DEUXIÈME PARTIE
J'entre, mes très-chères sœurs, dans un sujet de la plus haute élévation. Parier de l'oraison de Thérèse et de ses contemplations, c'est vouloir pénétrer dans le sanctuaire même de la divinité, où cette grande âme habitait, et entreprendre de découvrir ces profonds mystères , dont saint Paul disait qu'il n'était permis à nul homme mortel de révéler les secrets admirables et inefifables : Jrcana verba , quœ nonlicelhomifUloqui, (3. Cor,, 1 1 .) Je m'expliquerai, néanmoins, sans contrevenir en aucune sorte à la parole de l'apôtre; et ce qui peut-être vous surprendra , c'est que sur une matière si sublime par elle-même et si abstraite, je ne vous dirai rieo que de pratique, rien que d'instructif, rien qui ne se fasse aisément comprendre , et dont vous ne puissiez profiter dans votre état et selon votre état.
11 s'agit ici deoette oraison extraordinaire et excellente , où l'âme suivant la doctrine de saint Denys, reçoit les opérations divines, plutôt qu'elle n'opère elle-même. C'Mt à celle-là que Thérèse était
appelée de Dieu, et c'est en cela qu*elle s'est distinguée , et qu'elle va vous servir de modèle. Je sais que saint Thomas, au quatrième livre des Sentences, prétend et prouve solidement que ce genre d'oraison n'est pas une vertu, mais un don du ciel; qu'il ne consiste dans aucun exercice des facultés humaines , mais dans une impression de l'esprit de Dieu; que l'homme n'y contribue en rien, mais qu'il le souffre seulement et qu'il le ressent. Tout cela est vrai; et si vous concluez de là qu'on n'en peut donc pas prescrire des règles , j'en conviens avec vous, et j'avouerai , comme je l'avoue en effet, qu'il ne nous appartient pas d'expliquer ce qui se passe dans ce commerce intime de l'âme avec Dieu, beaucoup moins d'en donner des préceptes et d'entreprendre de le réduire en art. Mais cela même n'empêche pas que je ne pm'sse vous faire trouver dans l'exemple de Thérèse , et dans sa conduite , de très-utiles instructions touchant cette vie contemplative. Car si cette oraison tout extatique est un don de Dieu, comme le docteur angélique le reconnaît, il vous est important d'apprendre trois choses : premièrement, par où l'on doit s'y disposer; secondement, avec quel esprit il le faut recevoir; et en dernier lieu, comment on en peut faire le juste et vrai discernement pour se garantir des illusions de l'ange diss ténèbres, et se mettre à couvert de ses prestiges. Saintes filles de Thérèse , voilà ce qui vous regarde encore plus particulièrement que le reste des fidèles. Dans la profession religieuse que vous avez embrassée, vos plus communs entretiens sont avec Dieu, ou y doivent être. J'ose même ajouter que le bras de Dieu n'étant pas raccourci , et que ses miséricordes n'ayant point de bornes ni de temps limités, il n'y a rien de si relevé dans l'oraison, où sur les vestiges de votre bienheureuse Mère vous ne puissiez parvenir. Ecoutez-moi donc, et profitez des trois instructions les plus nécessaires dans le désir que vous avez conçu de vous avancer, selon votre vocation et par le secours de la grâce , aux degrés les plus éminents de la vie intérieure et spiritueUe.
Avant que Thérèse eût paru au monde, i! y avait eu des visions, des ravissements, des extases. Ces grâc^, dit saint Ronaventure, n'ont jamais manqué dans l'Ëglise; Dieu les y a toujours conservées; mais il semble qu'il réservait à notre sainte de nous faire connaître les dispositions qu'il y faut apporter. Tout gratuit qu'est le don de contemplation , il ne le fut jamais moins que dans la personne de Thérèse; et si Dieu peut être engagé par la fidélité d'une âme à l'en gratifier, nulle autre n'eut plus de quoi Tattirer dans elle, ni ne se mit plusien étet de l'obtenir. Que faut-il pour cela : demande saint Rernard. Ahl répond ce Père , il faut être d'abord un Jacob luttant avec range,i(afin d'être ensuite un
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Israël voyant Dieu. Frappez assidûment à la porte du ciel par la prière, dit saint Augustin, et Ton vous ouvrira par la contemplation : Pulsate orando, et aperietur vobis contemplando. Voilà ce qu*a pratiqué Thérèse , et comment elle s'est préparée aux faveurs divines. Vingt-deux ans de persévérance dans Toraison commune et ordinaire, lui méritèrent enfin le précieux avantage d'être introduite dans la chambre de l'Époux.
