SVR
LA TRAHISON DE JUDAS
Adhuc eo loquenUf ecce Judas unu$ de duodecim vtnit, et eum eo iurba muUa, mitsi a princifdbus sacerdotum. Qui autem tradiderat eum, dédit iUu signum, dicetu: Quetncumgue osculatue J^iero, ipse est, tenete eum.
Le Sauveur du monde D*avait pas eocore achevé de parler, que Judas, Tun des douze apôtres, arriva, et avec lui une troupe d'hommes armés, qui étaient envoyés par les princes des prêtres. Or, le disciple qui le trahissait leur avait donné ce signal , et leur avait dit : Celui que Je baiserai , est celui que vous cherchez; saisissez-le. Saint BIatth., chap. S6.
Que puis-je, chrétiens , ajouter à ces paroles ? et pour vous faire concevoir une juste horreur de la trahison de Judas , quelle autre image vous en tracerais-je, et en quels caractères plus marqués pourrais-je vous la représenter? C'est un disciple de Jésus-Christ, et c'est même un des disciples favoris, puisque c'est tm des douze apôtres. Unus de duodecim. Il paraît à la tête d'une troupe armée : contre qui? contre son Maître, et envoyé par qui? par les ennemis de son Maître : Et cum eo turba multa , missi a principibus sacerdotum. C'est luijnéme qui le trahit, cet adorable Maître, et luimême qui l'a vendu aiu Juifs : Qui autem tradiderat eum. EnGn le signal qu'il leur donne pour le connaître et pour le prendre , c'est un baiser : Quemcumque osculatusfuero, ipse est, tenete eum. Voilà sans doute , entre les souffrances de Jésus- Christ dans sa Passion , ce qui lui dut être le plus sensible; et c'est de quoi je viens aujourd'hui vous entretenir. Je ne prétends point m'arrêter à une longue et inutile déclamation contre l'attentat de cette âme lâche et sans foi. Une simple vue en découvre d'abord toute l'énormité. Mais , afin d'en tirer des leçons qui nous soient profitables, nous devons considérer dans le crime de Judas surtout deux choses , savoir, ce qui en a été le principe , et ce qui en a été le comble. Or le principe de son crime , ce fut une passion mal réglée, vous le verrez dans la première partie ; et le comble de son crime , ce fut un aveugle désespoir, je vous le montrerai dans la seconde partie. De là nous apprendrons en premier lieu de quelle conséquence il est de ne soiîffrir dans notre cœur nulle passion qui le puisse corrompre ; et en second lieu , qu'à^quelques excès néanmoins que la passion nous ait conduits, il n'y a jamais sujet de perdre espérance, et de se croire absolument abandonné de Dieu. Deux points que je vous prie de bien remarquer, et qui vont partager cet entretien.
Rien de plus dangereux^ chrétiens, ni rien qui traîne après soi de plus funestes conséquences qu'une passioi^nal gouvernée, et à qui peu à peu nous lais* sons prendre l'ascendant sur nous. C'est un serpeat qui se nourrit dans notre sein , mais qui n'en sort ensuite qu'en le déchirant. C'est une étincelle de feu qui s'entretient sous la cendre, mais qui peut causer un incendie général. C'est ce lion domesti^' que et familier dont parle T Écriture, qui, venant à croître , porte la désolation partout , et dévore tout ce qu'il rencontre. Vérité dont le perfide Judas sera dans tous les âges un exemple mémorable. - Il a trahi le Sauveur du monde, en le livrant à ses ennemis : voilà de tous les crimes le plus abomi-^ nable. Mais quel en a été le principe ? Si Tévangéliste ne nous l'avait marqué en termes exprès, nous ne pourrions nous le persuader, et nous aurions formé sur cela mille conjectures, sans jamais découvrir la cause d'une si détestable entreprise. Car voyant un disciple se tourner contre son Maître , et travailler à le perdre, nous aurions cru qu'il s'était déterminé à cet attentat par quelqu'un de ces violents transports qui aveuglent l'esprit et troublent les sens ; par un emportement de colère , par une ardeur de vengeance , dans le ressentiment vit et tout récent d'une offense reçue. Supposé même toute l'énormité du fait , du moins aurions - nous jugé qu'il y eut quelque chose en cela de plus qu'humain , et que Judas , en s'abandonnant à cette perfidie, était possédé du démon qui agissait en lui, et dont il n'était que l'instrument et le ministre. Mais non, chrétiens , ce n'a rien été de tout cela. Judas a trahi le Fils de Dieu sans emportement, sans ressentiment, sans vengeance, sans haine et sans aversion de sa personne. Car quel sujet en eût-il pu avoir? Pendant les trois années de son apostolat, de quelles grâces ne l'avait pas comblé ce Dieu sauveur, et qu'était-il arrivé qui dût l'aigrir contre lui et l'engager à une si noire trahison ? Comment donc oublia-t-il tant de bienfaits, et sacrifia-t-fl si indignement son bienfaiteur? Encore une fois, mes frères , l'eussiez-vous jamais pensé , si le Saint-Esprit ne vous l'avait pas fait entendre? Une avare convoitise, l'esprit d'intérêt, la passion d'avoir, voilà ce qui corrompit le cœur de ce traître , et ce qui le précipita dans le plus profond abîme de l'iniquité. Reprenons la chose d'un peu plus haut, et expliquons-nous.
