PREMIÈRE PARTIE
Il faut convenir qu'une vie austère et mortifiée a quelque chose de grand , et qu'elle sert beaucoup à relever le lustre et le mérite de la sainteté. Nous avons de la vénération pour ceux qui, dans leurs personnes, en portent les caractères ; et quelque indulgence que nous ayons pour nous-mêmes , nous admirons cette sévérité dans les autres , et nous ne croyons pas pouvoir mieux exprimer une vertu rare et singulière qu'en la représentant comme une vertu rigoureuse dans sa conduite, tout opposée aux inclinations de la nature, et epnemie dessus et de la
chair. Et en effet, cette guerre que l'homme se fait à lui-même, ce détachement de son corps, cette application infatigable à le contredire en tout , et cette généreuse résolution de le persécuter sans relâche, de le crucifier, de le détruire : ce sont autant de miracles qui surpassent la faiblesse de notre humanité , et qui ne peuvent avoir d'autre principe que la grâce toute-puissante de Dieu. Jésus-Christ demandait aux Juifs ce qu'ils cherchaient dans le désert, quand ils y allaient en foule pour y voir son glorieux précurseur : Quid existis in desertum videref (Matth. ,11.) Prétendez-vous trouver, leur disait-il , un homme mollement vêtu .' vous vous trompez : c'est chez les grands que règne cette mollesse , et Jean-Baptiste n'a point appris à se traiter de la sorte. Peut-être même vous fera-t-il horreur sous l'habit dont il est couvert ; mais c'est en cela que vous devez le considérer, non-seulement comme prophète , mais comme plus que prophète : Etiam dico vcbis et plus quamprophetam. (Id.) Parole, remarque saint Chrysostôme, qui leur fit croire que c'était le Messie , tant ils étaient prévenus en faveur d'une vie pénitente, et tant ils s'en formaient une haute idée.
Permettez-moi, mes chères sœurs , de vous faire aujourd'hui la même demande : Quid existis in desertum videref Vous voici assemblées au Carmel. Cest un désert et une sainte solitude; et conduites par l'esprit de Dieu , vous y êtes venues chercher Thérèse. Mais qu'avez-vous cru trouver en elle? une fille sujette aux délicatesses de son sexe , et qui , selon sa condition et sa naissance , ait su accommoder la piété avec les aises et les douceurs de la vie ? Ah ! vous le savez : c'est dans les cours des princes, c'est dans le grand monde que se trouvent ces dévotions aisées et commodes , ces dévotions que l'on veut accorder avec les maximes du siècle , et que l'on n'accorde jamais avec les maximes de Jésus-Christ : Ecce in domibus regum sunt, (Id.) Mais ce n'est point à cela que Thérèse s'est bornée. Ce chemin étroit qui mène au ciel, et que nous a marqué l'Évangile, lui parut encore trop large, et toute sa vie elle s'étudia à le rétrécir autant qu'il lui fut possible. Je vais vous la représenter dans son image naturelle , ou plutôt, je vais vous la représenter dépouillée de toute la nature , et vous verrez que , si pour être à Jésus-Christ , comme dit Tapôtre, il faut crucifier sa chair : Qui ChrisH sunt, camem suam cruc\fixerunt {Galat.^ 5), elle a rempli toute l'étendue de son nom , et que ce ne fut point en vain qu'elle fut nommée Thérèse de Jésus, Car elle a levé, pour m'exprimer ainsi , l'étendard de la plus sévère austérité. Elle l'a portée, cette sainte austérité, sur son propre corps, elle l's fait triompher de tous ses sens, et jamais la pénitence n'eut de sujet plus soumis à toutes ses ri*
SUR SAINTE THÉBËSE.
gueun : Semper mortificationem Jesu in corpore nostro cirain{fererUe8. (2. Cor., 4.)