Comprenez-vous bien , mes chères sœurs, ce que je dis? Ces paroles sont bientôt prononcées, vingtdeux ans de persévérance et d'oraison : mais pour une âme qui aime Dieu , et qui n'aime que lui , employer tout ce temps à le chercher, sans le trouvei jamais, Quœsivi tUum, et non inveni (Cmnt., 3 ) , quelle épreuve et quelle matière de combats! N'examinons point pourquoi Dieu, qui fait ses délices de converser avec les enfants des hommes, la laissa tant attendre, et se refusa si longtemps à elle : sa sagesse a des vues supérieures aux nôtres, et c'est ainsi que sa bonté l'ordonne aussi souvent que sa justice. Mais admirons la constance de Thérèse à soutenir ces retardements. Jamais cette Chananéenne de l'Évangile ne se vit exposée à de tels rebats : ni sentiment, ni goût, ni consolation ; le ciel est fermé pour elle , et son cœur demeure toujours comme une terre sèche et aride : Anima mea sicut terra sine aqua tU)L {Fsalm. 142.) Que fera-t-elle, et n'est-il point à craindre que cette âme désolée et sans appui ne vienne enfin à se démentir? Quelle fol si courageuse et si ferme ne serait pas ébranlée, et le moyen de suivre toujours un Dieu qui ne daigne pas la favoriser d'un regard ? mais non , mes chères sœurs; Thérèse peut être éprouvée, mais les plus fortes épreuves n'épuiseront point son invincible patience. Quelque insipides que lui deviennent les choses célestes, elle s'y attachera, et elle en fera toute la nourriture de son âme; car, que serait-ce de moi, disait-elle, si je ne méditais incessamment la loi de mon Dieu? iV»t quodiex tva meditatio mea est^ tune forte periissem in hunUlitate mea, (Psalm, 118.) Puis-je mieux employer ma vie, que de rendre chaque jour pies hommages h un si grand maître ? S'il ne m'écoute pas , du moins il souffre ma présence : et s'il ne pense pas à moi, du moins il me permet de penser à lui. Ainsi raisonnait Thérèse , et de là cette assiduité à la prière que les plus nombreuses occupations ne purent interrompre; de là tant de jours et tant de nuits passés au pied de l'oratoire ou devant l'autel du Seigneur, de là ce soin de recueillir son esprit et de purifier son cœur, selon le conseil du Sage, avant que de se présenter à Dieu et d'approcher d'une si haute majesté. Préparation qu'elle estimait d'autant plus nécessaire ; que Dieu se communiquait moins à elle. Or, n'est-ce pas là se rendre digne de ses grâces les
plus signalées? n'est-ce.pas le forcer par une sainta violence, à rompre le voile qui le couvrait , et à se faire voir dans son plus bel éclat? Et s'il n'eût pas exaucé les vœux de Thérèse, s'il ne se fût pas laissé gagner à une telle persévérance, et qu'il y eût toujours paru insensible, comment la parole de saint Paul se serait-elle vérifiée, qu'il est riche, et qu'il se montre infiniment libéral envers tous ceux qui l'invoquent? Dives in omnes qid invocant illum {Rom., 10) : comment cet ordre qu'établissait le prophète royal entre la réflexion et la contemplation, Focate etvidete (Psalm, 45), n'eût-il pas été troublé et déconcerté?
