‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 12 sur 124 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il etoit juste que la chair de Jésus-Christ fût honorée , et que Jésus- Christ travaillât lui-même à lui faire rendre les hommages qui lui sont dus. Dem grandes raisons l'y obligeoient. Premièremc it, l'honneur qu*il avoit fait à cette chair de contracter une si étroite alliance avec elle, et de l'unira sa personne divine dans l'incarnation; et secondement , les humiliations extrêmes à quoi il Tavoit réduite dans sa passion. Avez-vous jamais pris garde, Chrétiens, à une belle parole de saint Jean, pour exprimer le grand mystère de l'incarnation du Verbe? Il ne dit pas que le Verbe s'est fait homme, il ne dit pas qu'il s'est allié à une nature intelligente et spirituelle comme les anges, il ne dit pas qu'il a pris une âme telle que la nôtre-, mais il dit simplement que le Verbe s'est fait chair : Et Verhum caro faclum est1. Eh quoi ! reprend saint Augustin, la chair de l'homme est ce qu'il y a dans l'homme de plus imparfait; c'est en quoi l'homme est semblable aux bêtes : pourquoi donc rapporter à la chair seule cet étonnant mystère de l'union qui s'est faite entre l'homme et Dieu? Ah! répond ce saint docteur, c'est pour vous apprendre ce que Dieu a fait pour nous, ce qu'il a voulu être pour nous, jusqu'à quel point il s'est anéanti pour nous -, puisque étant Dieu , il a bien daigné se faire chair. Il est vrai , Chrétiens ; mais c'est par-là même aussi que le Saint-Esprit nous a fait comprendre ce qu'il étoit important que nous sussions , quelle est la dignité de la chair de Jésus-Christ , puisqu'en conséquence de ces divines paroles : Et Verhum caro faclum est, on peut dire, selon tous les principes de la théologie et de la foi, que la chair de Jésus- Christ a été la chair d'un Dieu , qu'elle a subsisté de la substance d'un Dieu , qu'elle a fait partie d'un tout, qui étoit Dieu ; et que comme le Verbe, en sincarnant, est devenu chair , Et Verhum caro faclum est , ainsi la chair de l'homme, par l'incarnation , est devenue la chair d'un Dieu. De là, concluons qu'il n'y a donc point de gloire, point de culte, qu'on ne doive à la chair de Jésus-Christ; et que Jésus-Christ même, après une si noble alliance , n'en pouvoit trop faire pour honorer sa chair.

D'autant plus qu'il la réduisit dans sa passion aux dernières humiliations. Car cette chair vénérable qui fut comblée pour nous d'ignominies et d'opprobres , c'est elle qui fut déchirée de fouets , c'est elle qui fut profanée par les mains des bourreaux; et, pour tout dire en un mot , c'est elle , si j'ose user ici de cette manière de parler , qui fit tous les frais de notre rédemption. Ce ne fut point lame de Jésus-

« Joan., |.

Christ qui servit de victime pour notre salut ; ce fut son corps , ce fut sa chair /irginale. Ce fut elle qu'il immola sur l'autel de la croix ; elle ctoit sainte, et il en fit un anathème et un sujet de malédiction ; elle étoit digne de tous les respects des hommes, et il permit qu'elle fût exposée à toutes leurs insultes. Il falloitdonc qu'il la récompensât et qu'il l'honorât autant qu'elle avoit été humiliée, ou plutôt, autant qu'il l'avoit lui-même humiliée. Or c'est justement ce que Jésus-Christ a fait dans la divine Eucharistie; voilà la fin qu'il s'est prooosée dans l'institution de ce mystère, et voilà aussi pourquoi nous célébrons aujourd'hui la fête de son corps.