Il avait été présent lorsque Marie-Madeleine vinf répandre sur les pieds de Jésus-Christ un parfum ! de très-grand prix. Il en avait conçu de la peine , et ; s'en était hautement déclaré. Son avarice lui avait fait traiter de profusion et condamner une action si sainte. Ut quid perditîo hxc? OIatth., 26.)
SUR LA TRAHISON DE JUDAS
Povr jottifier son sentiment, il l'avait coloré d'une apparence de piété et de charité : Hé quoi ! ne pouvait-on pas vendre cette liqueur ? on en eût retiré une somme considérable , et cette somme eût servi au soulagement des pauvres : PoiuU enim istud venimdarimuUo, e<dàHpaf^p0ri6i^.(MATTH.,26.) Rien de plus spécieux que ce prétexte : mais ce n'était qu'un prétexte ; et si vous voulez savoir la vraie raison qui le touchait , le texte sacré va vops l'apprendre. Car, dit saint Jean , il n'avait guère en vue les misères des pauvres; et, en parlant d'eux, ce n'était pas pour eux qu'il parlait. Mais il amassait et il thésaurisait; mais ayant soin de recneillir les aumônes faites à Jésus-Christ, U les gardait et se les appropriait : Non quia de egenis pertine' bat ad eum, sed qtdajur erat et loculos habem, (Je AN., 12.) De là, que fait-il Pet quelle résolution, et quelle affreuse extrémité ! Judas se voit frustré de son espérance; ce gain qui lui fût revenu de ce baume précieux qu'avait apporté Madeleine, ce gain sordide qu'il se proposait, lui échappe des mains. Il veut s'en dédommager, et parce qu'il en trouve l'occasion prompte et commode , en vendant son Maître même , ce parricide ne Tétonne point. Il en a bientôt formé le dessein , il se met bientôt en état de l'exécuter : le voilà dans le conseil des princes des prêtres ; du sacré collège des apôtres qu'il a quitté, le voilà dans la synagogue des Juifs avec qui il vient délibérer et négocier. Que me donnerezvous ? et je vous réponds de ce Jésus que vous cherchez : je vous l'amènerai : Quid vultis mihi dare? et ego eum vobis tradam. (Matth., 26.) Ah! disciple ingrat, que promettez- vous? que ditesvous ? ou plutôt , mes chers auditeurs , que dis-je moi-même? et comment pourrais-je fléchir un cœur que la cupidité domine? Cette âme intéressée n'écoute que ce qui peut la satisfaire. On convient de part et d'autre : trente deniers sont offerts et sont acceptés : tout est conclu. Judas prend des mesures ; il agit , il livre Jésus , et ne s'estime pas moins heureux de pouvoir, aux dépens de cet adorable Sauveur, contenter l'insatiable désir qui le dévore, que les Juifs de pouvoir, à si peu de frais , contenter leur animosité et leur envie.
