendance : l'eaprit de !a règle , qui nous captive, et par là noui devient insupportable; et l'esprit de la liberté, qui nous (latte, et qui par là même nous corrompt. Car c'est bien alors que nous pouvons nous écrier, avec tout un autre sujet que le Docteur des nations : Infellx ego homo , quis me liberavtt de corpore moriis hi^usf {Rom., 7.) Hé, Seigneur, Jusques i quand serai-je dans le trouble, et en de si cruellet agitations ? Je ne suis plus d'accord avec moi-même. Je suis combattu par mes propres sentiments. Je condamne ce que j'aime , et j'aime ce que je condamne. Je veux, et je ne veux pas; et tant que je demeure ainsi partagé, puis-je avoir la paix et m'établir dans une situation tranquille?
Non, mes clières sœurs, nous ne l'aurons jamais; et quelles douceurs pourrions- nous goûter? Les douceurs du monde nous sont interdites, et nous nous privons des douceurs de la religion. Noua n'avons pas les joies apparentes du monde, parca que nous ne le pouvons pas ; et nous n'avons pas les joies solides de la religion, parce que nous ne la voulons pas. Le monde a ses divertissements et ses plaisirs; mais nous n'y pouvons prétendre, puisque nous l'avons quitté. La religion a ses cousolations toutes spirituelles et toutes saintes; mait elles ne sont pas pour nous, puisque nous vivons sans règle : car, de mépriser la règle et d'en ressentir l'onction , c'est ce qui ne fut jamais , et ce qui M peut être. Or, n'ayant plus ni consolations ni douceurs dans la vie religieuse, n'est-ce pas une conséquence nécessaire que nous n'ayons plus ni calma ni repos dans le cœur ? De sorte, mes chères sœura,
SUR L'OBSERVATION DES RÈGLES
pardonnez-moi si j'applique ici ces paroles de saint Bernard , et si j'use de cette comparaison , dont vous pourriez justement être blessées, si je l'entendais à la lettre, et que je n'y misse pas toute la proportion convenable : de sorte que ce qui se passe à l'égard de l'âme réprouvée dans le lieu de son supplice éternel, se vérifie en quelque manière dès maintenant à l'égard de l'âme religieuse dans le lieu même où le centuple lui était destiné, et où elle devait trouver son bonheur. Voulant se soustraire à sa règle, elle ne veut jamais ce qu'elle devrait vouloir, et elle veut toujours ce qui lui est défendu et ce qu'elle ne peut avoir. Elle voudrait vivre à sa discrétion , ordonner elle-même selon son gré de toutes ses actions, ne faire que ce qui lui platt, que comme il lui platt, que lorsqu'il lui plaît; ft c'est ee qui ne peut lui être permis. Elle ne voudrait point dépendre, se captiver, se gêner; et c'est à quoi néanmoins elle est indispensablement obligée. Or, dit saint Bernard , qu*y a-t-il de plus pénible qu'une volonté réduite à cette double nécessité? n'est-ce pas là l'image de l'enfer ? Çuid tam pcenale, quam seniper veUe quod nunquam erit, et semper noUe qnod mmqiiam non eritf quid tam damnatum^ quam vohmtas addicta kuic necessitati f
Cependant que fait la conscience? ne parle-t-elle point? n'agit-elle point? et dans ce désordre ne vientelle pas ajouter peine sur peine , et percer une âme de ses pointes les plus douloureuses ? Ah ! mes chèles sœurs , il n'y a que Dieu et nous qui soyons témoins de ce qu'elle nous fait sentir quand nous sortons des voies que notre règle nous a tracées, et que nous nous abandonnons à nous-mêmes. Si, peutêtre , à certains moments où les objets nous dissipent et nous entraînent , nous ne sommes point touchés de ses remords secrets , que ces moments sont suivis de retours amers, de traits vifs et piquants, de pensées tristes et affligeantes! Car, au milieu de tant de bons exemples qu'on a devant les yeux , au milieu de tout ce qu'on voit et de tout ce qu'on entend , dans la confession , dans la communion , dans l'oraison , dans tous les exercices dont on ne peut s'absenter, et où l'on assiste au moins de corps , si Ton n'y est pas de cœur, il n'est pas possible qu'il ne vienne à l'esprit mille réflexions qui l'inquiètent , et mille reproches qui le piquent : Je ne suis pas ce que je dois être , je ne vis pas en religieux , je n'en ai que Phabit. Pourquoi me distinguer ainsi des autres, etnepasfairecequ'ilsfont? Pourquoi m'exempter des lois communes? et qui m'autorise à prendre toutes les libertés que je me donne? Que serait-ce si chacun en usait comme moi ? et quelle forme de religion y aurait-il dans une communauté? Mais enfin, à quoi se terminera la vie lâche que je mène, et que me servira d'avoir quitté le monde? Que deviendrais-je si Dieu m'appelait à lui , et quelle con-
I solation aurais-je de mourir en cet état! Est-ce un état de perfection? est-ce même, par rapport à moi et à mes engagements , un état de salut ? Tout cela , mes chères sœurs , ce sont autant de vues dont on ne peut se défendre , et qui nous causent malgré nous les plus mortelles alarmes. Car vous l'avez sagement ordonné, mon Dieu, disait saint Augustin; et c'est un effet de votre miséricorde aussi bien que de votre justice , que tout esprit hors de la règle trouve dans soi-même son châtiment et sa peine : Jussisti, Domine, et sic est, utomnis inordinatus animus poena sit ipsi sibi.