Ne nous étonnons donc point, mes chères sœurs, que Thérèse, dans la suite de ses années, ait fait des progrès si merveilleux , qu'elle ait été éclairée des plus pures lumières du ciel , qu'elle ait découvert les plus impénétrables secrets de la sagesse de Dieu, que parla sublimité de ses connaissances elle ait vu presque jusqu'à l'essence divine. Mais étonnez- vous que dans tous les états, même les plus retirés, même les plus religieux, il y ait maintenant si peu d'âmes contemplatives : ou plutôt n'en soyons point surpris, puisque dans tous les états, je ne dis pas seulement dans tous les états du monde, mais dans tous les états de l'Église, et dans tous ceux de la religion , il y en a très-peu qui prennent la voie nécessaire pour atteindre à ce sublime dégré ; car la voie qui conduit là , et par où tous les saints ont marché , ce sont les exercices ordinaires de l'oraison : exercices solidement pratiqués, et constamment soutenus , malgré les stérilités , malgré les ennuis , malgré les vivacités naturelles de l'esprit, et les difficultés qu'il trouve à se captiver et à s'appliquer. Cest ainsi que Dieu veut être recherché; et n'est-il pas bien juste qu'il le boit, puisqu'il est le centre de toute perfection? Quaerite Dominum.
Mais disons la vérité, mes chères sœurs, et ne craignons point d'en porter devant Dieu la confusion salutaire : quoique dans toutes les maisons religieuses il y ait des pratiques d'oraison marquées et ordonnées , est-il rien néanmoins , même parmi les personnes religieuses, de plus négligé et de plus abandonné que l'oraison? On voudrait qu'elle ne coûtât aucune violence , aucune contrainte, aucune victoire sur soi-même. On voudrait du premier pas arriver à la terre de promission, et y être admis sans passer par le désert. On voudrait toujours avancer dans la clarté d'un beau jour, et ne tomber jamais dans les obscurités et dans les ténèbres. On voudrait que d'abord et à chaque moment l'esprit de Dieu nous transportât; qu'il nous enivrât de ses saintes douceurs ; qu'il nous ravit, comme saint Paul, au troisième ciel; qu'il nous donnât, si je l'ose dire, dès cette vie, une claire vision de l'Être
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diviu et de ses adorables attributs. Maïs parce que ce n'est point là l'ordre de la Providence , et que pour s'élever au point où l'on aspire, il y a des démarches h faire, il y a des épreuves à essuyer, il y a des méthodes à garder, il y a des répugnances , des tristesses, des abattements, des langueurs, mille évagations, mille distractions, mille légèretés d'une imagination inconstante et volage a supporter; de là vient qu'on se rebute et qu'on demeure dès l'entrée de la carrière. On conçoit pour l'oraison un éloignement presque insurmontable, on la regarde comme une gène, comme un esclavage, comme un tourment de l'esprit et du cœur; on se persuade que tout ce qu'on y emploie de temps n'est qu'inutilité et qu'oisiveté ; on se sert de tous les prétextes qui se présentent , pour Tabréger, pour en retrancher, pour s'en dispenser; ou bien on satisfait extérieurement à son devoir, on garde les apparences et les dehors, rien davantage; c'est-à-dire, qu'on fait l'oraison sans la faire, qu'on y est présent selon la coutume, et de corps , tandis que Tesprit ou s'entretient dans une dissipation continuelle et volontaire, ou s'appesantit dans une indolence paresseuse et lâche. Ni retour sur soi-même, ni réflexion, ni effort pour se recueillir, pour se relever et s'exciter. Après cela, platgnons-nousdu peu d'union que nous avons avec Died : envions le sort de ces âmes bien-aïknées et prédestinées , qui , dans .la prière, semblent le voir face à face : tel est le fruit de leurs soins , telle fut la récompense de la fidélité de Thérèse. Au milieu de tout ce qui pouvait la détacher du saint exercice de l'ôraiton , voilà par où elle s'ouvrit le chemin jusque dans le sein de Dieu, pour y jouir des plus insignes faveurs; et comme elle vous apprend par là même quelle disposition vous y devez apporter , elle va encore vous apprendre la manière dont vous les devez recevoir.