Voilà , chrétiens , tout le fond de son crime , en voilà l'origine. C'a été un déicide , parce que c'était un voleur : Fur erat; et c'était un voleur, parce qu'il était avare. De son avarice sont venus tous ses larcins, et ses larcins ont enfin abouti jusqu'à mettre la vie et le sang d'un Dieu au prix des esclaves : car le prix des esclaves était de trente deniers. Faut-il s'étonner qu'étant avare il soit devenu traître ? Non , certes, puisqu'il est comme essentiel à Tavare de n'avoir pomt de foi. Faut-il s'étonner quVtant avare il ait violé lâchement tous les devoirs de la reconnaissance et de l'amitié? Il n'y a rien en
cela que de très-naturel, puisque Tamitié et Favarice sont incompatibles : car le caractère de l'une est de se communiquer et de vouloir du bien à autrui ; au lieu que le caractère de l'autre est de se renfermer toute dans elle-même, et de ne vouloir que son propre bien. Faut-il s'étonner qu'étant avare il ait renoncé son Maître? Je n'en suis point surpris, répond saint Chrysostôme, puisque, selon l'oracle de la vérité éternelle , on ne peut servir deux maîtres, et que tout avare est asservi à son avarice. FauMl même s'étonnor qu'étant avare, il ait vendu jusqu'à son Dieu ? Je n'ai pas non plus de peine à le comprendre, poursuit saint Chrysostôme, puisque l'avare ne veut point d'autre dieu que son avarice , ou que son argent. Or, il n'est pas difficile de concevoir qu'on vende le Dieu véritable pour un dieu prétendu , quand ce dieu prétendu est le seul qu'on reconnaît et à qui l'on est dévoué. Tout cela, chrétiens, ce sont des réflexions solides : mais sans nous arrêter à ce point particulier, ni davantage insister sur la passion de l'intérêt, concluons , de l'exemple de Judas, trois choses qui regardent toute passion en générai ; et apprenons, premièrement, combien il est pernicieux de fomenter une passion dans notre cœur, et de s'y assujettir, puisqu'elle peut nous conduire aux plus grands désordres; secondement, de quelle importance il est de l'attaquer de bonne heure et de l'é* toufifer dès sa naissance, puisque lorsqu'elle s'est une fois établie et fortifiée , il faut une espèce de miracle pour la détruire et la surmonter; en troisième lieu , combien il est nécessaire de n'en épargner aucune , quelle qu'elle soit , et de les réprimer toutes , puisqu'une seule suffit pour nous pervertir et pour nous perdre. Trois maximes d'une conséquence extrême dans le règlement de notre vie. Plaise au ciel que je puisse bien les imprimer dans vos cœurs, et que vous sachiez dans la pratique en profiter !
Car j'en appelle d'abord à vous-même , mon cher auditeur, et je vous demande ce que peut la passion , ou pour mieux dire , ce qu'elle ne peut point , quand elle s'est emparée d'un cœur? Quelles entre< prises, et quels desseins criminels ne lui inspiret-elle pas? Elle a fait de Judas un apostat et un homicide : que ne fera-t-elle point de moi ? Je n'ai qu'à rappeler ma conduite passée, et qu'à voir où m'a mené en mille rencontres une passion qui m'entraînait. N'est-ce pas là le principe de tous les dérèglements de ma vie? Si j'avais été guéri de cette passion , je n'aurais pas fait cent démarches dont je n'ai que trop lieu maintenant de me repentir; je ne me serais jamais engagé en telles et telles habitudes : je ne serais jamais allé jusqu'à ces excès ; ma raison s'y serait opposée, ma volonté en eût eu horreur : mais la passion m'a tout persuadé, et
SUR LA TRAHISON DE JUDAS-
m^a fait franchir toutes les barrières qui pouvaient me retenir. Aussi quand Dieu a voulu punir les bommes sur la terre, et les plus grands hommes, il n'y a point employé de plus terrible châtiment que de les livrer à leurs passions : Tradidit illos Deus in desideria cordis eorum, {Rom,, 1.) C'étaient des impies , dit saint Paul, parlant des philosophes païens : et c'est pour cela que Dieu les a abandonnés au gré de leurs désirs. Il ne les a pas livrés aux afflictions et aux adversités temporelles; au contraire , il les a comblés d'honneurs et de prospérités. Il ne les a pas livrés aux démons, ministres de sa justice, et les exécuteurs de ses vengeances : à qui donc? à eux-mêmes et à leurs passions déréglées : pourquoi ? parce qu'une passion , répond saint Chrysostôme , est pire qu'un démon , et que Dieu se tient plus vengé par ce démon intérieur et naturel , que par tous les démons de l'enfer. Et en effet, poursuit l'apôtre, de quelles passions ont-ils été esclaves? des plus brutales et des plus honteuses : Tradidit illos in passiones ignominiœ. (Ibid.)