En effet, Chrétiens, l'Eucharistie seule fait plus d'honneur à la chair de Jésus-Christ que tous les autres mystères glorieux de cet Homme- Dieu ; et quand il sortit du tombeau , la gloire qu'il communiqua à son corps ne fut point comparable à celle qu'il lui avoit donnée , et qu'il lui donne encore tous les jours dans son saint sacrement. Cette proposition vous paroît nouvelle; mais écoutez-moi , en voici la démonstration. J'avoue, mes Frères, que Jésus-Christ , sortant du tombeau , donna à sa chair d'admirables qualités : impassibilité, subtilité, agilité, lumière et splendeur ; mais après tout, ces qualités n'ont rien qui surpasse l'ordre de la créature ; au lieu qu'ici , c'est-à-dire dans l'adorable Eucharistie, la chair du Sauveur estélevée à un ordre tout divin, elle y prend un être , elle y acquiert des propriétés , elle y fait ce que Dieu seul peut faire. Et quoi? il faudroit un discours entier pour vous l'expliquer. Je m'arrête à ce qu'il y a de plus essentiel, et à ce qui doit le plus vous toucher. Je ne vous dis point que cette chair bienheureuse possède une espèce d'immensité dans l'auguste sacrement de l'autel , puisqu'il est certain qu'elle n'y est bornée par aucun espace, et qu'en vertu de ce mystère elle peut être tout à la fois dans tous les lieux du monde ; qualité propre de Dieu. Je ne vous dis point qu'elle y devient toute spirituelle, mais bien autrement que dans sa résurrection , puisque la chair de Jésus- Christ est dans l'hostie à la manière des esprits , tout en tout, et tout en chaque partie: autre qualité miraculeuse. Je laisse ce qu'a remarqué l'abbé Rupert, qu'elle est comme éternelle et incorruptible dans ce sacrement, parce quelle y sera jusqu'à la consommation des siècles ; ou plutôt, Chrétiens, qu'elle y meurt tous les jours , mais d'une mort mille fois plus merveilleuse que l'immortalité même dont elle jouit dans le ciel, puisque c'est pour y renaître continuellement par les paroles de la consécration. Tout cela , autant d'effets de la toute-puissance divine pour honorer le corps du Sauveur.

Mais le grand miracle, et celui qui comprend tous les autres, et celui que Jésus -Christ nous a marqué plus expressément dans l'E-

vangile, et celui à quoi les hommes font moins de réflexion, et celui qui devrait être plus médité, et celui que je trouve incontestablement le plus glorieux à la chair du Fils de Dieu , je l'ai dit, et il faut le développer davantage , c'est que la chair de Jésus -Christ, dans l'Eucharistie , est l'aliment de nos âmes. Quoiqu'elle ne soit qu'une substance terrestre et matérielle, elle a la vertu de vivifier nos esprits. Au lieu que naturellement c'est l'esprit qui doit vivifier la chair, ici c'est la chair qui , par un prodige bien surprenant, vivifie l'esprit, et qui le soutient , et qui l'anime , et qui lui sert de nourriture pour le conserver. Car prenez garde , je vous prie (c'est la réflexion de saint Ambroise ) : quand le Fils de Dieu parloit aux Juifs de ce sacrement , il ne leur disoit pas, Ego sum cibus, Je suis la viande; mais il leur disoit , Caro mea verè est cibus : Ma chair est la viande dont il faut que vous soyez spirituellement nourris. Ce n'est point l'âme, ce n'est point la divinité de Jésus -Christ qui fait notre aliment spirituel dans l'Eucharistie, c'est sa chair : Caro mea. Si la divinité et l'âme s'y trouvent, c'est, comme parle l'école , par concomitance : ce qui nous nourrit, et ce qui nous est directement donné en qualité de nourriture, c'est la chair de cet Homme-Dieu, dont notre âme est sustentée, fortifiée, et, pour me servir du mot de Tertullien , engraissée. Or quel honneur pour une chair , que ce soit elle qui nous rende tout spirituels , elle qui nous communique la grâce, et qui nous fasse vivre de la vie de Dieu même ! Oui , Chrétiens , je le répète , ce miracle seul élève la chair du Sauveur du monde à un ordre surnaturel et divin : car il n'y a que la chair d'un Dieu qui puisse opérer de telles merveilles ; et Dieu prenant une chair, ne pouvoit plus l'honorer qu'en lui donnant la force et la vertu de les produire. Or tout cela convient à la chair de Jésus- Christ dans l'Eucharistie , et c'est ce que l'Eglise exprime en un mot, lorsqu'elle nous la présente par les mains des prêtres. Corpus Domini nostri Jesu Christi custodiat animam tuam in vilam œternam : Reçois, Chrétien , nous dit-elle, reçois le corps de ton Seigneur et de ton Dieu. Et pourquoi? afin qu'il conserve ton âme pour la vie éternelle. Voyez-vous , mes chers auditeurs, l'inestimable prérogative du corps de Jésus-Christ? Dans l'ordre de la nature, c'est à l'âme de conserver le corps : mais dans l'ordre de la grâce, c'est le corps de Jésus -Christ qui conserve notre âme; et cet ordre, qui est un ordre de grâce pour nous , est pour le corps de Jésus- Christ un ordre de gloire, mais de la gloire la plus éminente et la plus sublime. Après cela , faut-il s'étonner que Dieu , par une conduite pleine de sagesse, et par une disposition de sa Providence, rmis ait proposé ce corps à adorer dans nos temples? A qui rendrons -nous plus justement le culte de l'adoration . qu'à une chair qui est le principe de