En effet, mçs chères sœurs. Dieu, tout miséricordieux et tout bon , ne pouvait être insensible aux vœux d'une âme qui le désirait uniquement et si ardemment. Vingt-deux ans écoulés dans un travail perpétuel furent enfin suivis du repos. Dieu se communique à Thérèse avec toute la plénitude de ses dons ; et sans vouloir s'égaler à Marie , elle peut bien dire , comme cette mère du Sauveur, que le Tout- Puissant a fait pour elle de grandes choses : FecU mihi magna qui potens est (Luc, 1. ) Elle peut ajouter avec l'apôtre, que ni les sens, ni l'esprit, ni le cœur de l'homme ne peuvent pénétrer ces mystères , et qu'ils peuvent encore moins les exprimer : Quod oadus non vidU, nec auris audivit, nec in cor hominis asoendit. (t. Cor., 2.) Quelle abondance de lumières au-dessus de toutes les connaissances humaines ! Elle voit Dieu aussi clairement que les prophètes ; elle traite avec Dieu aussi fami- |
lièrement que les patriarches de Dieu; elle parle plus hautement que les docteurs.
Il n'y a qu'à lire ces merveilleux ouvrages qu'elle nous a laissés. Ils ont autrefois servi à convaincre et à gagner des hérétiques. Ils enflamment encore tous les jours la piété des fidèles. Pour peu qu'on entre dans ce mystérieux château dont elle nous a tracé le plan , on se trouve tout investi des splendeurs célestes, et l'on croit être dans ces demeures éternelles où régnent les saints : In splendoribus scuiC" tontm. (Psalm. 109.) Ne l'avez-vous pas éprouvé cent fois, mes chères sœurs, que, sans bien comprendre la doctrine de ces excellents traités, on se sent néanmoins , à la seule lecture qu'on en fait, le cœur tout ému , et que l'on conçoit pour Dieu des ardeurs secrètes dont on ignore même le principe? C'est ce qu'avait remarqué avant nous ce savant mattre de la vie mystique, Jean Avila; et c'est sur quoi nous ne pouvons trop bénir le Seigneur, de ce qu'ayant mis souvent sa toute-puissance dans les mains d'une femme, TYadidit eum in manm feminss (Judith, 16), il a bien voulu combler celleci des trésors de sa science. Oui, grande sainte, nous le reconnaissons ; et abaissant l'orgueil de nos esprits, nous rendons hommage à la supériorité de vos vues, sans entreprendre d'y atteindre. La contemplation a été pour vous comme le char d'Êlie, qui vous a transportée au-dessusde nous. C'est assez que nous demeurions au pied de la montagne pendant que vous conversez avec Dieu. Ce vol de l'esprit dont vous nous parlez , ce sommeil de toutes les puissances, cette quiétude, cette suspension de l'âme tout entière, ces assauts, ces blessures intérieures : tout cela ce sont des secrets que nous révérons. Mais après tout, j'ose le dire, voici ce que nous admirons encore davantage, et ce qui doit plus contribuer à notre édification : c'est que vous ne soyez point éblouie de tant de clartés , et que dans un rang si distingué où vous a portée la grâce de votre Dieu , vous ayez su ne rien perdre de vos plus humbles sentiments.
Chose étonnante! mes chères sœurs, toutes les bénédictions du ciel sont désormais pour Thérèse , mais elle ne les reçoit qu'avec crainte ; et quelque gage que Jésus-Christ lui donne de sa présence, jusqu'à lui dire comme aux apôtres , C'est moi , elle lui demande la permission d'en douter. Plus il redouble ses faveurs , plus elle se tient dans l'humiliation et dans la confusion. Elle ne peut se persuader qu'il n'y ait pas de l'illusion dans ce qu'elle ressent, tant elle s'en croit indigne , et tant elle est touchée de sa propre misère. Il lui faut des assurances ; et pour les avoir, toute instruite qu'elle est des voies de Dieu , elle ne fait point difficulté de prendre des guides et des conducteurs qui la dirigent. Elle se
