DEUXIÈME PARTIE
Qu'il se trouve des hommes assez perdus d'honneur et de conscience pour s'attaquer à l'innocence même, et pour imaginer contre elle des faits supposés et de prétendus sujets d'accusation, c'est une des iniquités les plus criantes et les plus dignes de toute la sévérité des lois. Mais que ceux encore que Dieu a établis et qu'il a revêtus de sa puissance pour réprimer cette audace , l'autorisent au contraire , l'appuient et lui laissent la liberté d'inventer tout ce qu'il lui platt , et de l'avancer impunément, c'est le comble et le dernier degré de l'injustice. Or, voilà néanmoins ce que fait Caîphe dans la cause de Jésus- Christ, et à l'égard des faux témoins qu'on a subornés contre cet Homme-Dieu. Comme grand prêtre et souverain juge, Caîphe devait les rejeter et même les châtier. Il était évident que leurs témoignages
se contredisaient , et par conséquent qu'il y avait dans leurs dépositions de l'imposture et du mensonge. Il n'ignorait pas au nom de qui ils parlaient, ni de qui ils étaient les ministres et les suppôts. U savait qu'ils étaient gagés par les ennemis du Fils de Dieu pour l'opprimer et le faire périr. Mais bien loin de s*opposer à une si damnable entreprise et de confondre ces calomniateurs, il les reçoit favorablement, il les écoute, il se joint à eux, et tire de la bouche du Sauveur du monde un aveu touchant sa divinité, dont il lui fait un crime, et qu'il traite de blasphème : Quid adhuc desideramus testes? AwUstis blasphemiam. (Mabc, 14.) Pourquoi tout cela? Cest qu'il entrait dans toutes les passions des scribes et des docteurs de la synagogue ; c'est qu'il était lui-même d'intelligence avec les Juifs, piqués contre Jésus-Christ ; c'est qu'il était bien aise d'avoir, pour le condamner, des preuves au moins apparentes, s'il ne pouvait en avoir de réelles et de solides. Voilà ce qui le rend si facile à entendre tout , quelque peu de vraisemblance qu'il y découvre , et quelque persuadé qu'il soit que ce sont autant d'inventions et autant d'artifices de la plus injuste et de la plus violente cabale.
De là , chrétiens , que viens-je vous enseigner, ou de quelle erreur voudrais-je aujourd'hui vous détromper? Appliquez- vous à ce point de morale, dont on n'a pas dans le monde une idée assez juste et sur lequel on suit sans scrupule des principes très-contraires néanmoins et à la raison et à la religion. D'être auteur de la médisance, de la faire et de la débiter, c'est ce que les âmes vraiment chrétiennes reconnaissent aisément pour une ^injustice et un désordre ; mais d'y prêter seulement l'oreille, de s'y rendre attentif; de ne l'arrêter pas, autant qu'il est possible , et de n'y former nulle opposition , c'est ce qu'on ne pense guère à se reprocher, et ce qu'on met au rang des fautes les plus légères et les plus pardonnables. Or, je soutiens que sans rien dire soi-même au désavantage du prochain , on peut toutefois , par la seule attention qu'on donne à la médisance , pécher très-grièvement. Je soutiens que si c'est un crime d'attaquer et de blesser l'honneui d'autrui , c'en est pareillement un de ne le défen dre pas de tout son pouvoir et de ne le pas main tenir. Je soutiens que Dieu, là-dessus, nous a chav. gés de l'intérêt de nos frères ; que c'est un devoir, sinon de justice, au moins de charité; et que de manquer à cette loi indispensable, c'est désobéir à un précepte divin , et par là même s'exposer à une éternelle damnation.