Vous n'ignorez pas, mes chères sœurs, Tessai qu'elle en voulait faire. Le martyre, qui est la consommation de la charité et la dernière épreuve du christianisme , fut le premier objet de ses désirs. Thérèse était encore enfant quand elle le conçut; mais si elle était à peine capable de raisonner et de choisir, elle était déjà capable de souffrir. Allons , disait-elle à son frère , confident de son cœur et dépositaire de la sainte résolution qu'elle avait formée , allons chercher dans l'Afrique les palmes que l'Espagne a cessé de porter. Jamais nous ne verserons de sang plus pur pour Dieu. Moins nous avons goûté de la vie, phis il nous en reste à sacrifier. Les premiers martyrs de l'Église ont été des enfants, et le ciel se plut à les couronner dès le berceau. Nous trouverons un persécuteur aussi bien qu'eux, et la faiblesse de notre âge sera une preuve invincible de la force de notre foi. Ainsi parlait Thérèse, et si elle eut assez de connaissance pour former ces sentiments , elle avait plus de courage qu'il n'en fallait pour les exécuter. Que fait-elle donc? Le Saint-Esprit animant cette jeune vertu, elle sort de la maison de son père, aussi dégagée de tout qu'Abraham lorsqu'il renonça à l'héritage de ses ancêtres, et aussi généreuse qu'lsaac lorsqu'il voulut être lui même la victime de son sacrifice.
Mais après tout, où va-t-elle, et qu'entreprendelle ? l'Afrique n'est pas le lieu de son martyre ; c'est dans l'Espagne même qu'elle le doit accomplir. Elle n'y trouvera ni tyran ni bourreau ; mais elle en fera elle-même et pour elle-même l'office. La Providence ne veut pas la frustrer de son attente ; mais il y a un autre genre de martyre à quoi Dieu la destine, martyre qui ne dépendra ni de l'injustice ni de l'infidélité des hommes , mais de la seule charité qui la consume; martyre moins cruel dans son action présente, mais beaucoup plus rigoureux dans sa durée : c'est la mortification de la chair par où elle ne mourra pas une fois seulement, mais tous les jours, pour dire avec le grand apôtre : Quotidie marior. (1. Cor,, 15.) Or, voilà, mes très-chères sœurs, le martyre, où vous avez vous-mêmes aspiré, et voilà de quoi je ne puis assez vous féliciter. Dès une première et florissante jeunesse, vous l'avez cherché; et, pour le trouver comme Thérèse, vous avez renoncé comme elle à toutes les espérances du siècle. Remplies de l'esprit de l'Évangile , vous ne regrettez point ce que vous avez quitté ; et détrompées des fausses idées du monde , où faites-vous consister sur la terre votre bonheur, si ce n'est à sacrifier au Maître qui vous a appelées , tout le bonheur humain , et à pouvoir, dans le même sens que votre sainte Mère , vous rendre le consolant témoignage que chaque jour vous mourez pour Dieu? car
votre vie, qu'est-ce autre chose qu'une mort? Quotidie morior.
Quoi qu'il en soit, ce fut là que Thérèse devint la plus implacable et la plus irréconciliable ennemie de son corps. Je ne dis point avec quel avantage et quelle victoire sur soi-même elle embrassa la profession religieuse. Dieu qui , selon la conduite ordinaire de sa providence , y fait entrer les âmes chrétiennes comme dans un lieu de délices sprirituelles, voulut qu'elle y entrât comme dans un purgatoire, et c'est d'elle-même que nous l'avons appris. Son corps, par un pressentiment de ce qu'il y devait souffrir, résista longtemps à ce dessein ; mais c'était à ce corps mortel de recevoir la lot , et non pas de la donner. Thérèse lui en préparait une bien dure, mais c'est du ciel même que cette loi lui fut apportée; c'est, comme Moïse, par le ministère des anges qu'elle la reçut. Ce séraphin avec lequel on la dépeint, lui grava cette loi sainte dans le cœur. Non in tabtdis lapideis, sed in tabulis cordis (2. Cor., 2); et pour cela , il se servit de cette flèche ardente, qui fut, pour user de ces expressions figurées, comme le style de l'amour détrempé dans le fiel du Calvaire, afin que tous ses traits représentassent mieux Jésus crucifié. Si vous me demandez pourquoi il n'imprima pas visiblement les sacrés stigmates sur la chair toute pure de cette vierge, ainsi qu'il les avait imprimés sur celle du séraphique François d'Assise, c'est afin que Thérèse le fit encore mieux par elle-même, et parce qu'en effet elle le devait faire, sans nul secours étranger, avec autant d'efficace et beaucoup plus de mérite.