notre vie et de notre immortalité ; et où l'adorerons-nôus avec plus de raison que dans son sacrement, puisque c'est là que Dieu Ta rendue toute-puissante pour nous animer de la vie de la grâce, et nous vivifier selon l'esprit? Oui, mes Frères, dit saint Ambroise, nous adorons encore aujourd'hui la chair de notre Rédempteur, et nous ''adorons dans les mystères qu'il a institués lui-même , et qui se célèbrent tous les jours sur nos autels. Voilà , Chrétiens ,des paroles bien pressantes contre nos hérétiques , et qui de tout temps les ont jetés dans un étrange embarras. Cette chair de Jésus-Christ, continue saint Ambroise , a été formée de la terre aussi bien que la nôtre, et la terre est appelée dans l'Ecriture l'escabeau des pieds de Dieu ; mais cet escabeau , considéré dans la personne du Sauveur et dans le sacrement de sa chair, est plus vénérable que tous les trônes des rois, et c'est pour cela que nous l'adorons. Je ne savois pas, ajoute saint Augustin, ce que Dieu vouloit dire par son Prophète, quand il nous ordonne d'adorer l'escabeau de ses pieds , qui est la terre, Adorale scabellum pedum ejus ',• et je ne comprenois pas comment cela se pouvoil faire sans impiété : mais j'en ai trouvé le secret et le mystère dans le sacrement de Jésus-Christ. Car c'est ce que nous faisons tous les jours , lorsque nous mangeons sa chair, et qu'avant que de la manger nous Jadorons, non-seulement sans superstition, mais avec tout le mérite de la foi , parce que cette chair, étant un aliment de salut, quoiqu'elle soit de terre et l'escabeau même des pieds de Dieu , il faut l'adorer : et bien loin que nous péchions en l'adorant , ce seroit un crime de ne l'adorer pas : Et quia illam carnem manducandam nobis ad salutem dédit, nemo autem illam manducat nisiprius adoraverit : sic inventum est, quemadmodùm adoretur taie scabellum pedum Domini, ut non solum non peccemus adorando , sed peccemus non adorando i.

C'est pour cela, Chrétiens, que l'Eglise a institué cette fête que nous solennisons sous le titre et à l'honneur du corps de Jésus- Christ. Elle a voulu se conformer aux sentiments et à l'exemple de Jésus-Christ même. Jésus -Christ a prétendu honorer sa chair dans l'Eucharistie; et l'Eglise honore l'Eucharistie pour honorer cette même chair. Vous me demandez sur quoi est fondée cette cérémonie de porter en pompe le corps du Fils de Dieu ? Sur les raisons les plus solides et les plus touchantes. Ecoutez-les. On le porte , remarque un savant théologien, premièrement, en mémoire de ce qu'il se porta lui-même, quand il distribua à ses apôtres sa chair et son sang. Car alors, dit saint Augustin, il est évident qu'il portoit son propre corps , et que ce que l'Ecriture disoit de David dans un sens figuré, savoir, qu'il se portoit lui-même dans ses mains, saccom-

iPsalm. 57. — * Augusi.