Je le soutiens, dis-je, et voilà pourquoi saint
Bernard disait de ta médisance que c'est uu étrange
\ mal et bien funeste, puisque du même trait elle
cause la mort à trois personnes : à celui qui médit,
i à celui dont on médit, à celui devant qui l'on mé-
dit : à celui qui médit et qui perd la vie de Tâme en perdant la grâce de Dieu; à celui dont on médit, qui perd en quelque sorte la vie civile en perdant la réputation qui Vy entretenait; enfin, à celui devant qui Ton médit, qui perd la charité dès là qu'il en abandonne les intérêts et qu'il permet qu'elle soit violée en sa présence. Tout ceci ne souffre nulle contestation : mais i! faut le développer encore davantage afin que vous en ayez une intelligence plus parfaite, et que vous sachiez précisément à quelles règles vous pouvez dans la pratique et vous devez vous en tenir.
Je dis donc qu'il y a, selon la distinction commune, trois états différents, soit à Tégard de celui qui fait la médisance ou à Tégard de celui qui Técoute : un état de supériorité, un état d'égalité et un état de dépendance. Comme je ne veux rien outrer, je conviens que chaque état a ses obligations particulières, et que dans tous ce ne sont pas les mêmes. Suis-je dans un état supérieur à celui du médisant, je puis lui fermer la bouche, je puis user de mon autorité pour interrompre ses discours trop libres et trop mordants ; je puis hautement lui déclarer et lui faire entendre que ce n'est point par de tels entretiens qu'on me peut plaire ; que le christianisme nous les interdit, et qu'étant chrétien, je ne suis pas dans une disposition à les tolérer ni à les agréer. Suis-je dans un état égal ou même dans un état inférieur; je n'ai pas le même droit alors de résister en face à la médisance , ni de m'élcver aussi ouvertement contre elle et avec la même force : mais je puis au moins me taire, et par mon silence la laisser tomber; mais je puis, par un air grave et sérieux , donner à connaître que je n'entre point en tout ce qu'on me dit , et que je n'y prends point de part; mais je puis, par des propos éloignés, couper la conversation , et peu à peu la tourner sur d'autres sujets; mais je puis même, par quelques paroles d'excuse, couvrir les choses, les justifier ou les adoucir : car c'est ainsi que la charité le demande. Sans cela, quefais-je? Je me rends responsable devant Dieu de la médisance qui se commet, et j'en fais retomber sur moi l'iniquité. Voulez-vous savoir comment ? vous n'aurez pas de peine à le comprendre.
Et en effet , c'est une illusion de penser que nous n'ayons à répondre que de nos propres péchés. Les péchés d'autrui, selon la part que nous y avons, doivent entrer dans le compte que Dieu exigera de nous, ou, pour mieux dire, les péchés d'autrui nous deviennent propres et personnels, dès là que nous y participons, que nous y coopérons, que nous les favorisons , et que nous les fomentons. Or, éoouter la médisance, je dis l'écouter sans nécessité, sans contrainte, d'une volonté délibérée et d'un plein gré, quand on pourrait ou la repousser
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directement et la combattre, ou l'éluder adroitement et la détourner, c'est sans contredit y participer, c'est y coopérer, c'est la favoriser et la fomenter.