C'est une merveille bien digne de notre admiration , mes chères sœurs, devoir par quels puissants attraits de la grâce. Dieu inspirait à cette grande âme l'esprit de pénitence, et par quels accroissements il i'entretenât sans relâche , et l'augmentait. Au lieu que David était continuellement prévenu par des bénédictions de douceur, il n'y avait pour Thérèse que des bénédictions de rigueur et de souffrances. Jésus-Christ daigne-t-il lui apparaître, c'est toujours tel qu'il était au Calvaire , et jamais tel qu'il apparut sur le Thabor ; c'est toujours couvert de plaies, et jamais éclatant de gloire. La choisitil pour son épouse (honneur réservé ^ux âmes les plus pures), il veut qu'elle signe de son sang cette glorieuse alliance; et, sans rien perdre ni de l'amour ni du respect qu'elle lui doit, elle ose bien lui faire la même plainte que Séphora : Sponsus sanguinum tu mihi es. {Exod.y 4.) Il est vrai, lui répond ce divin Époux, la croix est comme le lit nuptial où vous devez prendre désormais votre repos ; mais je n'en ai point eu d'autre pour moi, et quelque part ailleurs que vous me cherchiez, vous ne me trouverez jamais. Ainsi , dis-je , lui parle cet Homme-Dieu , et ce ne sont point là des produc-
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tions de mon esprit , ni de vaines imaginations ; ce furent des communications réelles et véritables : Thérèse a pris soin elle-même de nous les marquer, et presque dans les mêmes termes. Nous devons à son obéissance le récit fidèle qu*elle nous en a fait, et la vérité de son témoignage n*est que trop sûrement garantie par le mérite de son éminente sainteté
Telle fut Tessentielle condition de Talliance sacrée que lui proposa son Sauveur, et qu'elle accepta. En devenant Tépouse de Jésus-Christ, elle voulait épouser la croix ; et comme, par un sentiment de religion, nous rendons un culte à la croix aussi bien qu*à Jésus-Girist , elle se consacra également à l'un et à l'autre. On nous a dit cent fois quelle était sa grande maxime ; mais la peut-on assez répéter, pour la gloire de cette sainte pénitence et pour notre instruction? ^u^/7a/£, aut mori; Ou souffrir, ou mourir. Voilà l'unique désir de Thérèse , et n'est-ce pas en cela que paraît toute la force de l'esprit évangélique? Vaincre, ou mourir, c'est la maxime des conquérants, et du moins dans l'un des deux leur ambition se trouve satisfaite ; mais, entre souffrir ou mourir, quel choix de sagesse y a-t-il à foire, sinon de cette sagesse qui s'apprend à l'école de la croix, et dont Thérèse eut une si parfaite connaissance? Voilà, encore une fois , quelle fut sa devise ordinaire ; AtU pcUi, aut mori : aussi était-elle persuadée que, dans le christianisme, souffrir ou mourir signifiait tout ce qu'exprime vaincre ou mourir : pourquoi? parce qu'une âme chrétienne ne peut vaincre sans combat, et qu'elle ne peut combattre sans violence et sans effort.