plil à la lettre dans la personne du Sauveur : ce sont les termes exprès de saint Augustin. Mais que fit cet Homme-Dieu , quand il se porta ainsi lui-même? 11 se fit comme un triomphe à soi-même; car il ne pouvoit être plus honorablement porté que par soi-même et dans ses propres mains. Or c'est le mystère que l'Eglise nous représente aujourd'hui , faisant porter ce corps vénérable dans les mains des prêtres, qui sont comme les propres mains du Fils de Dieu. Mais pourquoi le porter hors des temples? pourquoi dans les rues et dans les places publiques? C'est, répond l'auteur que j'ai cité, en action de grâces de ce qu'il alloit lui-même autrefois parcourant les villes et les bourgades , faisant le tour de la Judée et de la Galilée , et guérissant les malades partout où il passoit : Circuibat omnes civitates et castella l. Voilà pourquoi l'Eglise le fait encore porter par toute la chrétienté, espérant du reste qu'il opérera parmi nous les mêmes merveilles qu'il opéroit parmi les Juifs. Car ne doutez pas , mes chers auditeurs, que ce Sauveur , passant aujourd'hui devant vos maisons, ne les ait sanctifiées par sa présence; ne doutez pas qu'il n'ait répandu dans toutes les places publiques des bénédictions particulières, et qu'on n'ait pu dire de lui : Pertransiit benefaciendo - ; il a passé , et il a laissé sur tout son passage des effets de sa libéralité. C'est ce que Dieu semble avoir voulu nous marquer dans une des plus belles figures de l'ancien Testament. L'Ecriture dit que parce que Joseph avoit pourvu de pain toute l'Egypte dans le temps de la stérilité et de la famine, le roi Pharaon le fit monter sur un char, et le fit conduire par toutes les provinces de son royaume , avec ordre à chacun de l'adorer et de se prosterner devant lui. Ainsi , parce que le Fils de Dieu nous a donné ce pain céleste qui est son corps, l'Eglise le fait paroître comme sur un trône et sous le dais ; et, dans cet état, elle le conduit dans tous les lieux du monde chrétien , ordonnant à tous les fidèles de fléchir les genoux devant lui , et de lui présenter leurs respects et leurs adorations. Il y a plus : elle le porte , ajoute le bienheureux évêque de Genève, pour lui faire une réparation authentique de tous les opprobres qu'il souffrit dans les rues de Jérusalem , lorsqu'il fut traîné de consistoire en consistoire, et de tribunal en tribunal. L'Eglise veut lui faire satisfaction de cette injure; et dans cette vue, elle le porte publiquement, et le fait suivre de tout le peuple, avec des acclamations et des chants d'allégresse. Enfin, pourquoi le porte-t-elle? Voici, Chrétiens, la raison capitale. Elle le porte, dit le grand cardinal Du Perron, pour lui faire honneur, mais un honneur solennel , de toutes les victoires qu'il a remportées sur l'hérésie et sur l'infidélité, dans le sacrement de son

f Matlh., 9. — » Acl., 10.

corps. Ne perdez pas, s'il vous plaît , cette remarque : nos hérétiques nous reprochent que ces processions sont des nouveautés , qui n'ont jamais été en usage dans les premiers siècles de l'Eglise ;*et nous leur répondons qu'il faut bien que ce soient des nouveautés , puisqu'elles ne se font qu'en signe de leurs nouvelles erreurs , détruites et confondues par la vérité de l'Eucharistie. On ne portoit point de la sorte autrefois le corps du Fils de Dieu, parce qu'il n'y avoit point encore eu d'erreurs dont il eût triomphé : mais depuis qu'il s'est élevé des hérésiarques pour le combattre , depuis qu'il y a eu des hommes conjurés contre sa présence réelle dans le sacrement , et que, par la force de sa parole, il les a foudroyés et terrassés, l'Eglise s'est crue obligée de lui en ordonner un triomphe. Telle est l'origine de ces processions. Ainsi parloit îe savant prélat dont nous venons de rapporter la pensée.