Pour vous en convaincre d'une manière sensible , supposons l'esprit de charité tellement répandu dans le christianisme, que la médisance y trouvât partout des contradictions ; que la plupart des chrétiens fussent prévenus de telle sorte et disposés contre elle, que personne ou presque personne lui applaudit; que le pouvoir des maîtres fOt employé à la bannir de devant eux et à la proscrire ; que^ la fermeté des égaux et même des inférieurs fût assez constante pour y témoigner toujours une certaine répugnance, pour y former toujours quelque obstacle, du moins pour n'y consentir jamais, pour ne l'approuver jamais , pour ne manquer jamais ni par aucun signe , ni par aucune parole , qu'on y fît réflexion, et que l'esprit y fût appliqué : ah! mes frères , dites-moi s'il y aurait alors beaucoup de médisants , et même dites-moi s'il y en aurait un seul.' La médisance ne trouvant point d'auditeurs favorables , ne recevant point d'éloges capables de la flatter et de l'exciter, se voyant au contraire ou honteusement rebutée , ou reçue froidement et néglt^ gée, oserait-elle se produire? le chercherait-elle avec tant d'ardeur.' serait-elle si hardie et si téméraire à s'expliquer? n'y garderait-elle pas plus de mesure? n'y apporterait-elle pas plus de réserve ? H est donc incontestable que ce qui l'entretient et ce qui lui donne dans le monde un empire si étendu, c'est le bon accueil qu'on lui fait, et l'accès facile qu'elle rencontre dans tous les lieux où elle se présente. D'où il s'ensuit que la malice n'en doit pas être seulement attribuée au médisant , mais qu'elle doit rejaillir encore sur tous ceux qui contribuent à la médisance, en lui laissant une pleine liberté de lancer ses traits sur qui il lui plaît, et comme il lui plaît. C'est pour cela que saint Jérôme s'écriait : Heureuse la conscience qui ne s'attache ni à voir le mal, ui a l'entendre : Félix conscieniia quœ nec audit, nec aspicit malum. ( Hiebon. ) Prenez garde, je vous prie : ce saint docteur ne se contente pas de dire qu'heureux est l'homme qui ne se porte point à mal parler, mais qui ne s'arrête pas même à écouter le mal : pourquoi? parce qu'il se met par là à couvert d'un des péchés les plus griefs, et en même temps les plus ordinaires.
Non , mes chers auditeurs , rien de plus ordinaire que d'avoir les oreilles ouvertes à tous les mauvais contes qui se font , et à toutes les histoires scandaleuses qui se récitent. Je puis ajouter que c'est aussi l'un des plus dangereux écueils où l'innocence soit exposée dans le commerce du monde. Une âme chrétienne et prévenue des sentiments de la religion peut avec moins de difficulté s'abstenir de la
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médisance et ne la prononcer jamais elle-même : mais de ne la pas entendre, c*est de quoi il n*est pas possible de se garantir sans une vigilance continuelle sur soi-même , et sans une résolution à Fépreuve de toutes les occasions et de toutes les tentations. De là vient, pour peu qu*on ait la conscience timorée , qu'il est rare que nous allions parmi le monde , et que nous nous mêlions dans les conversations du monde, sans en revenir avec quelque scrupule dans le cœur sur ce qui s'est dit du prochain et sur la manière dont nous Pavons reçu. Je me trompe, chrétiens, et je devrais plutôt reconnaître, en le déplorant, qu'il est rare et très-rare que nous ayons là-dessus le moindre scrupule, parce que la plupart ne comptent pour rien d'écouter une médisance , et d'en raisonner avec celui qui la fait. On l'écoute avec indifférence, on l'écoute avec complaisance , on l'écoute par un respect humain et par une lâche condescendance , on l'écoute par une vaine curiosité; et ce qu'il y a de plus criminel enGn , on l'écoute par une secrète malignité. Autant de caractères ou autant de degrés à distinguer dans le péchédonton secharge devant Dieu. Suivez-moi.
On l'écoute avec indifférence. Comme on n'est guère touché des intérêts du prochain , et qu'on ne se croit nullement engagé dans sa cause , on laisse parler chacun ainsi qu'il juge à propos. Ce n'est pas mon affaire, dit-on, et cela ne me regarde point; ce n'est point moi qui ai entamé cette matière ; et dans tout cet entretien , je n'ai été qu'auditeur et que témoin. Sur ce beau principe, on se rassure, et l'on se tient quitte de tout. Si , dans les visites qu'on rend et qu'on reçoit , si dans les compagnies que l'on fréquente, la charité est fidèlement observée et l'honneur d'autrui ménagé, on en est bien aise , et l'on en bénit le Seigneur : mais du reste , que la médisance y vienne prendre place , que la réputation de celui-ci ou de celle-là y soit impitoyablement déchirée, on en est peu en peine : pourquoi ? parce qu'on ne peut se figurer qu'on en soit complice, parce qu'on ne peut se mettre dans l'esprit qu'on ait sur cela d'autre obligation que de se tenir neutre et de ne se point déclarer : comme si voyant mon frère attaqué avec violence et sur le point de périr, je pouvais sans crime l'abandonner à l'ennemi qui le poursuit, et lui refuser mon secours, lorsque je suis en état de le sauver. Il n'est pas nécessaire, pour connaître l'indignité d'une telle conduite et pour la condamner, d'avoir recours à la religion ; il sufBt de consulter la loi de la nature et la raison.