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souvient que Saul , converti par Jésus-Christ , fut toutefois envoyé auprès d*Ananias pour être formé au christianisme : Ingredet^e civitalem, et ibi dicetur tibi quid te oporteat facere, ( Act, , 9. ) Saul obéit, et c*est dans le même esprit que Thérèse, quoique possédée et toute remplie de Dieu , se soumet à la conduite des hommes. £t comment s'y soumet-elle? Jusqu'à se laisser condamner par des confesseurs ignorants; jusqu'à résister par leurs ordres aux divines opérations ; jusqu'à brdier par obéissance ce qu*eile avait tracé sur le papier, et qui lui avait été inspiré d'en haut; jusqu'à rejeter les visions de son Dieu comme les apparitions du démon. Fais ce qu'ils te diront , lui dictait intérieurement le Seigneur. S'ils se trompent, leur erreur perfectionnera ta soumission , et ta soumission te fera mieux encore , dans la suite, découvrir la vérité. Maxime qu'elle entendit dans le vrai sens où elle lui fut donnée, et qu'elle suivit avec toutes les précautions convenables; car ce n'est pas, du reste, que l'esprit de sagesse ne la portât à choisir toujours, autant qu'il était possible , pour la direction de son âme, des hommes capables etd'habiles ministres. Elle n'eut rien plus à cœur dans toute sa vie, aimant mieux, disait-elle, plus de vertu dans elle-même que de lumière, mais dans un directeur, plus de lumière que de vertu ; et ajoutant même, ce que nous ne pouvons trop remarquer, qu'elle avait plus souffert du zèle aveugle de quelques personnes , que de leurs vises et de leurs passions. Ainsi en jugeait Thérèse ; et la Providence , en ce point comme dans les autres , ne lui manqua pas. Mais à quelque maître qu'il plût au ciel de l'assujettir, fut-il une âme plus docile , en fut-il une moins attachée à son sens et moins présomptueuse?
Humilité , mes chères sœurs , et docilité beaucoup plus rares que vous ne le pensez peut-être, dans les âmes que Dieu gratifie de certaines faveurs, ou qui s'en croient gratifiées. A-t-on, dans une retraite, dans une communion , entrevu quelque lueur d'une grâce passagère; a-t-on versé quelques larmes, poussé quelques soupirs ; a-t-on senti quelques impressions de l'esprit divin et quelques transports d'un cœur sensiblement touché, il semble que tout à coup l'on soit monté jusqu'à la région supérieure du ciel , et qu'on ne tienne plus à la terre. Il semble qu'on ait droit de se regarder comme séparé du commun des chrétiens, et qu'on puisse , en se mettant au-dessus d'eux , dire comme le pharisien : Non sum ticutcxteri, (Luc, 18.) Il semble qu'on n'ait plus besoin ni de règle, ni de méthode, ni de guide, ni de conseil, et qu'on se suffise à soi-même. Il semble que ce serait se dégrader et se rabaisser au-dessous de son état, que de s'en tenir aux pratiques usitées , et de se borner à certains sujets plus con-
nus et plus sensibles. A peine même daignM-on s'occuper des mystères de la vie de Jésus-Christ. L'être de Dieu, l'essence infinie de Dieu, sa présence toute simple et dégagée de toute image , telles autres matières bonnes en elles-mêmes , mais dangereuses par leur subtilité, et très- souvent mal conçues; voilà où l'on s'élance d'abord , et la sphère que l'on se propose : voilà sur quoi Ton s'exprime dans des termes d'autant plus fastueux , et que l'on prononce avec d'autant plus d'ostentation , qu'ils sont obscurs et moins intelligibles. Tout cela veut dire qu'on s'évanouit dans ses vaines idées; et ce qui arrive de là, c'est que Dieu, qui donne sa grâce aux humbles et qui r^iste aux superbes , laisse tomber ces âmes hautaines dans des égarements pitoyables : Dispersit superbos mente cordU suL (Luc, 1.)