Mais ajoutons un point qui doit encore plus servir à notre instruction : disons que , par ces processions , l'Eglise prétend réparer tant d'outrages qu'ont faits au Sauveur du monde, et que lui font sans cesse les mauvais chrétiens dans l'Eucharistie. Oui, mes chers auditeurs, c'est pour nous-mêmes que l'Eglise a établi cette fête en forme d'amende honorable ; c'est pour toutes nos profanations , c'est pour tous nos sacrilèges, c'est pour toutes nos irrévérences devant les autels de Jésus -Christ, et dans son sanctuaire; c'est pour tous les scandales que nous y donnons, pour toutes les commu nions indignes de tant de pécheurs hypocrites , pour toutes les messes célébrées par des prêtres vicieux, pour toutes nos froideurs en approchant de la sainte table, pour toutes les négligences même qu'y apportent les âmes justes; c'est pour les vôtres, Chrétiens, et pour les miennes, depuis tant d'années que nous fréquentons ce mystère d'amour ; c'est pour vous et pour moi que ces processions sont ordonnées , afin que l'honneur qui y est rendu à la chair de notre Dieu , la dédommage en quelque sorte de toutes les insultes qu'elle a reçues jusqu'à présent de nous , et qu'elle en reçoit tous les jours. Permettez-moi de vous dire une chose qui doit vous confondre, et que vous ne pouvez pleurer trop amèrement. Que faisons-nous , quand nous manquons de respect envers la sainte Eucharistie? Voici une pensée capable, ce me semble, de toucher les cœurs les plus insensibles : nous faisons que l'Eucharistie, instituée essentiellement pour honorer la chair du Sauveur, devient pour cette même chair un mystère d'humiliation, un mystère de confusion et de honte, un mystère d'ignominie. Pesez bien ce que je dis. Oui, la chair du Sauveur souffre mille fois plus de notre part dans l'Eucharistie, qu'elle n'a jamais souffert des Juifs dans sa passion : car dans sa passion elle ne souffrit que pour un

temps, mais ici elle est exposée à souffrir jusques à la fin des siècles: dans «a passion elle ne souffroit qu'autant que Jésus-Christ levouloit, et que parce qu'il le vouloit; mais ici elle souffre, pour ainsi dire, par force et par violence : si elle souffrit dans sa passion , c'étoit dans l'état d'une nature passible et mortelle; mais ici elle souffre dans l'état même de l'impassibilité : ce qu'elle souffrit dans sa passion étoit glorieux à Dieu et salutaire aux hommes , mais ici ce qu'elle, souffre est pernicieux aux hommes et injurieux à Dieu. Ah ! Chrétiens, les puissants motifs pour réveiller et pour exciter toute votre religion à l'égard de ce grand mystère !

Quelle doit donc être l'occupation d'une âme chrétienne pendant les saints jours de cette octave ? Ecoutez , Mesdames , écoutez tous , mes Frères : voici de quoi entretenir votre piété. L'occupation d'une âme chrétienne, en ce saint temps, doit être d'entrer dans les sentiments de l'Eglise, et d'honorer avec elle la chair du Rédempteur. Voilà à quoi elle doit s'employer. Qu'est-ce à dire, honorer la chair du Rédempteur? C'est-à-dire lui rendre tout le culte qu'elle peut recevoir de nous dans le sacrement de l'autel 5 imiter Madeleine, qui eut un zèle tout particulier pour cette sainte chair, l'arrosant de ses larmes, l'essuyant de ses cheveux, et répandant sur elle des parfums. Exercice, dit saint Thomas, dont le Fils de Dieu la loua , tout éloigné qu'il étoit des délices de la vie : pourquoi ? Parce qu'il aimoit avoir que sa chair fût honorée. De même, nous prosterner souvent en la présence de ce sacré corps, et là lui offrir mille sacrifices de louanges . mille adorations intérieures , mille hommages et mille actions de grâces; lui dire quelquefois, mais avec une foi vive, mais avec une dévotion ardente : Corps divin, corps bienheureux, vous avec été !e prix de mon salut; que ne dois-je donc pas faire pour vous glorifier ! mais puisque vous vous êtes mis dans ce sacrement pour y recevoir le tribut de gloire qui vous appartient , comment y a-t-il des chrétiens assez impies pour venir vous y profaner? Du moins j'irai, moi, vous présenter mon encens; et je voudrois y conduire avez moi tout ce qu'il y a d'hommes sur la terre. Tels sont, dis-je, les sentiments que nous devons prendre ; et parce que le corps de Jésus-Christ doit être aujourd'hui porté en cérémonie et avec appareil , notre devoir est de contribuer à cet appareil et à cette cérémonie dans toute l'étendue de notre pouvoir. Vous surtout, Mesdames, si curieuses de mille superfluités qui ne servent qu'à votre luxe et à votre vanité , c'est là que vous les pouvez sanctifier , les consacrant au corps de votre Dieu, les employant à enrichir les vases qui le contiennent, à embellir les tabernacles où il est renfermé, à parer les oratoires où il doit reposer. Vous êtes si soigneuses d'orner vos