On l'écoute avec complaisance. De tout temps la médisance a été , et est encore plus que jamais l'assaisonnement des conversations. Tout languit sans elle, et rien ne pique. Les discours les plus raisonnables ennuient , et les sujets les plus solides cau-
sent bientôt du dégoût. Que faut-il donc pour réveiller les esprits et pour y répandre une gaieté qui leur rende le commerce de la vje agréable ? Il faut que dans les assemblées le prochain soit joué et donné en spectacle par des iangnes médisantes : il faut que par des narrations entrelacées des traits les plus vifs et les plus pénétrants , tout ce qui se passe de plus secret dans une ville , dans un quartier, soit représenté au naturel et avec toute sa difformité : il faut que toutes les nouvelles du jour viennent en leur rang et soient étalées successivement>t par ordre. C'est alors que chacun sort de l'assoupissement où il était, que les cœurs s'épanouissent, que l'attention redouble, et que les plus distraits ne perdent pas une circonstance de tout ce qui se raconte. Les yeux se fixent sur celui qui parle; et quoiqu'on ne lui marque pas expressément le plaisir qu'on a de l'entendre , il le voit assez par la joie qui paraît sur les visages , par les ris et les éclats qu'excitent ses bons mots, par les signes, les gestes, les coups de tête. Tout l'anime; et se trouvant en pouvoir de tout dire, sans que personne l'arrête, où sa passion , où son imaginatioii ne Temporte-telle pas? On ne se retire point qu'il n'ait cessé, et l'on s'en revient enfin d'autant plus content de soi, que, sans blesser, à ce qu'on prétend, sa conscience , on a eu tout le divertissement de la conversation la plus spirituelle et la plus réjouissante. Voilà ce qu'on met au nombre des amusements permis, et de quoi l'on s'imagine être en droit de goûter toute la douceur, sans que l'innocence de l'âme en soit endommagée.
On l'écoute par un respect tout humain et par une lâche condescendance. C'est un ami qu'on craint de choquer, c'est un maître qu'on ménage et qu'on veut flatter, c'est même un inférieur qu'on n'a pas la force de reprendre , et dont on se laisse dominer. On sait bien ce qui serait du devoir de la charité , et l'on voudrait y satisfaire ; mais Tassarance et le courage manquent. On gémit intérieurement de la contrainte où l'on est , et l'on se reproche sa faiblesse , mais on ne peut venir à bout de la surmonter. De là ce consentement forcé, mais apparent, qu'on donne à la médisance. On la condamne dans le fond du cœur ; mais de la manière dont on y répond , il semble au dehors qu'on l'approuve; il semble qu'on entre dans toutes les pensées du médisant, dans toutes ses idées et tous ses sentiments. Or, par là même on l'y confirme; et bien loin de le guérir, on le perd, et l'on se perd soimême avec lui.
On l'écoute par une vaine curiosité. Combien de gens veulent être informés de tout et tout savoir ? je dis tout ce qui ne les regarde point, et qui ne les intéresse en rien. Car voici ce qu'il y a souvent de plus étrange et de plus bizarre : c'est qu'on ignore
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mais que peut-on se promettre d'une populace émue , conjurée , furieuse , surtout quand de faux docteurs secondent ses emportements et qu'elle se voit autorisée des mêmes chefs qui devaient l'arrêter et la réprimer ? Ce n'est donc de toutes parts qu'une même Yoix , qu'un même cri , pour demander le coupable et pour condamner l'innocent. Non hunCj sed Barahham (Je an. , 18 ); Ne nous parlez point de cet homme, mais donnez-nous Barabbas; c'est celui que nous voulons préférablement à l'autre.