Or, ce que Dieu a fait au regard de ces inGdèles par de si sales passions, il Ta fait au regard de Judas par la passion de l'intérêt ; et c'est ce qu'il fait encore tous les jours à notre égard par tant de passions différentes qui nous tyrannisent. Hé bien ! dit Dieu dans l'ardeur de sa colère , vis donc , et agis comme tu le voudras ; suis le torrent qui t'emporte, et lâche impunément la bride à tes appétits les plus injustes et les plus désordonnés , Je t'avais jusques à présent arrêté par la force de ma grâce : mais je te laisse désormais la carrière ouverte. Puisque tu veux être pécheur, soîs-le tout à fait; et puisque tu veux obéir à ta passion , qu'elle te maîtrise, et qu'elle te plonge dans tout ce qu'elle a de plus vicieux et de plus odieux. Car voilà, chrétiens, le vrai sens de cette terrible parole du docteur des nations, Tradidit illos in passiones; et voilà ce que le Sauveur fit entendre à Judas, lorsque, après avoir tenté toutes les voies pour le ramener à son devoir, il lui permit enfin , ou sembla lui permettre d'exécuter sou exécrable projet: Quod facis,fac eUius (JoAN., .13'^; Achève, perfide, achève ce que lu as médité et commencé. Depuis ce moment, ressentit-il la moindre peine au fond de son âme ? hésita-t-il à se rendre auprès des pontifes conjurés contre le Fils de Dieu? disputa-t-il quelque temps sur la convention qu'ils firent avec lui , et venditil au moins chèrement la sacrée personne de Jésus- Christ? Montra-t-il quelque répugnance à conduire lui-même les soldats dans le jardin, et fut-il ému de la présence du Maître le plus aimable , de l'accueil qu'il en reçut, et de ce reproche si tendre : Amice (MâTTH., 26) ; Mon ami : Juda, osculo Fi- Uum hominis tradisf {hvc. 22.) Quoi! Judas,
vous me trahissez, et c'est par un baiser f Ahl la passion soutient tout cela , dévore tout cela ^ ren* durcit sur tout cela. Vous en êtes effrayés : mais , chrétiens, n'y a-t-il eu qu'un Judas où la passion ait produit de si damnables effets? et combien voyons-nous encore dans le christianisme d'hommes passionnés vendre Jésus-Christ, le trahir, le sacrifier à leurs aveugles convoitises? Supposez les crimes les plus énormes et les plus monstrueux attentats : Thomme en devient capable dès que la passion le gouverne. Supposez l'homme le plus vertueux et le plus attaché à ses devoirs : dès que la passion commencera à le solliciter, et qu'il lui prêtera l'oreille , il est en danger, et dans le danger prochain d'une ruine entière de sa conscience et de son âme. La raison en est que le caractère de la passion est de n'avoir point de bornes. Car les bornes que Dieu nous a prescrites ne peuvent nous êtres appliquées que par deux règles, qui sont la raison et la foi. Or, le propre de la passion est de prévenir la raison et la foi , et que , les prévenant, elle prend l'avantage sur l'une et sur l'autre , et rend inutiles toutes leurs lumières.
Quel remède , mes chers auditeurs ? Celui même que je vous ai marqué dans la seconde maxime , et que je trouve si bien exprimé dans ces belles paroles de l'Écriture : Beatus qui tenebit et allidet parvulas tuos ad petram {Psalm. 136); Bienheureux celui qui écrasera tes petits contre la pierre. Expressions figurées : et voici, selon saint Augustin, ce qu'elles nous représentent. Ces petits , remarque ce saint docteur, sont les passions de l'homme qui commencent à naître , et qui n'ont pas encore pris leur accroissement. Or, c'est alors que nous devons les écraser, les briser, les mortifier, parce qu'elles sont faibles, et qu'il est par conséquent beaucoup plus aisé de les vaincre et de s'en défaire. Mais si nous leur permettons de s*établir et de se fortifier, si nous les laissons se former en habitudes, dans peu nous n'en serons plus maîtres, et jusques au dernier soupir de notre vie, elles nous tiendront sous le joug et nous feront éprouver leur malheureuse et cruelle domination : Beatus qui tenebit et allidet parvulos tuos ad petram.