N'est-ce pas ce qu'on a vu dans tous les siècles de l'Église; et quel autre principe a formé tant de sectes de faux illuminés et de visionnaires? Ah! mes chères sœurs, je ne puis douter qu'il n'y ait parmi vous bien des âmes que Dieu appelle par un attrait particulier aux plus sublimes exercices de l'oraison, c'est votre nourriture dans la sainte solitude où vous êtes enfermées, c'est votre aliment spirituel; et plaise au ciel de conserver toujours dans votre communauté cet esprit de prière! il en sera le soutien, il en fera tout le bonlieur. Mais un avis sur lequel je ne puis trop insister, et que vous ne devez jamais oublier, c'est de joindre à cet esprit de prière l'esprit de soumission , une défiance salutaire et un bas sentiment de vous-mêmes; c'est de vous souvenir toujours de cette parole du Sauveur du monde à ses apôtres, lorsqu'ils lui témoignaient quelque complaisance des miracles qu'ils avaient opères en son nom : yidebam ScUanam iictdfulgur de ccelo cadentem ( Luc , 1 0 ) ; J'ai vu Satan, ce premier ange, précipité du plus haut des cieux : c'est de rentrer dans votre néant à mesure que Dieu paraît vous en tirer, de cacher dans le secret de votre cœur tout ce que la grâce y peut produire , et de n'en faire part qu'à Dieu même dans la personne de ses ministres; surtout de ne vous attacher à rien avec obstination, et d'avoir pour suspecte toute singularité, toute voie extraordinaire, tout ce qui éloigne des chemins les plus battus. Je ne veux pas dire que vous renonciez à toutes les faveurs du ciel , mais que vous les soumettiez au jugement de ceux que Dieu a constitués pour en juger; mais que vous appreniez enfin de Thérèse à les discerner. C'est la dernière leçon par où je finis , et qu'elle vous fait par son exemple.
Saint Paul exhortait les fidèles à ce discernement des esprits, comme à un point d'une extrême consé* quence ; et rien , en effet , mes chères sœurs , n'est
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plas important, soit en général pour le gouvernement de l'Église, soit en particulier pour la conduite des âmes. Or, à quoi votre sainte et glorieuse Mère reconnut-elle Tesprit de Dieu, qui lui parlait, qui l'animait, qui la dirigeait? Admirables instructions pour nous ! c'est qu'elle observa que , dans toutes les vues qu'il lui inspirait, il n*y eut jamais rien de contraire ni aux coutumes , ni aux règles , ni aux vérités de la religion. C'est qu'elle remarqua que jamais elle ne sortait de ses extases, sans en être plus confirmée dans la foi et sans brûler d'un nouveau zèle pour la propagation de l'Église. C'est qu'elle s'aperçut que ces contemplations où Dieu rélevait, augmentaient en elle le désir de sa perfection et le soin de purifier son âme , d'en effacer jusqu'aux moindres taches, de travailler à acquérir les vertus , et de chercher en toutes ses actions la pure volonté de Dieu , et ce qui lui devait plaire davantage. Cest qu'elle éprouva que Dieu ne lui communiquait ses lumières que dans le besoin , et selon le besoin qu'elle en avait pour l'avancement de quelque œuvre sainte, pour l'établissement de sa réforme, pour la conversion des âmes et pour leur sanctification. Témoignages solides, qui lui faisaient conclure avec l'Épouse des Cantiques, qu'elle avait heureusement trouvé l'Epoux qu'elle aimait : Inveni quem diligit anima mea. {Cant, 3.) ^ on, non, pouvait-elle dire alors, comme le disciple bienaimé, ce n'est point un fantôme ; c'est le Seigneur lui-même que je vois et qui me parle, c'est mon Dieu : Dominas est, (Joân., 3t.) Car le démon, cet esprit de mensonge, ne s'intéresse point pour le progrès de la vraie foi , ne porte point les âmes à la sainteté, n'inspire point de combattre les vices, de corriger les abus et de répandre le culte de Dieu. Ainsi Thérèse avait-elle de quoi se rassurer ; et voilà les principes certains qui doivent nous rassurer nous-mêmes : voilà par où nous pouvons connaître les dons du ciel. Car ne vous y trompez pas, mes chères sœurs , et faites-y toute l'attention nécessaire : il y a des dons du ciel apparents, et il y en a de véritables. De n'avoir que l'apparence sans la réalité, c'est Illusion, d'autant plus dangereuse, que sous l'image d'un faux bien elle nous égare et nous perd. Il est donc d'une conséquence infinie de savoir démêler l'un de l'autre , et de ne prendre pas l'un pour l'autre. Or, encore une fois, je n'ai point là-dessus de règles plus sûres à vous donner ^xie celles dont se servit si utilement et si sagement votre bienheureuse institutrice. Tant que l'oraison vous rendra plus fermes dans la foi de Jésus-Christ, plus respectueuses envers l'Église de Jésus-Christ, plus sensibles aux intérêts de l'Église de Jésus -Christ, plus soumises à ses décisions et [ulus ex ctes à ses observances et à ses pratiques ; tjint que vous deviendrez par l'oraison plus zélées
BOUr.LALOUS. — T. m.