Quelle surprise pour Pilate! et une si étrangèresolution ne dut-elle pas le troubler et le déconcer-
ter ? En vain, pour calmer cette émotion populaire, fait-il de fortes instances, et veut-il, pour les convaincre, entrer en raisonnement avec eux. Dans l'ardeur forcenée qui les transporte , ils sont incapables d'entendre aucune raison et de s'y rendre. S'il leur <iit : Que prétendez- vous donc que je fasse de ce Jésus que vous m'avez amené, et qui porte la qualité de Christ? sans hésiter un moment et sans autre procédure, ils prononcent l'arrêt de sa mort , et concluent qu'il le faut cruciGer : Défaites-nous-en , et crucifiez-le : Toile y toile, crucîfige, (Luc, 23. ) Si prenant une seconde fois la parole, il exige d'eux qu'ils produisent ce qu'ils ont à déposer, et qu'ils en viennent à la preuve de leurs dépositions : Car quel mal a-t-il fait.' Quid enim mali fecitf {^kinn. ^ 27) ils croient ce détail inutile, et ne daignent pas s'y engager, tant ils sont persuadés de la vérité de leur témoignage : Si ce n'était pas un méchant homme, nous ne l'aurions pas conduit à votre tribunal , ni ne vous l'aurions pas livré. Sur cela , nouveaux mouvements, nouvelles poursuites, nouvelles clameurs : Qu'on le mette en croix, et qu'il périsse : At illi magis clamabant, dicentes : Crucifigatur. ( M atth. , 27. ) Enfin, si Pilate ose leur remontrer que c'est le roi des Juifs, et que d'attenter à sa vie, c'est pour eux Je crime le plus énorme, ils protestent hautement qu'ils ne le reconnaissent point, qu'ils n'en dépendent point, qu'ils n'ont point d'autre roi que César, et qu'ils ne souffriront jamais que celui-ci ait dans la Judée le moindre pouvoir : Non habemus regem y nisi Cœsarem. ( Joan . ,19.)
Ah ! peuple indocile et rebelle, c'était en effet votre roi, et c'était en même temps le roi de gloire; mais vous n'en avez point vou|u : pourquoi ? parce qu'il vous apportait la lumière, et que vous aimiez les ténèbres ; parce qu'il vous annonçait des vérités auxquelles vous refusiez de vous soumettre, et que par sa parole toute divine et ses œuvres merveilleuses il confondait votre incrédulité; parce qu'il vous prêchait une loi dont vous aviez peine à vous accommoder, et dont vous vous faisiez un scandale ; parce qu'il rabattait l'orgueil de vos pharisiens et qu'il démasquait leur hypocrisie; parce qu'ils vous aigrissaient, qu'ils vous envenimaient, qu'ils vous
soulevaient contre lui, et vous inspiraient toutes leurs passions. Voilà, dis-je, pourquoi vous l'avez rejeté, et vous lui avez fait le plus sanglant outrage qu'il ait reçu dans tout le cours de ses souffrances. Car jamais fut-il plus humilié quedans cejugement , où vous l'avez couvert d'opprobre et d'ignominie l D'être comparé avec Barabbas, c'était déjà une des plus grandes humiliations : mais le dernier degré et le comble de l'humiliation, n'a-ce pas été de voir encore Barabbas obtenir sur lui l'avantage Pet le Fils unique de Dieu pouvait-il être traité avec plus d'indignité et plus de mépris ?
