DEUXIÈME PARTIE
C'était une espèce d'imprécation parmi les Hébreux, de souhaiter à un homme que le sang d'un autre homme retombât sur lui. Nous en voyons l'usage dans le Lévitique, et si quelqu'un se la faisait à soi-même par forme de serment, et qu'il dît. Je veux que le sang de celui-ci ou de celui-là retombe sur moi, c'est comme s'il eût dit : Je veux que tout le crime qu'il peut y avoir en le répandant me soit imputé. S'il y a des peines et des malédictions qui y soient attachées , je veux m'en charger. Si ce sang est innocent, je m'en fais le coupable, et je m'engage à être la victimeet l'anathème de son expiation. Voilà, chrétiens, l'affreuse extrémité où la fureur des Juifs les porta; jusqu'à consentir, après l'indigne préférence qu'ils avaient donnée à Barabbas, que le sang de Jésus-Christ non-seulement retombât sur eux, mais sur leurs enfants : Sanguis ejus super nos et super JUios nostros. (Matth., 27.)
Imprécation dont le sens est plein d'horreur; car c'est-à-dire, si cet homme que vous appelez juste, et qui s'appelle Dieu, est aussi juste que vous le croyez, et qu'il soit , ainsi qu'il le prétend , égal à Dieu et Dieu lui-même, nous voulons bien en vous demandant sa mort, devenir responsables de toute l'injustice qu'elle renferme, et nous consentons à être traités, nous et toute notre postérité, comme des déicides. Imprécation que je ne puis prononcer, et que vous ne pouvez entendre sans en être saisis d'effroi, puisqu'elle nous fait voir dans ce peuple le plus violent transport de haine, et qu'elle nous présage pour eux dans l'avenir et pour leurs descendants les plus terribles malheurs. Imprécation où Pilate, tout païen qu'il était, craignit d'avoir part, et dont il voulut se mettre à couvert, lorsque en présence de cette multitude, et au milieu des cris qu'ils redoublaient sans cesse et qu'ils lui adressaient, il se fit apporter de Feau; qu'il se lava les mains , et leur déclara hautement, qu'il se tenait quitte de l'énorme attentat
SUR LE JDGEMENT
qa*il8 allaient commettre, qu'il n*y contribuait en aucune sorte ; que c'était à eux d'en rendre compte, et que pour lui il s'en croyait innocent : Innocens egosuma sanguine jusii hi^us. (Matth., 27.) Mais enfin, imprécation dont l'effet, dans le cours des siècles, n'a été que trop réel et que trop visible. Nation réprouvée , race maudite du ciel et de la terre, vous l'éprouvez encore maintenant. Ce n'était pas seulement un souhait que formaient vos pères, (fêtait une vérité qu'ils annonçaient. Ce sang qu'Ns ont versé, en retombant sur eux, a rejailli sur vous; et prophètes contre leur pensée et contre leur intention, ils n'ont rien prédit qui ne se soit accompli, et qui ne s'accomplisse tous les jours.