Non, mesi obères sœurs, dans cette guerre que vous avez entreprise contre vous-mêmes, vous ne vaincrez jamais autrement; il y a dans la voie où vous marchez bien des assauts à donner et bien des assauts à soutenir. Malgré l'ardeur qui vous a conduites dans la maison de Dieu, et/ qui vous a fait surmonter tant d'obstacles, malgré ces renouvellements de zèle et de ferveur qui .^ous animent;à certains temps, et qui semblent vous inspirer une fermeté inébranlable, il y ff des moments où cette constance est rudement attaquée et dangereusement exposée; il y a des jours de tentation, des jours de tribulation, des jours de trouble et de désolation, où le cœur, sec et aride, tombe dans une défaillance qui l'abat; où l'esprit, agité de pensées tristes et sombres, n'a que des vues afQigeantes qui le déconcertent et le rebutent; où la nature se réveille tout entière et avec toute sa sensibilité. Or, vous ne sortirez victorieuses et avec avantage de ces combats, qu'autant que vous vous serez bien établies dans ce sentiment, et bien affermies dans cette résolution tout héroïque , et , si je l'ose dire , toute divine : ou souffrir, ou mourir : Autpati^ aut mori; c'est-
, à-dire, qu'autant que vous vous serez bien déterminées à porter toute l'austérité de votre état, quoi qu'il exige de vous, et quelque sacrifice qu'il y ait à faire ; qu'autant que vous aurez bien compris que la croix est tout votre partage en ce monde et qu'il n'y a ni conjoncture, ni occasion, ni exercice, ni emploi où vous ne deviez la prendre avec courage et l'embrasser; qu'autant que vous vous trouverez disposées à renoncer pour cela au soin de votre sauté, et même au soin de votre vie. Dès que vous viendrez à hésiter sur ce point capital, des que vous voudrez y apporter des tempéraments , des ménagements , des adoucissements, il n'y aura plus de victoires que l'ennemi de votre salut et de votre perfection ne remporte peu a peu sur vous ; aujourd'hui ce sera l'une, et demain l'autre : les inclinations naturelles, trop favorablement écoutées, ne manqueront jamais de prétextes à vous suggérer; vous vous laisserez surprendre en mille rencontres aux illusions des sens , et plus vous leur accorderez , plus ils demanderont; plus vous les seconderez, plus ils se révolteront; plus vous leur permettrez de défendre leurs intérêts et de se fortifier, plus ils vous affaibliront, ou plus vous vous affaiblirez vous-mêmes. Il n'y a donc qu'un vrai moyen , qu'un moyen également court et infsdllible de les réprimer, de vous délivrer de leurs retours fréquents et de leurs sollicitations importunes , de vous rendre invincibles à toutes leurs attaques; c'est de dire comme Thérèse , et de le penser comme elle : AutpaHy auC mori. Oui , je vivrai sur la croix; et si je n'y puis vivre , j'y mourrai : l'un ou l'autre , voilà où je m'attache, et de quoi je ne me départirai jamais. Du moment que vous serez ainsi résolues , l'ennemi confondu se retirera , la nature désespérée se taira , les sens , n'ayant rien à prétendre, cesseront leurs poursuites; votre triomphe, ou plutôt le triomphe de la grâce dans vous , sera complet.
Qui l'eût cru , mes chères sœurs, qu'un tel amour de la gloire pût passer du cœur de Thérèse dans le cœur de tant d'autres? c'est néanmoins le prodige que nous voyons, et dont nous devons bénir le ciel. Non , cette fidèle amante de Jésus crucifié ne sera pas seule embrasée des saintes ardeurs qui la consu. ment : Adducenitur virgines post eam {Psalm, 44) : un nombre presque infini de vierges brûleront du même feu, et leurs corps innocents seront immolés sur le même autel : Pro palribus tuis nati sunt tibi fila ( Ibid.) : l'alliance qu'elle a contractée avec Jésus souffrant, par une merveilleuse fécondité, lui donnera pour enfants, dans Tordre de la grâce, ceux mêmes qu'elle honorait d'ailleurs comme ses pères. Expliquons-nous : il s'agissait de la réformation du Carmel ; il fallait relever ou planter tout de nouveau la croix sur cette sainte montagne , et c'est à ce grand ouvrage que Thérèse devait être employée.
SUR SAINTE THÉRÈSE
Dieu la piqua d*une émulatioD toute religieuse pour rétablir l'ancienne discipline de son ordre, et pour s'opposer aux attentats de ces faux prophètes que rhérésie, dans ces temps ténébreux , souleva contre l'Église, et qui, sans avoir ni l'esprit d'Élie, ni celui d'Elisée, ne furent pas moins écoutés que l'un et l'autre, ni moins suivis. Vains réformateurs ! je parle de Luther et de Calvin : à les en croire , ils étaient députés de Dieu pour corriger les abus , pour arrêter les désordres , pour sanctifler le peuple chrétien, c'est-à-dire, qu'ils étaient députés pour abolir dans l'Église les plus salutaires et les plus solides observances, les jeûnes, les abstinences réglées, la profession des vœux, les mortifications de la chair; de là cette application à décrier partout, dans leurs discours , dans leurs écrits, les austérités corporelles ; de là ces sanglantes satires contre le carême , contre le discernement des viandes à certains jours , contre les pratiques de pénitence les plus usitées par les saints , et même les plus autorisées par le témoignage de l'Écriture. Au lieu que les vrais prophètes du Dieu vivant criaient sans cesse aux ministres des autels , qu'ils prissent le sac et la cendre : Accingite vos, sacerdotes; et cvbate in sacco, tnL nisiri altaris (Joël., 1) : ceux-ci les invitaient à satisfaire leur cupidité, et à se permettre les plaisirs qui Jeur étaient le plus expressément et le plus sagement défendus. Plus de célibat pour eux , plus de continence pour les personnes religieuses : voilà ce qui s'appelait réformer l'Église , et la remettre dans sa première pureté. Ah ! esprit d'Élie , où étiezvous dans ce pressant besoin et dans cette déplorable décadence.' Autrefois vous vous élevâtes avec tant de zèle contre la fausse divinité de Baal; ne revivrez-vous point pour détruire cette idolâtrie de la chair, déguisée sous l'apparence de religion? Disons mieux , où étiez-vous , esprit de Jésus, lorsque l'erreur et le vice conjuraient ainsi contre vous et contre la sévérité de votre Évangile?