Ne nous flattons point, mes chers auditeurs; et sans nous épancher en d'inutiles reproches contre les Juifs, tournons toute notre indignation contre nous-mêmes, et convenons que cette rebelle nation n'a point méprisé plus outrageusement Jésus-Christ, que nous méprisons notre Dieu sur tant de sujeU et en tant d'occasions où nous nous laissons entraîner, et nous nous abandonnons aux désordres du péché. Quand Tertullien parie du péché de rechute après la pénitence , il en fait consister la grièveté et la malice en ce que l'homme , dit-il, après avoir éprouvé l'empire du démon et celui de Dieu , l'empire du démon lorsqu'il était dans l'état du péché, et celui de Dieu, tandis qu'il vivait dans l'état de la grâce, se détermine enfin, et se livre au démon préférablement à Dieu: de sorte que faisant la comparaison de l'un et de l'autre, il semble conclure que le joug de Dieu est moins avantageux et moins souhaitable que celui du démon, puisque, après avoir secoué dans sa pénitence le joug du démon pour se convertir à Dieu , il quitte tout de nouveau le joug de Dieu, et se réduit sous l'esclavage et la servitude du démon. Ainsi raisonnait ce savant Africain.
Mais il n'est pas nécessaire, pour justifier ma pensée , de la renfermer dans cette espèce de péché. Je prétends que tout péché, je dis tout péché mortel, est une préférence refusée à Dieu et donnée à la créature. Je prétends que tout homme qui , par une offense griève, pèche contre Dieu, est aussi coupable envers Dieu que le furent les Juifs envers le Fils de Dieu dans le choix qu'ils firent de Barabbas au préjudice et à la ruine de cet adorable Sauveur. Je prétends que c'est la même injure de part et d'autre, que c'est le même jugement, le même crime. Comment cela? comprenez-en la preuve ; elle est incontestable et sans réplique. Car, selon toutela théologie, qu'est-ce que le péché? Un éloignement volontaire de Dieu , et un attachement libre et délibéré aux objets créés. Dès là que nous péchons , nous quittons Dieu , nous nous séparons de Dieu : et pourquoi ? l'un pour une volupté sensuelle , Tautre poiu: un vil intérêt ; celui-là pour un fantôme d'bonneur, celui-ci pour un caprice , pour une vaine idée , pour
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.un rien. Or, n'est-ce pas une vraie préférence, où des objets périssables et mortels, où d^indignes créatures , plus méprisables souvent et plus abominables que Barabbas, l'emportent sur tous les droits de Dieu?
En effet, je ne puis pécher que je ne connaisse .le mal que je vais commettre. Je sais , en péchant, ^e telle action est criminelle , que telle liberté , que telle injustice, que telle médisance, que telle vengeance est défendue et contre la loi de Dieu. Quand donc, indépendamment de la loi et malgré la loi qui condamne tout cela, je m*y porte néanmoins, c'est ^e j'aime mieux me contenter en tout cela que d'obéir à cette loi : par conséquent, c'est qu'en vue de tout cela, je la méprise, cette loi divine, et le souverain auteur qui me l'a imposée. Sans me déclarer aussi ouvertement que les Juifs, ni m'en expliquer en des termes si formels, je dis comme eux dans mon cœur : JYan hune, sed Barabbam (Je an., 18) : C'est un mattre trop exact et trop sévère qu'on me propose à servir. La voie de ses commandements est trop étroite pour moi , et il m'en faut une plus large. Le inonde est mille fois plus commode ; et en le suivant, il n'y a point tant de gène ni de contrainte. Il se conforme à mes inclinations , il seconde mes désirs , il me laisse une licence entière pour vivre à mon gré et selon mes volontés : voilà le Dieu qui me platt, et que je demande. Toile, Mie (Luc, 23) : Otez-moi ce Dieu si saint, qu'une œillade, qu'un geste, qu'une parole est capable de le blesser; ce Dieu si clairvoyant, qui ne pardonne rien : TbUe : Otez-moi cet Évangile , cette loi si rigoureuse et si opposée à tous mes sentiments naturels. Non habemus regem, nisi Cxsarem ( Joan., I9) : Je n'ai point d'autre loi que mon ambition , point d'autre loi que ma convoitise, point d'autre loi que mon amour-propre , point d'autre loi que toutes mes cupidités, et tout ce qui peut merendre la vie plus douce et plus agréable. Ce sont là mes guides , mes docteurs, mes maîtres : Non habemus regem , nisi Cxsarem. Ces pensées, chrétiens, font horreur; mais à bien considérer la nature du péché, voilà dans la pratique où il se réduit, en voilà le fond et le caractère le plus essentiel.