Ce que je dis, au reste, mes frères, regarde toutes les passions, sans en excepter aucune : pourquoi ? parce qu'il n'en faut qu'une pour faire en nous d'étranges ravages, et qu'une seule peut nous égarer de la voie du salut et nous damner; parce qu'il n'en faut qu'une pour susciter toutes les autres , autant qu'elles peuvent lui être utiles et servir à ses fins; parce que celle dont nous nous défions peutêtre le moins , est justement celle dont nous avons le plus à craindre, et qui souvent a des suites plus funestes. Troisième et dernière maxime, non moins incontestable que les deux premières. Judas n'était
SUR LA TRAHISON DE JUDAS
ni ambitieux', ni impudique, ni sensuel, ni emporté : rÉvanglIe ne lui attribue aucun de ces vices ; mais il était intéressé , et ce fut assez pour l'engager dans l'intrigue la plus criminelle, et la plus sacrilège conspiration. C'est donc fort mal raisonner que de dire : Je n'ai qu'une passion , et Dieu m'a fait la grâce d'être, du reste, peu sujet aux passions ordinaires qui régnent dans le monde : c'est comme si je disais : Je n'ai qu'une maladie mortelle; et que, me croyant en sûreté , je n'usasse contre cette maladie de nulle précaution. Mais dès que c'est une maladie mortelle , pourrait-on me répondre , cela ne suffît-il pas, et ne devez- vous pas prendre tous les soins nécessaires pour en arrêter le cours ? Car dans le fond, qu'importe que ce soit de plusieurs maladies compliquées ensemble , ou d'une seule , que vous mouriez , si vous venez en effet à mourir.' Disons de même , chrétiens , par rapport à la passion : c'est une maladie de l'âme , et une maladie qui peut nous donner la mort ; en faut-il davantage , et qu'importe que d'autres raccompagnent ou qu'elle agisse seule? qu'importe que ce soit celleci ou celle-là , si nous périssons par celle-ci aussi bien que par celle-là , et s'il y a dans chacune séparément un poison assez malin et assez contagieux pour éteindre dans nous tous les principes de la vie? Quelle prière faut-il donc faire plus souvent et plus ardemment à Dieu que celle du prophète royal ? NéiradcLS hesliis animas confitentes, tibi. {Psalm, 73. ) Ah ! Seigneur, je le reconnais devant vous , et je le confesse ; j'ai mérité mille fois , en me révoltant contre vous, de ressentir la révolte de mes passions contre moi-même. Ce sont des bêtes féroces qui m'agitent, qui me tourmentent; et il est bien juste qu'une âme qui n'a pas voulu obéir à votre loi, ne soit pas elle-même obéie par ses propres convoitises. Mais après tout, mon Dieu, si vous avez à me châtier, que ce ne soit pas en me livrant à leurs désirs insensées : Ne tradas. Que j'aie de leur part des combats à soutenir ; que j'aie , pour leur résister, des efforts à faire , et de grands efforts ; que je sois obligé, pour ne pas succomber à leurs attaques , de vivre dans une attention continuelle sur moi-même et dans un renoncement perpétuel à moi-même, c'est une peine qui m'est due; et tant que j'en serai là , et que vous voudrez m'éprouver par là , je ne penserai qu'à me soumettre et qu'à bénir votre souveraine justice. Mais , Seigneur, si jamais vous allez plus avant, et que dans cette guerre intestine vous m'abandonniez à ces ennemis de mon salut , que sera-ce de moi ? Tout autre châtiment , mon Dieu , j»- l'accepte de votre main : vous en avez de toutes les sortes ; et quel que soit celui que vous choisirez, je m'y soumets : mais ce fatal abandonnement à mes passions , c'est, |e l'ose dire. Seigneur, à quoi je ne puis consen-
Ut
tir; c'est sur quoi je ne cesserai point J'implorer votre miséricorde, et de vous adresser me* vœux : Ne tradas bestiis animas confitentes tibL Ce ne seront point, chrétiens, des vœux stériles et sans fruit, pourvu qu'ils soient sincères. Dieu les écoutera : prenons confiance, et gardons-nous de l'autre malheur de Judas. La source de son crimev ce fut la passion ; mais le comble et la consommation de son crime, ce fut son désespoir, commo vous le verrez dans la seconde partie.