Il était, mes obères sœurs, dans le cœur de Thérèse « et c'est de là, comme d'une place d'armes, si je puis parler de la sorte, qu'il allait faire de glorieuses sorties sur les ennemis de la croix. Pendant que le ciel préparait de savants hommes, des hommes apostoliques, pour confondre ces nouveaux docteurs par l'efficace et la vertu de la parole, Dieu disposait cette sainte institutrice à les combattre par la force de l'exemple , et par une austérité de vie dont toute l'Église fût édifiée. Le Sauveur luimême se fit là-dessus entendre à elle. Hé quoi! lui dit cet adorable Maître, dans un de ces entretiens secrets qu'il eut si souvent avec cette âme choisie et prédestinée, vous souffrirez que, sans nul obstacle de votre part , le scandale de ma croix soit anéanti? £rgo evacuatumest scandalutn crucis f {Gnlnt., .S) on fera des réformes au irré des sens.
pour les affranchir de là servitude, et leur donner une pleine liberté , et l'on n'^én fera point pour les assujettir et les tenir sous lé joug dé ma loi? pensée la plus touchante pour Thérèse ! Elle entreprend la réforme de son ordre; réforme que je pourrais appeler la ruine du corps' humain; réforme qui, dans une règle étroite et mortifiante, ménageant à peine de quoi satisfaire à la loi naturelle , comprend toutes les rigueurs de la loi évangélîque. Mais providence de mon Dieu , que faites- vous ? Je vois Thérèse déjà tout épuisée des austérités communes et ordinaires , et vous voulez qu'elle en embrasse de nouvelles! Il y a vingt ans qu'elle est dans la religion, c'est-à-dire, dans la rigueur et dans l'infirmité; vous l'avez jusqu'à présent accablée de maladies, sans qu'il lui soit jamais échappé une plainte; mais ici ne peut-elle pas s'écrier, avec le patriarche Job , que vous la £aiites souffrir d'une étrange md^" nière?MirabilUermecrucias. (Job, 10.) Toute faible qu'elle est, vous la destinez encore à des exercices qui feraient trembler les plus robustes, et quoiqu'elle soit prête à succomber sous la croix dont elle est chargée, vous lui en présentez une autre plus pesante, et vous lui ordonnez de la porter.
Quedis-je, mes chères sœurs? c'est pour cela même que Dieu choisit Thérèse ; c'est parce que dans un corps infirme, la croix qu'on lui impose lui fera mieux sentir ses impressions; c'est parce que, dans sa faiblesse même , sa vertu se perfectionnera , et que, dans son infirmité, Fesprit de mortification dont elle sera animée paraîtra avec plus d'éclat; enfin, c'est parce que l'exemple d'une fille, et d'une fille déjà si exténuée , sera pour le monde sensuel un reproche plus pressant et une plus évidente conviction. De vous dire tout ce que l'amour de la pénitence lui inspira pour affliger sa chair, ce serait une matière infinie; et ce qui ne put lasser, ni ralentir sa charité , lasserait peut-être votre attention. Lisez ce que les Pères , sur ce point , ont écrit de plus singulier : saint Épiphane, de la vie des premiers pharisiens, religieux de l'ancienne loi; Tertullien, de la vie des premiers chrétiens; saint Grégoire de Nysse, de celle de saint Basile son frère; saint Jérdme, de celle de sainte Paule : tout cela ne vous retracera point encore l'idée des austérités de Thérèse ; je dis des austérités qu'elle a pratiquées et qu'elle a fait pratiquer dans le christianisme à tant d'imitateurs et d'imitatrices de sa pénitence : solitude profonde, clôture la plus exacte, rigoureuse sujétion du corps , jeûnes continuels , retranchement absolu de toutes les commodités et de toutes les aises , vêtements grossiers , nudité des pieds au milieu des froids les plus piquants, fréquente-s macérations.