Vous me direz qu'on n'y procède pas communément avec tant de délibération, et qu'on n'y fait pas toutes ces réflexions. Ah! mes frères, c'est ici le prodige , et de la malice de l'homme pécheur, et de rénormité de son péché. Car écoutez deux choses que j*ai à vous répondre. Je soutiens d'abord , et j'eu prends à témoin la conscience d'un nombre infini de pécheurs , et même de plusieurs qui ni'écoûtent actuellement : encore une fois , je soutiens qu'il y en a qui pèchent avec toutes ces vues, qui délibèrent , qui raisonnent , qui combattent en eux-
nent àleurs désordres que par cette conclusion for^ mée : Je le veux. Péchés d'un plein choix, d'une plein» résolution et de la volonté la plus parfaite : mais en même temps, péchés les plus pernicieux par rapport au salut ; péchés qui conduisent le plus directement à la réprobation, ou qui sont déjà comme une réprobation anticipée ; péchés que Dieu SQUvent ne remet ni en cette vie ni en l'autre , et qu'il punit dans toute la rigueur de sa justice. Quelle abomination, quelle désolation!
Du reste, et c'est l'autre réponse, je conviens aussi que tous ne vont pas jusqu'à cet excès, et nembrassent pas de la sorte le péché. Je ne ferai pas même difficulté de reconnaître qu'une grande partie de ceux qu'il entraîne, s'y engagent plus légèrement : c'est-à-dire, qu'ils s'y engagent avec moins d'advertance et moins d'attention ; qu'ils s'y engagent par un premier mouvement et par précipitation , soit parce que les objets présents les frappent .tout à coup et les excitent, soit parce que le penchant les domine et que le poids de l'habitude les emporte. Tel est, je veux bien l'avouer, tel est l'état de la plupart des pécheurs du siècle. Mais c^Ia même les excuse-t-il , et cela diminue-t-il l'injure que fait à Dieu le péché? Quoi, je prétendrais tirer avantage de mon inadvertance et de ma légèreté dans un sujet qui demandait toute mon attention et toute ma précaution? Quoi! lorsqu'il s'est agi de perdre mon Dieu et de le sacrifier aux sales appétits d'une sensibilité brutale , je me croirai bien justifié de dire que je ne pensais guère à ce que je faisais! Quand il était question d'immoler Jésus- Christ et de le crucifier dans mon cœur, je me tiendrai moins coupable, parce queje n'examinais rien là-dessus , et que je ne m'appliquais pas à en prévoir les affreuses conséquences ! et où est-ce donc que j'emploierai toutes mes lumières , que j'apporterai toute ma vigilance, que j'userai de toute ma circonspection ? La passion m'a entraîné : et voilà justement ce qui offense mon Dieu, et ce qui l'outrage. Car le respect d'un tel Maître et Thonneur qui lui est dd par tant de titres, ne devait-il pas être plus puissant pour m'arrêter, que toute l'ardeur de la plus violente passion, pour me précipiter et m'emporter? Si les Juifs tumultuairement assemblés criaient à Pilate, Toile hune, et dimitte nobis Barabbam (Luc, 23) ; Faites-le mourir, et remettez-nous Barabbas ; c'était dans un transport qui les aveuglait : mais en étaientils moins criminels? Ainsi j'ai commis ce péché par vivacité de tempérament , par inconsidération , et presque sans y prendre garde : mais c'est ce qu'iFy a de bien surprenant et de bien étrange, que j'aie pris si peu garde à ne faire aucune démarche qui pdt être préjudiciable à la gloire et aux intérêts d'un Dieu, de qui j'ai tout reçu et à qui je dois tout. Mon mêmes et contre eux-mêmes, et qui nes'abandon- 1 devoir capital, n'était-ce nas d'étudier toutes ses vo*
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lontés, et de me rendre continuel lement attentif à les accomplir, et à ne m*en départir jamais ? Il fallait que j*y fusse bien peu attaché, pour en perdre si aisément le souvenir; et si je veux de bonne foi me consulter moi-même , si je veux sonder le fond de mon cœur et ses véritables dispositions, je trouverai que je n'ai franchi si précipitamment et si hardiment le pas, que parce que la loi de Dieu ne me touchait guère, et que j*étais beaucoup plus sensible à mes désirs déréglés , et aux sujets malheureux qui les allumaient.