Cependant , chrétiens , voyons la chose plus en détail, quoique toujours en abrégé, et par l'application que j'en vais faire, apprenons quels sont les redoutables jugements de Dieu sur les pécheurs, et à quoi nous nous exposons en profanant parle péché le sang de Jésus-Christ , et en le suscitant contre nous. Car prenez garde, s'il vous plaît; en vertu de ce sang divin si injustement répandu par les Juifs, et si justement retombé sur cette nation sacrilège. Dieu les a afOigés de trois grands maux , ou plutôt Dieu les a affligés de tous les maux^ que nous pouvons réduire à trois espèces : ruine temporelle, aveuglement spirituel , réprobation éternelle. Je m'explique, et ceci, sans doute , mérite bien nos réflexions, et doit bien nous faire connaître quelle vengeance le Seigneur sait tirer de ses ennemis , et comment il sait punir les offenses qu'il reçoit. ' Ruine temporelle. Jamais il n'en fut de plus entière; et en pouvons-nous avoir une peinture plus vive, que celle même qu'en avait tracée le Fils de Dieu avant sa dernière entrée en Jérusalem ? Car il vit dès lors tout ce qui devait arriver à cette vill& criminelle : il en parut touché jusqu'aux larmes; et quelle désolation lui annonça-t-il? Qu'il viendrait un temps où les étrangers l'assiégeraient, qu'ils en 'seraient bientôt maîtres , qu'ils la pilleraient, qu'ils la saccageraient , qu'ils la renverseraient de fond en comble, qu'ils ne laisseraient pas pierre sur pierre ; que ces calamités s'étendraient sur toute la nation, qu'elle serait séparée, dispersée, et qu'il ne lui resterait ni empire, ni demeure, ni temple. Or, personne n'ignore comment tout cela de point en en point s'est vérifié. Nous en sommes témoins ; et si nous voulons remonter à la cause, le même Sauveur a pris soin de la marquer : parce que ce peuple malheureux n'a pas connu la visite du Seigneur; parce que n'écoutant ni reproches intérieurs de la conscience, ni remontrances tant de fois réitérées de la part de Pilate, ni droit, ni équité, ils n'ont suivi que leur passion et que la haine qui les transportait; parce que depuis tant de siècles qu'ils ont trempé leurs mains parricides dans le sang d'un
DU PEUPLE, BTC. 311
Dieu , ce sang adorable n'a point cessé, ni jamais ne cessera dans tous les siècles, de crier au ciel vengeance contre eux. De sorte que ce même sang qui devait être la ressource de tout Israël et leur rédemption, est devenu, selon qu'ils s'y étaient eux-mêmes condamnés , leur perte et leur destruction : San^ guis ejus super nos et super fiUos nostros.
Aveuglement spirituel. C'est ce voile dont a parlé saint Paul; ce voile qu'ils ont sur les yeux, et qui jusques à présent les a empêchés d'apercevoir la lumière qui les environne de toutes parts, et se montre à eux dans toute sa clarté. Et n'est-il pas étrange qu'après tant de témoignages les plus sensibles et les plus évidents de la justice divine qui les poursuit , et qui voudrait leur faire enfin reconnaître la grièveté de leur crime , ils ne se rendent point encore; que toujours également obstinés et endurcis , ils conservent le même ressentiment contre le vrai. Messie qu'ils ont renoncé, et s'en promettent un autre qu'ils ne verront jamais; que de génération en génération , cette inflexible dureté do cœur et cette impénitence se perpétue comme un héritage ; que parla ils irritent toujours de plus en plus la colère du Seigneur, et qu'ils achèvent, ainsi qu'il est dit dans l'Évangile, de remplir la mesure de leurs pères? A quoi devons-nous attribuer ce mortel assoupissement, et d'où a-t-il pu venir? Cest qu'ils se sont retirés de Dieu , et que Dieu s'est retiré d'eux; c'est qu'ils ont abandonné Dieu, et que Dieu les a abandonnés. Car c'est en ce sens que le Seigneur disait à son prophète : Aveuglez-les , et rendez-les sourds , afin qu'ils voient comme s'ils ne voyaient point , et qu'ils entendent comme s'ils n'entendaient point. Ils ont méconnu leur libérateur ; et son sang, qu'ils ont fait couler, est encore tout fumant. Au lieu d'être pour eux une source inépuisable de grâces, comme il pourrait l'être, après tout, s'ils en voulaient profiter, c'est lui qui en détourne le cours et qui les arrête. Au lieu de servir à leur guérison , c'est lui qui aigrit leurs plaies et qui les envenime. Suites funestes de cet arrêt qu'ils ont porté contre eux-mêmes, et qui s'exécute dans toute son étendue et toute sa force : Sanguis ejus super nos et super Jilios nostros.
Réprobation éternelle. Je ne dis pas que ce soit dès la vie une réprobation déjà parfaite et consommée: mais je veux dire que Dieu les ayant livrés à leur sens réprouvé, il arrive de là qu'ils marchent dans la voie de perdition , et qu'il est d'une difficulté extrême de les en faire jamais revenir. On gagnerait à Jésus-Christ des millions de païens et d'idolâtres, plutôt qu'on ne lui ramènerait un seul de ce peuple perverti et marqué du plus visible caractère de la damnation. C'est le triste sort où ils sont réservés. AujugenientdeDieu, à ce jugement où Jésus-Christ présidera en personne , ils paraîtront