Ce n'est pas que dans rét9biisr.eto.ent d'une règle aussi austère que W proposa Thérèse et que Dieu
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la lui dicta, elle n*ait trouvé bien des difficultés et bien des contradictions. Le monde, dit saint Bernard, se contente de révérei la croix , en figure et an représentation; mais il ne la peut souffrir dans la réalité et dans Teffet. Or, cette parole, mes chères soeurs, ne se vérifia que trop à Tégard de votre bienheureuse fondatrice. Jamais entreprise futelle plus*traversée que la sienne? Luther eut partout des approbateurs de sa réforme : où celle de Thérèse Àit-elle reçue sans opposition et sans combat? A lire Thistoire de ses fondations, ne croirait-on pas lire les persécutions de saint Paul ? Combien de calomnies eut-elle à essuyer, combien d'outrages à dévorer? en quelles extrémités se vit-elle souvent réduite, en quelle disette? Combien de fois fut-elle citée devant les tribunaux , et obligée de répondre à de sévères inquisiteurs? On eût dit qu'au lieu de réforme, elle allait pervertir toutes choses. Mais c'est le caractère des œuvres de Dieu d'être ainsi contredites, et nous n'en devons jamais attendre un plus heureux succès que lorsqu'il y a moîns lieu, selon les vues humaines, de l'espérer. Thérèse triompha de tout, vint à bout de tout, et exécuta tout.
Que reste-t-il , mes très-chères sœurs , pour l'entière consommation de ce grand ouvrage? C'est que vous le souteniez vous-mêmes : car c'est en vos mains que cette glorieuse et sainte Mère l'a déposé. Or, vous ne le soutiendrez jamais que par le même esprit qui en a été le principe , je veux dire que par un esprit de sévérité pour vous-mêmes, et par une pleine abnégation de vous-mêmes. Esprit qui fut toujours le propre des âmes spécialement dévouées à Dieu. Esprit qui , par une grâce anticipée, forma ces héros de l'Ancien Testament, dont l'apôtre saint Paul faisait un si bel éloge aux Hébreux, en décrivant leurs combats et leur souffrances : Circuierunt in meiotiSy in peliibus caprinU, egentes, angustiaH, afflicii.(Hebr., 1 1 .)Espritqui dans le cours des siècles a rempli l'Église de martyrs, a peuplé Ves déserts d'anachorètes et de pénitents. Esprit de vos pères, et de tous ceux qui, selon le langage du Docteur des nations , vous ont engendrées à l'Évangile. Mais en particulier, mes chères sœurs , et pardessus tout , esprit de Thérèse , dont vous faites gloire d'être les filles en Jésus-Christ, et par conséquent esprit de votre vocation.
Elle ne vous a point tracé une voie où elle n'ait elle-même marché avant vous. Elle ne vous a point chargées d'un fardeau dont elle n'ait pas elle-même éprouvétoute la pesanteur. Elle n'a point commencé par dire, mais parfaire; et quel soutien pour vous que la vue d'un tel modèle! Si donc au milieu des violences et des efforts que demande nécessairement et incessamment une vie aussi mortifiée que la vôtre, et une observance aussi étroite et aussi contraire aux sens, si, dis-je, vous vous trouvez quel-
quefois dans ces découragements et ces abattements involontaires, où la plus ferme vertu est déconcertée, et où le cœur, ce semble, est sur le point de succomber : si la croix que vous avez choisie vous paraît moins supportable; si l'amour-propre (car il s'introduit partout, et en vain nous flattons-nous de lui avoir donné la mort : il conserve toujours une étincelle de vie, qui se rallume bientôt jusque dans les lieux les plus consacrés à la pénitence); encore une fois , si cet amour de vous-mêmes se ranime et vous livre de dangereuses attaques, ce que vous avez à lui opposer, c'est l'exemple de cette conductrice que vous voyez à votre tête, et qui, d'un pas si assuré et avec tant de résolution, sut fournir toute la carrière qu'eHe vous a ouverte.