De tout ceci donc, chrétiens, vous comprenez Ténormité du péché et le degré de malice qui lui est propre. Que dis-je! et quel esprit humain la peut comprendre telle qu'elle est? Car pour concevoir toute la grièveté de cette préférence donnée à la créature au-dessus de Dieu , il faudrait en même temps concevoir toute la grandeur de Dieu au-dessus de la créature : tellement que la malice du péché doit être aussi grande, par proportion, que Dieu est grand, que Dieu est juste, que Dieu est bon, que Dieu est parfait dans tous ses attributs ; or, tout cela est inGni, et par conséquent hors de la portée d'une raison aussi faible et aussi bornée que la nôtre. Et comme il est de l'essence de Dieu, que quelque idée que je me forme de son souverain être, il passe toujours inGniment tout ce que j'en connais, il est de Tessence du péché, que, quoique j'en imagine, il soit toujours plus difforme et plus odieux que tout ce que je m' en puis Ggurer. Quand je conçois qu'il a converti les anges en démons, qu'il a ruiné pour jamais l'état d'innocence où furent créés nos premiers parents, et qu'il les a perdus avec toute leur postérité; qu'il dépouille l'âme de tous ses mérites, en eût-elle amassé des trésors sans nombre, et qu'il l'expose à des supplices éternels; quand je me représente tout cela, ce n'est rien encore, dit saint Augustin, parce que tout cela n'est rien en comparaison de ce que je ne puis me représenter, qui est la majesté du Créateur offensée et comme dégradée dans l'estime du pécheur.
Ah ! chrétiens, que ne connaissons-nous mieux le péché, ou que n'en perdons-nous absolument toute la connaissance ! notre malheur est de le connaître, et de ne le pas connaître assez. Si nous ne le connaissions point du tout, nous ne serions plus en danger de le commettre; ou si nous le connaissions mieux et dans toute sa laideur, bien loin de le recherdier et de nous y plaire, nous ne penserions qu'à nous en préserver et à le fuir. Mais, hélas! nous le connaissons autant qu'il faut pour pouvoir devenir coupables devant Dreu , et nous ne le connaissons pas autant qu'il serait nécessaire, pour être en état de ne le pouvoir plus aimer et de n'y pouvoir plus tomber. État d'impeccabilité. état bien heureux! Quand estce que nous y serons ? Ce sera quand nous verron s
Dieu, et que nous le contemplerons dans toute sa gloire, parce qu'alors nous aurons une connaissance du péché beaucoup plus vive et plus étendue, puisque nous le connaîtrons dans Dieu même, et que d'ailleurs attachés à Dieu d'un lien désormais indissoluble, nous nous trouverons par là dans la sainte nécessité de haïr tout ce qui peut nous en éloigner et nous l'enlever. Cependant, mes frères, sans être dès maintenant en cet état , il ne tient qu'à nous de quitter le péché, de nous retirer du péché, de ne plus retourner au péché, parce que la grâce ne nous manque pas pour cela, et qu'avec la grâce tout nous est possible. C'est ainsi qu'exempts de la malice du péché, nous nous mettrons encore à couverts de la peine qui le suit , et dont j'ai à vous entretenir dans la seconde partie.