N'en cherchons point d'autre témoignage que l'expérience , elle suffit ici pour vous convaincre ; et souffrez qu'outre les connaissances propres que vous pouvez avoir, je vous fasse encore part des miennes . et de ce qu'un long usage doit m'avoir appris. La Providence qui m'a honoré du saint ministère où je m'emploie par ses ordres, et dont je tâche à m'acquitter, cette providence divine m'a conduit en bien des lieux différents; elle m'a fait connaître l'intérieur de bien des maisons religieuses; elle m'a confié bien des âmes , qui n'ont pas dédaigné de m'accepter pour leur servir de conseil et pour être le dépositaire de leurs plus secrets sentiments. Ten ai été édifié, j'en ai été touché, j'ai eu mille occasions de me confondre moi-même , et malheur à moi si je n'en ai pas profité! Mais au milieu de tant d'exemples édifiants et touchants, on trouve quelquefois de ces personnes mal contentes et chagrines, à qui tout déplaît dans leur profession, et dont la vie, par là même , n'est qu'amertume et que dégoût. Il y en a beaucoup moins que le monde ne veut se le persuader; et c'est une injustice qu'il fait à notre état, de croire que ce soit là le grand nombre; mais enfin il y en a eu de tout temps , et il y en a encore. Or, voici, mes chères sœurs, ce que vous pouvez observer avec moi : c'est que de ces âmes ainsi rebutées et affligées, la plupart ne le sont que parce que ce sont des âmes paresseuses et négligentes, que parce que ce sont des âmes immortifiées et indociles , que parce que ce sont des âmes ennemies de toute contrainte, et qui n'ont jamais su se faire quelque violence pour se former à Tordre d'une communauté et pour s'y accoutumer. Car, tout ce qu'il y a de religieuses ferventes et fidèles à leurs devoirs , bien loin de trouver le joug pesant et de se plaindre, ne cessent point au contraire de rendre gloire à Dieu et de le bénir de ses miséricordes envers elles : tout leur devient praticable , tout leur devient aisé ; elles se plaisent à tous les exercices de la religion , parce qu'elles aiment la règle, et que ce sont des exercices que la règle ordonne. Mais ces âmes tièdes , volages, dissipées, répandues au dehors, sans exactitude et sans fidélité k leurs pratiques et aux fonctions de leurs emplois ; voi!.*;
SUR L'OBSERVATION DES RÈGLES
celles à qui les moindres observances paraissent insoutenables, et qui s'épanchent là-dessus en de si fréquents murmures.
D'autant plus aveugles que, par une erreur dont on ne peut presque les détromper, elles se persuadent que ce sera en se mettant plus au large, si je ^ puis parler ainsi , en se rendant moins sujettes aux pratiques d'une maison , et en s'attribuant comme de plein droit des privilèges particuliers, qu'elles se procureront du soulagement et qu'elles diminueront leurs peines : illusion la plus spécieuse dans l'apparence, mais, dans le fond, la plus fausse et la plus trompeuse. Car je dis , moi , que plus elles chercheront à s'émanciper et à se licencier, plus elles seront exposées aux mécontentements et aux ennuis : la raison en est que tout ce qu'elles voudront avoir de commodités et de vaines satisfactions aux dépens de leurs devoirs, ne servira qu'à les rendre encore plus sensibles , plus délicates ; et que plus leur délicatesse, plus leur sensibilité augmentera, plus elles sentiront augmenter pour elles le poids de la règle. Il est vrai qu'elles se déchargeront d'une partie de cette règle; mais, quoi qu'elles fassent, il y aura toujours mille exercices dont elles ne pourront se dispenser ; il faudra toujours garder certains dehors, il faudra toujours suivre un certain plan de vie; et, n'agissant alors que par nécessité et par contrainte, vous jugez assez ce que chaque pas , dans une voie si difficile et si contraire à leurs inclinations, leur doit coûter. Ce n'est donc point un paradoxe, de dire que dans l'état religieux plus on ôte de la charge qu'on a à porter, plus elle pèse ; que plus on élargit la route où l'on marche, plus on rétrécit ; et que, moins on veut se mortiGer, plus on s'attire de mortifications. Et c'est en ce sens que nous devons entendre cette belle et consolante parole du Sauvdur du monde : Tollite jvgum meum super vos; et invenietis requiem animabtis vestris, CMàtth., 11.) Voulez-vous vous établit* dans un repos solide et véritable? En voici le moyen , et l'unique moyen : c'est de prendre sur vous mon joug , et de n'en rien retrancher : maxime que vous ne pouvez trop méditer, mes chères sœurs , et qui mérite toutes vos réflexions. Il y en a parmi vous qui depuis de longues années en ont fait Fépreuve, et la font tous les jours ; il ne tient qu'aux autres d'en connaître la vérité par elles-mêmes , et par la pratique encore plus que par les raisonnements : puissiezvous toutes en profiter, et bien comprendre enfm de quelle importance il est que vous vous attachiez à l'observation de la règle, pour avoir la paix avec le prochain. Je conclus par cette troisième partie.