Hé quoi ! doit se dire alors une âme qui veut s'encourager et se relever, Thérèse dont je porte Thabit, dont je professe la règle, dont je prétends suivre l'esprit et la conduite , avait-elle une obligation particulière d'embrasser la croix ? les mêmes motifs qui l'y ont engagée ne me sont-ils pas communs avec elle? Que dis-je! et la croix avec toutes ses rigueurs ne m'est-elie pas encore plus justement due, à moi coupable de tant d'infidélité, à moi responsable au tribunal de Dieu de tant de lâchetés et de tiédeurs, de tant déchûtes et de dettes, qu'à cette âme pure et innocente, qu'à cette âme enrichie de toutes les vertus, qu'à cette âme comblée de mérites ? Elle l'a portée par amour; ne la dois-je pas au moins porter par justice? Oui , c'est un devoir pour moi, et un devoir indispensable : il faut m'acquitter auprès de Dieu; et le puis-je mieux que par là? Mais à Dieu ne plaise que je m'en tienne là-dessus au devoir! ah ! ce sera comme Thérèse, ce sera par amour que je la porterai , cette croix ; ce sera pour ne pas dégénérer des sentiments d'une telle mère; ce sera pour ne pas renverser ses desseins , pour ne pas ébranler le principal fondement du saint édifice qu'elle a bâti à si grands frais, pour ne pas dissiper le précieux héritage qu'elle nous a acheté si cher et qu'elle a remis dans nos mains ; pour ne pas m'attirer le sanglant et l'accablant reproche d'avoir détruit, autant qu'il était en moi, par ma délicatesse, par ma faiblesse, par le soin de ma personne, ce qu'elle avait édifié par un abandonnement total d'elle-même.
Reproche, mes chères sœurs , à quoi vous exposeraient ces relâchements qui se glissent , je ne dirai pas dans les communautés les plus régulières , mais dans quelques-uns des membres qui les composent. Car dans les communautés les plus saines, si je puis parler de la sorte, il y a des membres infirmes et capables de gâter tout le cgrps, si l'on n'apportait à leur maladie le remède nécessaire, et si l'on donnait à la contagion le temps de se répandre. Or, le remède ici le plus prompt, le plus présent, le plus
SUR SAINTE THERESE
efficace, c'est, à Toccasioii de cette fête, uu regard sur la glorieuse Mère que vous honorez. Il D*est pas possible qu*ayant devant les yeux sa vie pénitente et cruciflée, une âme trop indulgente pour elle-même ne s'en confonde en la présence de Dieu , et qu'elle ne conçoive un nouveau zèle pour l'accomplissement des plus rigoureuses pratiques de son état. Car voilà, dit saint Chrysostôme , pourquoi nous célébrons les fêtes des saints, et pourquoi nous en rappelons à certains temps la mémoire. C'est afin que le souvenir de ce qu'ils ont été nous apprenne ce que nous devons être; et que, n'étant pas ce qu'ils ont été, ni par conséquent ce que nous devons être , nous nous excitions à le devenir. Et ne serait-ce pas en effet une contradiction insoutenable de louer, par exemple , et de canoniser dans Thérèse ce renoncement parfait où elle a vécu , à tout ce qui peut flatter les sens, tandis qu'on cherche l les satisfaire; tandis qu'on ménage autant qu'on peut leurs intérêts ; tandis qu*on imagine pour cela mille prétextes , qu'on prend pour cela mille détours, qu'on use pour cela de vaines dispenses, qu'on se trompe pour cela et sur cela soi-même, et qu'on tâche, sans y vouloir prendre garde, à tromper des personnes supérieures, que leur charité, peut-être trop aveugle , rend également faciles, et à convenir des besoins qu'on leur expose, et à condescendre aux soulagements qu'on leur demande! Ne portons pas plus loin cette morale, mes chères sœurs; vos réflexions particulières y pourront suppléer; et moi cependant, après vous avoir représenté dans Thérèse un corps sacrifié à Dieu par la mortification, je dois faire voir une âme transformée en Dieu par l'oraison : c*est la seconde partie.