pour l'accomplissement de vos devoirs, plus assiduai à vos fonctions, plus attentives à mortifier vos désirs, vos inclinations , vos passi./ns; plus vigilantes sur vous-mêmes et plus appliquées à vous perfectionner selon l'esprit de votre état; tant que vous profiterez de l'oraison pour avoir plus de charité envers le prochain, plus d'obéissance aux ordres dès supérieurs , plus de patience dans les contre-temps et les chagrins de la vie , plus de douceur, de modération , de retenue, d'empire sur les mouvements de votre cœur et sur les paroles de votre bouche : à ces caractères, je reconnaîtrai le sceau de Dieu , et sans faire de longues perquisitions de la méthode d'oraison que vous gardez , ni de tout ce qui s'y passe, je vous dirai d'abord et sans hésiter : Pïe craignez pas, le Seigneur est là : Dominus est.
Mais par une raison toute contraire, en vain me dira-t-on de celle-ci ou de celle-là que c'est une âme privilégiée, une âme prévenue de grandes grâces, que c'est une fille d'oraison : si je sais d'ailleurs que c'est une fille d'une foi équivoque, attachée à ses propres idées, infatuée de doctrines étrangères et d'opinions réprouvées de l'Église, n'écoutant rien de tout ce qu on lui veut faire entendre pour la guérir de ses erreurs , et ne cherchant qu'à en infecter les autres , bien loin d'y renoncer elle-même ; si je sais que c'est une fille de parti, engagée dans des cabales et dans des intrigues qu'elle est aussi ardente à soutenir qu'elle le devrait être à les attaquer et à les combattre; si je vois qu'après tant d'oraisons et de contemplations, elle n'en est ni plus charitable, ni plus condescendante aux faiblesses d'autrui, ni moins maligne dans ses jugements, ni moins aigre dans ses discours , ni plus régulière, ni plus fidèle à la discipline domestique, ni plus souple aux volontés et aux avis dos personnes qui la conduisent; en un mot , qu'elle est toujours sujette aux mêmes imperfections et aux mêmes défauts, sans prendre nul soin de se réformer et de changer : ah ! mes chères sœurs, eût-elle tous les transports d'Élie, tous les ravissements de saint Paul , toutes les révélations des prophètes, ou parût-elle les avoir, je me défierai de tout cela, et l'on ne me convaincra jamais que l'esprit de Dieu s'y trouve, ni qu'il en soit l'auteur : pourquoi? parce que l'esprit de Dieu est un esprit de religion, et d'une religion pure et sans tache ; parce que l'esprit de Dieu est un esprit de charité, un esprit d'obéissance , un esprit de règle, un esprit de sainteté, et que je ne découvre aucun de ces fruits dans ces vides spéculations et dans ces contemplations prétendues.
Mais que fais-je, et qu'est-il nécessaire de m'étendre davantage sur un point qui ne peut regarder une maison aussi sainte et aussi édifiante que celleci? Quoi qu'il en soit, il était toujours bon, mes chères sœurs , de vous prévenir contre des illusions
SUR LA DIGNITÉ ET LES DEVOIRS DES PRÊTRES
et des désordres qui se glissent partout, et dont il y a partout à se défendre. Du reste , que l'esprit de Thérèse vive parmi vous , qu'il s'y ranime aujourd'hui , et qu'il fasse sans cesse de nouveaux progrès. Sans cet esprit de mortification , l'oraison dégénère dans un pieux , mais vain amusement ; et sans cet esprit d'oraison, la mortification ne peut subsister, et tombe enfin dans la langueur et le re- . lâchement. L'un et l'autre fait la perfection de l'âme religieuse, et l'unit étroitement à Dieu dans ce monde, pour lui être encore plus inséparablement et plus intimement unie dans la félicité éternelle , que je vous souhaite , etc.
EXHORTATION