corps , vous usez pour cela de tant d'artifices , vous faites pour cela tant de dépenses , vous prenez pour cela tant de mesures et tant de soins : mais vos corps , ces corps infectés de la corruption du péché, ces corps sujets à la pourriture, et qui bientôt ne seront que poussière et cendre, vous doivent- ils être plus chers que le corps de Jésus -Christ? Enfin, parce que le corps du Fils de Dieu est enlevé hors ;le ses temples et porté en triomphe , que fait l'âme chrétienne? Elle le suit dans ce triomphe , c'est-à-dire elle raccompagne dans ces processions, et lui fait escorte de sa propre personne. Et c'est , mes chers auditeurs , ce que l'Esprit de Dieu nous a divinement exprimé dans l'Epouse des Cantiques : ce passage convient admirablement à mon sujet , et l'application que j'en fais vous paroîtra bien naturelle. L'Epouse dit bien qu'elle a cherché son bien-aimé dans le lieu ordinaire où il a accoutumé de prendre son repos, mais qu'elle ne l'a pas trouvé : Quœshi quem diligit anima mea; quœsivi illum , et non inverti ',• que là-dessus elle a pris la résolution de sortir, de faire le tour de la ville , d'aller dans les rues et dans les places chercher celui qu'elle aime : Surgam, et circuibo civitatem : per vicos et plateas quœram quem diligit anima mea *. Elle ajoute que les gardes et les officiers de la ville l'ont rencontrée : Invenerunt me vigiles qui custodiunt civitatem 3; qu'elle leur a demandé s'ils n'avoient point vu son époux, et qu'immédiatement après elle l'a aperçu au milieu d'eux : Paululùm cùm perlransissem eos, inveni quem diligit anima mea * ,• qu'elle a couru à lui , qu'elle ne l'a point quitté jusqu'à ce qu'elle l'eût conduit dans la maison de sa mère : Tenui illum, nec dimittam , donec introducam illum in domum matrismeœ5. Que veut dire tout cela, Chrétiens? Vous prévenez déjà ma pensée. Cette épouse est l'âme fidèle ; elle cherche aujourd'hui le Sauveur du monde dans le sanctuaire de l'Eucharistie, qui est comme son lit mystérieux, et elle ne l'y trouve pas ; elle s'en va donc par les rues et dans les places publiques , pourvoir s'il y sera. C'est là en effet qu'elle le rencontre, environné de gardes, entouré de ses ministres qui le portent avec honneur, et de tout le peuple qui lui fait une cour nombreuse; •elle se jette à ses pieds , elle l'adore , elle le suit des yeux , elle ne t'abandonne point qu'il ne soit rentré dans le temple d'où il étoit parti , et qui est proprement la maison de notre mère , puisque c'est ta maison de l'Eglise : y a-t-il rien de plus juste que cette figure? Mais reprenons. La gloire du corps de Jésus-Christ est d'avoir été donné à l'Eglise dans le sacrement de l'autel ; et la gloire aussi de l'Eglise est d'avoir reçu et de posséder le corps de Jésus-Christ dans ce sacrement. Renouvelez, s'il vous plaît, votre attention pour cette seconde partie.

* Cane, 2. — » Ibid. — 3 Ibid. — 4 Ibid. — s Ibia

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